LA VEILLEE
A MON AMI V. H
Minuit, 21 octobre.
Mon ami , tous voilà père d'un nouveau -né ; C'est un garçon encor : le Ciel vous Ta donné Beau , frais , souriant d'aise à cette vie amère ; A peine il a coûté quelque plainte à sa mère. Il est nuit ; je vous vois ;... à doux bruit, le sommeil Sur un sein blanc qui dort a pris l'enfant vermeil , Et vous, père, veillant contre la cheminée, Recueilli dans vous-même, et la tête inclinée, Vous vous tournez souvent pour revoir, 6 douceur ! Le nouveau-né , la mère , et le frère et la sœur, Comme un pasteur joyeux de ses toisons nouvelles , Ou comme un maître, au soir, qui compte ses javelles. A cette heure si grave , en ce calme profond , Qui sait, hors vous, l'abîme où votre cœur se fond , Ami ? qui sait vos pleurs , vos muettes caresses ; Les trésors du génie épanchés en tendresses ; L'aigle plus gémissant que la colombe au nid ; Les torrents ruisselants du rocher de granit , Et, comme sous les feux d'un été de Norwége, Au penchant des glaciers mille fontes de neige ? Vivez, soyez heureux , et chantez-nous un jour Ces secrets plus qu'humains d'un ineffable amour !
— Moi , pendant ce temps-là , je veille aussi , je veille , Non près des rideaux bleus de l'enfance vermeille , Près du lit nuptial arrosé de parfum , Mais près d'un froid grabat , sur le corps d'un défunt. C'est un voisin , vieillard goutteux , mort de la pierre ; Ses nièces m'ont requis , je veille à leur prière. Seul , je m'y suis assis dès neuf heures du soir.
A la tête du lit une croix en bois noir,
Avec un Christ en os, pose entre deux chandelles
Sur une chaise ; auprès , le buis cher aux fidèles
Trempe dans une. assiette , et je vois sous les draps
Le mort en long , pieds joints , et croisant Les deux bras.
Oh ! si, du moins, ce mort m'avait durant sa vie
Été long-temps connu ! s'il me prenait envie
De baiser ce front jaune une dernière fois !
En regardant toujours ces plis raides et droits ,
Si je voyais enfin remuer quelque chose ,
Bouger comme le pied d'un vivant qui repose,
Et la flamme bleuir ! si j'entendais crier
Le bois de lit !... ou bien si je pouvais prier !
Mais rien : nul effroi saint, pas de souvenir tendre ;
Je regarde sans voir , j'écoute sans entendre ;
Chaque heure sonne lente , et lorsque , par trop las
De ce calme abattant et de ces rêves plats ,
Pour respirer un peu je vais à la fenêtre
(Car au ciel de minuit le croissant vient de naître) ,
Voilà , soudain , qu'au toit lointain d'une maison ,
Non pas vers l'orient , s'embrase l'horizon ,
Et j'entends résonner, pour toute mélodie,
Des aboiements de chiens hurlant dans l'incendie.