LE PLUS LONG JOUR DE L'ANNÉE
A LACRE.
IMITE DE WORDSWORTH
Quittons le berceau de feuillage Et les bords fleuris du torrent ; Le soleil , las d'un long voyage , S'est couché derrière un nuage , Et déjà le jour est mourant.
Le soir, qui lentement arrive , Détache le réseau vermeil Qui couvrait la terre captive , Comme un pécheur fait sur la rive Ses filets séchés au soleil.
Une fraîche haleine soupire Dans le saule et dans le roseau ; Le soir et son paisible empire Sont cbers à tout ce qui respire , A la fleur, à l'homme, à l'oiseau.
Puis surtout , aucune journée N'a de soir si beau qu'aujourd'hui ; Plus haut notre arae est ramenée, Car le plus long jour de l'année , O Laure , en ce jour nous a loi.
Pourtant , 6 blonde jeune fille , Tu vas folâtrer, comme avant , Sur le gazon devant la grille , Ou sous l'odorante charmille Des jasmins qui tremblent au vent.
File ta trame fortunée ,
O la plus belle du vallon ;
Au doux printemps , la matinée
Sait-elle ce que la journée
A de plus court ou de plus long ?
Qui voudrait troubler, dès l'aurore , L'alouette dans sa chanson , La vive abeille qui picore , L'hirondelle , étrangère encore , La linotte au bord du buisson ?
Mais dans l'amitié qui nous lie , Sans te troubler, ne puis-je pas , A cette heure où rien ne s'oublie , Mêler à ta jeune folie Quelques mots sérieux tout bas ?
Et , tandis que l'ombre «baissée Nous empêche déjà de voir, Tenant ta blanche main pressée, T'apprendre une grave pensée Avant le baiser do bonsoir ?
L'Été , — c'est l'Océan qui roule Des flots dont les bords sont couverts ; Chaque jour est un flot qui coule, Et qu'un reflux bientôt refoule Au gouffre glacé des hivers.
Ainsi , sur cette plage humaine , Nos jours d'abord montent un peu , Et l'homme rêve un grand domaine ; Puis un prompt reflux les remmène ; Ainsi tu l'as voulu , mon Dieu !
Et nous , égarés dans le rêve , .
Nous ne croyons pas au déclin ; L'arbre , au printemps , reprend sa sève , La fleur chaque avril se relève , Et notre cœur est toujours plein
O jeune fille, sois plus sage, Et, quand ton déclin va venir, Ne laisse pas le frais ombrage Ni les fruits d'or dans le feuillage Te voiler le sombre avenir.
Mais , avant que ta nuit s'avance , Mais dès aujourd'hui , dès ce soir, Au rivage où muette, immense, L'Éternité pour toi commence, Viens de bonne heure , viens t'asseoir.
Vois-y tomber comme une goutte Ces ruisseaux au cours incertain , Portant sur leur mouvante route La foule crédule qui doute, Et sur chaque barque un destin.
Au-dessus , l'éclatante roue Fait tourner les astres au ciel ; Et cependant le vent se joue, Le flot grossit , la barque échoue ; Chaque astre revient éternel.
Toi, dont la nef est la dernière, toi , qui chantes et qui ris , Quand va s'élargir la rivière, Et que bien loin fuiront derrière Tapis de mousse et bords fleuris ;
Alors, en la beauté qui passe, Malheur, si tu croyais encor !
Que faire , hélas ! au sombre espace Où tout s* abîme , où tout s'efface , Si l'on n'a pas une ancre d'or ?
Maître austère aux leçons divines Le devoir gronde par amour ; Il a parlé, tu le devines ; A ta main le sceptre d'épines ; A ton front les roses d'un jour !
Blanche reine de la pelouse , Arme-toi de grave douceur ; Sois prudente comme une épouse ; Que plus d'une Éloa jalouse Te reconnaisse pour sa sœur ;
Jusqu'à l'heure auguste, suprême , Où , parmi les anges ravis , Tu fleuriras, ange toi-même* Fleuron du sacré diadème Tombé sur l'éternel parvis !