‹ Poésies complètes de Sainte-Beuve: Joseph Delorme; Les consolations; PenséesChapitre 11 sur 121 · LE SUICIDE · texte numérisé non relu

LE SUICIDE

Quand Platon autrefois saisi d'une ardeur sainte , Du haut du Sunium , et par-delà l'enceinte

De l'immense horizon , Aux disciples , en cercle assemblés pour l'entendre , Montrait du doigt ce monde , où notre ame doit tendre

Et que voit la Raison,

L'un d'eux , tout enivré des paroles du maître , Désormais ne pouvant du terrible peut-être

Porter l'anxiété , Pour finir un tourment que chaque instant prolonge Monte sur un rocher , s'en précipite et plonge

Dans l'immortalité.

Par un désir moins pur , par un moins beau délire , Désenchanté de vivre , et fatigué de lire

Au livre d'ici bas , Charles, sans espérer là-haut un meilleur monde, Gravissait , pour mourir , un roc , que l'air et l'onde

Minent de leurs combats.

Sous mille traits charmants il s'était peint la vie Aux jours où la jeunesse en songes est ravie ;

Mais ces jours sont passés ; Mais il comprend enfin , il raille sa chimère , Et , prêt à la briser , il tient la coupe amère ,

En disant : C'est assez.

* Cette pièce s'est trouvée depuis insérée (sans qu'on s'explique comment) dans les Poésies posthumes d'imbert Galloix (Genève , 4834) : nous la maintenons à Josepb Delorme. Il suffirait d'en remarquer les rimes scrupuleuses et presque superstitieuses d'exactitude pour y reconnaître le nouveau converti à la rime; Galloix n'a pas du tout le même système. Une strophe, chez lui , a été altérée ; c'est celle où Charte est à la fin du vers. Comme , dans sa version , le nom (L'Arthur a été substitué partout à celui de Charles, il lui a fallu changer à cet endroit deux vers, et, si l'on compare, il est évident , par la faiblesse et l'impropriété des termes , que l'altération est de son coté. Le nom de Charles qui se trouve dans la pièce de Joseph Delorme n'est autre que le nom même du très-humble éditeur. On insiste a regret ; mais il faut se mettre en garde contre les injurieux soupçons des Saumaise futurs : cette pauvre madame Des Houlières a bien été accusée d'avoir volé ses Moutons.

Sa main, du bien , du mal, n'a point pesé la somme : L'œil bon de l'Éternel , veillant d'en haut sur l'homme

Comme sur un enfant , N'est pour lui qu'un œil morne , une éteinte prunelle Où jamais n'a brillé de l'arae paternelle

Un rayon échauffant.

Il n'a point de son être entendu le mystère ; Et dès-lors en son cœur une voix solitaire ,

Implacable remord , Sphynx caché qui punit une erreur comme un crime , Poor un sens mal compris le condamne à l'abîme

Et le pousse à la mort. *

11 y va; mais, du roc près d'atteindre la crête, Il se tourne pour voir , monte encor , puis s'arrête ,

Jette encore un regard :

En ces lieux tant maudits un charme, se révèle ; Ils ont pris à ses yeux une teinte nouvelle

A l'heure du départ.

Derrière un voyageur , s'arrondit et s'incline

Par un penchant plus doux , et se change en colline

Un aride coteau ; Après qu'on Ta franchi , l'âpre sentier s'effoce , Et le sol en fuyant semble voiler sa face

Sous un plus vert manteau.

L'aspect du mal souffert repose l'aine usée ; La sueur de midi nous retombe en rosée ,

Quand le jour va finir ; Le passé s'adoucit aux yeux de la souffrance, Autant qu'aux jeunes yeux où reluit l'espérance

S'embellit l'avenir.

Un ciel plus pur déjà s'est entr'ouvert pour Charle ; Sur son chemin de mort tout s'anime et lui parle

De bonheur et d'amour ; L'autan fougueux n'est plus* qu'un zéphyr qui caresse ; Le roc à peine fend la vague qui le presse

Et qui meurt alentour.

Un Génie a passé sur ce désert sauvage; Des bouquets d'orangers aux sables du rivage

Mêlent leurs rameaux verts ; L'Océan au soleil se dore d'étincelles , Et d'écume il blanchit sous les mille nacelles

Dont ses bords sont couverts.

Mais Charles toujours monte et s'avance à l'abîme ; Il y touche : devant ce spectacle sublime ,

La mer , les cieux , les bois , Il hésite un moment ; puis , s'asseyant au faite , Avant de s'en aller , il veut voir une fête

Pour la dernière fois.

Ce n'est pas un regret , un espoir qui l'enchaîne ; C'est pur désir de voir /curiosité vaine,

Qui le retarde encor. Le cygne va partir; son aile se déploie ; Rien qu'un frêle ruban , on léger fil de soie,

Ne retient son essor.

La brise , recueillant les trésors de la plage , Lui porte des parfums confondus en nuage

Avec des bruits charmants ; Et devant lui , pareils à des ombres chéries , Glissent sur des flots d'or en- des barques fleuries

D'heureux couples d'amants.

Plus d'un , près du rocher, tout en passant, l'appelle, Et , d'en bas lui lançant une galté cruelle ,

Le convie au bonheur...

Jouissez du bonheur, vous que le Ciel protège, Qu'il aime , et dont jamais un rêve sacrilège

N'a traversé le cœur !

Il est pour les humains d'effroyables pensées ; Les âmes qu'en tombant ces flèches ont blessées

Ne sauraient en guérir ; La vie en est gâtée, et chaque «heure trop lente Y laisse en s'écoulant une trace sanglante :

On n'a plus qu'à mourir.

Charles sourit d'en haut à la folie Domaine; Ineffable sourire! oh ! qu'il est pur de haine,

Qu'il est plein de douceur !

Telle une sœur mourante, à l'agonie en proie, Sourit aux jeux naïfs, à l'innocente joie

De sa plus jeune sœur.

Cependant, à la fin, quelque Tapeur légère, Quelque nuage errant, d'une ombre passagère

Couvrira le tableau ; Le soleil un instant voilera son visage, Et sans la rallumer laissera son image

S'éteindre au fond de l'eau.

Ce sera l'heure alors... Et quand, d'un flot docile Mollement ramenés vers un retour facile ,

Et poussés par le flux , Les joyeux promeneurs regagneront la terre , Celui que , le matin , ils virent solitaire ,

Ils ne le verront plus.

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