MA MUSE
fcNon , ma Muse n'est pas l'odalisque brillante Qui danse les seins nus , à la voix sémillante , Aux noirs cheveux luisants, aux longs yeux de houri ; Elle n'est ni la jeune et vermeille Péri , Dont l'aile radieuse éclipserait la queue D'un beau paon , ni la fée à l'aile blanche et bleue , Ces deux rivales sœurs , qni , dès qu'il a dit oui , Ouvrent mondes et cieux à l'entant ébloui.
Elle n'est pas non plus , 6 ma Muse adorée !
Elle n'est pas la vierge ou la veuve éplorée , Qui d'un clottre désert, d'une tour sans vassaux , Solitaire habitante, erre sous les arceaux ,
Disant un nom ; descend aux tombesTéodales ; A genoux, de velours inonde au loin les dalles, Et , le front sur un marbre , épanche avec des pleurs L'hymne mélodieux de ses nobles malheurs.
Non ; — mais, quand seule au bois votre douleur chemine ,
Avez- vous vu, là bas, dans un fond , la chaumine
Sous l'arbre mort ? auprès , un ravin est creusé ;
Une fille en tout temps y lave un linge usé.
Peut-être à votre vue elle a baissé la tête ;
Car, bien pauvre qu'elle est, sa naissance est honnête.
Elle eûtjm, comme une autre, en de plus heureux jours
S'épanouir au monde et fleurir aux amours ;
Voler en char, passer aux bals, aux promenades ;
Respirer au balcon parfums et sérénades ;
Ou , de sa harpe d'or éveillant cent rivaux ,
Ne voir rien qu'un sourire entre tant de bravos.
Mais le ciel dès l'abord s'est obscurci sur elle ,
Et l'arbuste en naissant fut atteint de la grêle.
Elle file , elle coud , et garde à la maison
Un père vieux , aveugle et privé de raison.
Si , pour chasser de lui la terreur délirante ,
Elle chante parfois , une toux déchirante
La prend dans sa chanson , pousse en sifflant un cri ,
Et lance les graviers de son poumon meurtri.
Une pensée encor la soutient ; elle espère
Qu'avant elle bientôt s'en ira son vieux père.
C'est là ma Muse, à moi ; ma Muse pour. toujours ;
Les nuits , je la possède ; elle s'enfuit les jours ; .
De moi seul visitée, à tout autre inconnue,
O chaste Muse , 6 sœur chaque soir bienvenue ,
Hâte-toi ; la nuit tombe , et ton vieux père dort.
Oh ! bien loin des heureux , ou sous le chêne mort ,
Ou sur le rocher gris d'où pleure une bruyère ,
Ou le long du sentier taillé dans la carrière ,
Fuyons ; égarons-nous ensemble ; asseyons-nous ,
Moi sur la terre froide, et toi sur mes genoux.
Vierge , relève un peu ce long crêpe de veuve ;
Oublie un peu tes maux; que ta parole pleuve
Goutte à goutte, plaintive, à mon cœur enflammé
Aussi fraîche qu'aux fleurs est la rosée en mai ; Et pâle, dénouant ta chevelure brune, Redeviens belle encore aux rayons de la lune. Muse , alors dis-moi , Muse chère à jamais , Les noms mystérieux des âmes que j'aimais ; Puis porte mes regards à la céleste toile , Et par leurs noms aussi. nomme-moi chaque étoile ; Dis quel astre mystique , au fond du firmament , Cent mille fois scintille en un même momeot En cent mille couleurs ; le couchant , ses miracles ; Le soleil disparu comme en des tabernacles ; A travers des lambeaux de nuages en sang , La lune blanche et pure aiguisant son croissant... Surtout dis-moi qu'il est là-haut un meilleur monde , # Où pour les cœurs choisis un saint bonheur abonde.
O vous qui , lorsque seul et la tête baissée
Je suivais mon chemin , Tout d'abord sur mon front avez lu ma pensée ,
Et m'avez pris la main ;
Dont l'amitié voudrait à mon ame souffrante
Sauver le poids des maux , Et rattacher mes jours , comme une vigne errante ,
A de meilleurs rameaux ;
Soit que je lève enfin , soit que je courbe encore
Ce triste front jauni , Que ma nuit continue ou que vienne l'aurore .
Ami , soyez béni !
* On a supposé dans une édition belge que cette pièce était adressée n un philosophe célèbre auquel , ne serait-ce que par le ton calme et la cou- '\ear bleue, le portrait ne saurait se rapporter. Nous croirions bien plutôt que dans la pensée de Joseph Delorine il s'agissait de M. Jouffroy.
Déjà s'enfuit de vous l'âge ardent , où les rêves
Sont des éclairs de feu ; Votre ame , comme un lac enfermé dans ses grèves ,
Réfléchit un ciel bleu ;
Un ciel profond et bleu , plus d'une blanche étoile.
Aux rayons pleins d'amour, Plus d'un monde inconnu , qui passe , et que nous voile
Ce qu'on nomme le jour.
Vivez ! votre parole a des douceurs qu'on aime ;
Parlez de vérité ; Sage , parlez long-temps de justice suprême ,
D'éternelle beauté !
Que savez-vous du Ciel ? que devient l'aine en peine
Au sortir des bas lieux ?
Enseignez lentement , calme et tout d'une haleine ,
Immense, harmonieux !
Car, sur une montagne à l'Hymette pareille,
Dormant un jour, dit-on , Vous eûtes , tout enfant , le baiser d'une abeille ,
Comme autrefois Platon.