A MON AMI ALFRED DE M
Séduite à mes serments, si la vierge innocente ,
Après bien des combats , et de sa mère absente
Oubliant les leçons pour la première tbis ;
Si la veuve , à la fin de son deuil de six mois ,
Qui le matin encor , se mirant sous la moire ,
A cru voir à vingt ans jaunir son front d'ivoire ;
Ou si Ja jeune épouse, au bras du vieil époux ,
M'a du doigt pour minuit marqué le rendez-vous ;
Si j'y cours avant l'heure et que déjà j'y voie
La persienne entrouverte et l'échelle de soie ,
Et du haut du balcon tapissé de jasmin
Une main qui descend au-devant de ma main ;
Lorsqu'en mes bras ardents j'ai pris ma bien-aimée;
Que l'emportant au lit , blanche et demi-pâmée ,
Après bien des fureurs , de longs efforts perdus ,
Des baisers gémissants de moi seul entendus ,
J'ai senti dans mon sein se cacher son visage ,
Et que nos yeux mourants , pleins d'un vague présage ,
Se confondent long-temps en un regard de miel ,
Ou vont se rencontrer sur un même astre au ciel ;
Non , je ne me dis pas : Demain ce regard tendre ,
Ce son de voix si frais qu'on tressaille à l'entendre,
Ce long col arrondi , ce visage penché
Et comme sou» une aile entre deux bras caché ,
Et dans ces blonds cheveux ces blanches mains errantes
(Tels deux cygnes voguant sous des eaux transparentes),
Et ces gouttes de pleurs que j'aime à voir courir ,
Et ce- sein nu..., demain, tout cela doit mourir!
Non... je me dis : Demain , en ces yeux moins timides ,
Nageront au réveil des éclairs plus humides;
Plus de désirs vermeils embraseront ce teint ;
Plus de langueur jouera dans ce sourire éteint ;
Elle sera plus belle et^lus touchante encore ; Sa voix en me nommant frémira plus sonore , Et ce bras , aujourd'hui si rebelle à saisir , Tombera de lui-même aux abords du plaisir.
Mais moi , demain , lassé d'un bonheur trop facile , Retrouvant le dégoût en mon ame indocile, Moi , qui toujours poursuis en de vaines amours Un même être rêvé qui m'échappe toujours , Demain , le cœur saignant d'une plaie éternelle, Malgré les doux serments relus dans sa prunelle , Les baisers , les grands bras prêts à me retenir , Demain , je sortirai pour ne plus revenir ; Car je foule la fleur sitôt qu'elle est ravie , Et mon bonheur, à moi , n'est pas de cette vie.
Et , dès qu'il est éclos, ce penser odieux ,
Comme un oiseau de nuit, vingt fois passe à mes yeux ,
Obscurcissant mon ciel de son aile jalouse;
Et , que ce soit la vierge , ou la veuve , ou l'épouse ,
Une ombre entre elle et moi , muette , vient s'asseoir ,
Et sur ce lit corrompt le plaisir dès ce soir. •