‹ Poésies complètes de Sainte-Beuve: Joseph Delorme; Les consolations; PenséesChapitre 28 sur 121 · MA MUSE · texte numérisé non relu

MA MUSE

fcNon , ma Muse n'est pas l'odalisque brillante Qui danse les seins nus , à la voix sémillante , Aux noirs cheveux luisants, aux longs yeux de houri ; Elle n'est ni la jeune et vermeille Péri , Dont l'aile radieuse éclipserait la queue D'un beau paon , ni la fée à l'aile blanche et bleue , Ces deux rivales sœurs , qni , dès qu'il a dit oui , Ouvrent mondes et cieux à l'entant ébloui.

Elle n'est pas non plus , 6 ma Muse adorée !

Elle n'est pas la vierge ou la veuve éplorée , Qui d'un clottre désert, d'une tour sans vassaux , Solitaire habitante, erre sous les arceaux ,

Disant un nom ; descend aux tombesTéodales ; A genoux, de velours inonde au loin les dalles, Et , le front sur un marbre , épanche avec des pleurs L'hymne mélodieux de ses nobles malheurs.

Non ; — mais, quand seule au bois votre douleur chemine ,

Avez- vous vu, là bas, dans un fond , la chaumine

Sous l'arbre mort ? auprès , un ravin est creusé ;

Une fille en tout temps y lave un linge usé.

Peut-être à votre vue elle a baissé la tête ;

Car, bien pauvre qu'elle est, sa naissance est honnête.

Elle eûtjm, comme une autre, en de plus heureux jours

S'épanouir au monde et fleurir aux amours ;

Voler en char, passer aux bals, aux promenades ;

Respirer au balcon parfums et sérénades ;

Ou , de sa harpe d'or éveillant cent rivaux ,

Ne voir rien qu'un sourire entre tant de bravos.

Mais le ciel dès l'abord s'est obscurci sur elle ,

Et l'arbuste en naissant fut atteint de la grêle.

Elle file , elle coud , et garde à la maison

Un père vieux , aveugle et privé de raison.

Si , pour chasser de lui la terreur délirante ,

Elle chante parfois , une toux déchirante

La prend dans sa chanson , pousse en sifflant un cri ,

Et lance les graviers de son poumon meurtri.

Une pensée encor la soutient ; elle espère

Qu'avant elle bientôt s'en ira son vieux père.

C'est là ma Muse, à moi ; ma Muse pour. toujours ;

Les nuits , je la possède ; elle s'enfuit les jours ; .

De moi seul visitée, à tout autre inconnue,

O chaste Muse , 6 sœur chaque soir bienvenue ,

Hâte-toi ; la nuit tombe , et ton vieux père dort.

Oh ! bien loin des heureux , ou sous le chêne mort ,

Ou sur le rocher gris d'où pleure une bruyère ,

Ou le long du sentier taillé dans la carrière ,

Fuyons ; égarons-nous ensemble ; asseyons-nous ,

Moi sur la terre froide, et toi sur mes genoux.

Vierge , relève un peu ce long crêpe de veuve ;

Oublie un peu tes maux; que ta parole pleuve

Goutte à goutte, plaintive, à mon cœur enflammé

Aussi fraîche qu'aux fleurs est la rosée en mai ; Et pâle, dénouant ta chevelure brune, Redeviens belle encore aux rayons de la lune. Muse , alors dis-moi , Muse chère à jamais , Les noms mystérieux des âmes que j'aimais ; Puis porte mes regards à la céleste toile , Et par leurs noms aussi. nomme-moi chaque étoile ; Dis quel astre mystique , au fond du firmament , Cent mille fois scintille en un même momeot En cent mille couleurs ; le couchant , ses miracles ; Le soleil disparu comme en des tabernacles ; A travers des lambeaux de nuages en sang , La lune blanche et pure aiguisant son croissant... Surtout dis-moi qu'il est là-haut un meilleur monde , # Où pour les cœurs choisis un saint bonheur abonde.

O vous qui , lorsque seul et la tête baissée

Je suivais mon chemin , Tout d'abord sur mon front avez lu ma pensée ,

Et m'avez pris la main ;

Dont l'amitié voudrait à mon ame souffrante

Sauver le poids des maux , Et rattacher mes jours , comme une vigne errante ,

A de meilleurs rameaux ;

Soit que je lève enfin , soit que je courbe encore

Ce triste front jauni , Que ma nuit continue ou que vienne l'aurore .

Ami , soyez béni !

* On a supposé dans une édition belge que cette pièce était adressée n un philosophe célèbre auquel , ne serait-ce que par le ton calme et la cou- '\ear bleue, le portrait ne saurait se rapporter. Nous croirions bien plutôt que dans la pensée de Joseph Delorine il s'agissait de M. Jouffroy.

Déjà s'enfuit de vous l'âge ardent , où les rêves

Sont des éclairs de feu ; Votre ame , comme un lac enfermé dans ses grèves ,

Réfléchit un ciel bleu ;

Un ciel profond et bleu , plus d'une blanche étoile.

Aux rayons pleins d'amour, Plus d'un monde inconnu , qui passe , et que nous voile

Ce qu'on nomme le jour.

Vivez ! votre parole a des douceurs qu'on aime ;

Parlez de vérité ; Sage , parlez long-temps de justice suprême ,

D'éternelle beauté !

Que savez-vous du Ciel ? que devient l'aine en peine

Au sortir des bas lieux ?

Enseignez lentement , calme et tout d'une haleine ,

Immense, harmonieux !

Car, sur une montagne à l'Hymette pareille,

Dormant un jour, dit-on , Vous eûtes , tout enfant , le baiser d'une abeille ,

Comme autrefois Platon.

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