‹ Poésies complètes de Sainte-Beuve: Joseph Delorme; Les consolations; PenséesChapitre 27 sur 121 · A MON AMI ALFRED DE M · texte numérisé non relu

A MON AMI ALFRED DE M

Séduite à mes serments, si la vierge innocente ,

Après bien des combats , et de sa mère absente

Oubliant les leçons pour la première tbis ;

Si la veuve , à la fin de son deuil de six mois ,

Qui le matin encor , se mirant sous la moire ,

A cru voir à vingt ans jaunir son front d'ivoire ;

Ou si Ja jeune épouse, au bras du vieil époux ,

M'a du doigt pour minuit marqué le rendez-vous ;

Si j'y cours avant l'heure et que déjà j'y voie

La persienne entrouverte et l'échelle de soie ,

Et du haut du balcon tapissé de jasmin

Une main qui descend au-devant de ma main ;

Lorsqu'en mes bras ardents j'ai pris ma bien-aimée;

Que l'emportant au lit , blanche et demi-pâmée ,

Après bien des fureurs , de longs efforts perdus ,

Des baisers gémissants de moi seul entendus ,

J'ai senti dans mon sein se cacher son visage ,

Et que nos yeux mourants , pleins d'un vague présage ,

Se confondent long-temps en un regard de miel ,

Ou vont se rencontrer sur un même astre au ciel ;

Non , je ne me dis pas : Demain ce regard tendre ,

Ce son de voix si frais qu'on tressaille à l'entendre,

Ce long col arrondi , ce visage penché

Et comme sou» une aile entre deux bras caché ,

Et dans ces blonds cheveux ces blanches mains errantes

(Tels deux cygnes voguant sous des eaux transparentes),

Et ces gouttes de pleurs que j'aime à voir courir ,

Et ce- sein nu..., demain, tout cela doit mourir!

Non... je me dis : Demain , en ces yeux moins timides ,

Nageront au réveil des éclairs plus humides;

Plus de désirs vermeils embraseront ce teint ;

Plus de langueur jouera dans ce sourire éteint ;

Elle sera plus belle et^lus touchante encore ; Sa voix en me nommant frémira plus sonore , Et ce bras , aujourd'hui si rebelle à saisir , Tombera de lui-même aux abords du plaisir.

Mais moi , demain , lassé d'un bonheur trop facile , Retrouvant le dégoût en mon ame indocile, Moi , qui toujours poursuis en de vaines amours Un même être rêvé qui m'échappe toujours , Demain , le cœur saignant d'une plaie éternelle, Malgré les doux serments relus dans sa prunelle , Les baisers , les grands bras prêts à me retenir , Demain , je sortirai pour ne plus revenir ; Car je foule la fleur sitôt qu'elle est ravie , Et mon bonheur, à moi , n'est pas de cette vie.

Et , dès qu'il est éclos, ce penser odieux ,

Comme un oiseau de nuit, vingt fois passe à mes yeux ,

Obscurcissant mon ciel de son aile jalouse;

Et , que ce soit la vierge , ou la veuve , ou l'épouse ,

Une ombre entre elle et moi , muette , vient s'asseoir ,

Et sur ce lit corrompt le plaisir dès ce soir. •

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