A BOULANGER
Ami , ton dire est vrai ; les peintres , dont l'honneur Luit en tableaux sans nombre aux vieilles galeries , S'occupaient assez peu des hautes théories, Et savaient mal de l'art le coté raisonneur ;
Mais,, comme dans son champ dès l'aube un moissonneur, En loyaux ouvriers, sur leurs toiles chéries Us travaillaient penchés, seuls et sans rêveries, Pour satisfaire à temps leur maître et leur seigneur.
Nous donc aussi, laissant notre âge et ses querelles, Et tant d'opinions s'accommoder entre elles, Clottrons-nous en notre œuvre et n'en sortons pour rien ,
Afin que le Seigneur, notre invisible maître , Venu sans qu'on l'attende et se faisant connaître , Trouve tout à bon terme et nous dise : C'est bien.
Octobre 1829.
SONNET
A Francfort-sur-le-Mein l'on entre , et l'on s'étonne De ne voir qu'élégance , éclat , faste emprunté : O Francfort , qu'as-tu fait de ta vieille beauté ? Marraine des Césars, où donc est ta couronne ?
Mais plus loin , à travers l'or faux qui t'environne , Ton église sans flèche , au cœur de la cité, Monte, comme un vaisseau par les vents démâté ; Et sa tète est chenue ; et comme une lionne
Qui , des ardents chasseurs repoussant les assauts , Tient contre elle serrés ses jeunes lionceaux , La tour tient à ses pieds toutes les vieilles rues ,
Et sur son sein les presse, et , debout, les défend ; Et cependant le Siècle , immense et triomphant , Déborde et couvre tout de ses ondes accrues.
Octobre 1829.
SONNET
Votre génie est grand, Ami ; votre penser Monte , comme Elisée, an char vivant d'Élie ; Nous sommes devant vous comme on roseau qui plie ; Votre souffle en passant pourrait nous renverser.
Mais vous prenez bien garde , Ami , de nous blesser ; Noble et tendre , jamais votre amitié n'oublie Qu'un rien froisse souvent les cœurs et les délie ; Votre main sait chercher la nôtre et la presser.
Comme un guerrier de fer, un vaillant homme d'armes , S'il rencontre, gisant, un nourrisson en larmes, 11 le met dans son casque et le porte en chemin ,
Et de son gantelet le touche avec caresses :
La nourrice serait moins habile aux tendresses ; La mère n'aurait pas une si douce main.
Octobre iftg.
SONNET
A MADAME L
Madame, vous avez jeunesse avec beauté , Un esprit délicat cher au cœur du Poète , Un noble esprit viril , qui , portant haut la tète , Au plus tort de l'orage a toujours résisté ;
Aujourd'hui vous avez , sous un toit écarté , Laissant là pour jamais et le inonde et la fête , Près d'un époux chéri sur qui votre œil s'arrête , Le foyer domestique et la félicité ;
Et chaque fois qu'errant , las de ma destinée , Je viens , et que j'appuie à votre cheminée Mon front pesant , chargé de son nuage noir,
Je sens que s'abtmer en soi-même est folie , Qu'il est des maux passés que le bonheur oublie, Et qu'en voulant on peut dès ici-bas s'asseoir.
8 février 1830.