A MADEMOISELLE
Aller ab ondecimo tam me |am ceperat a nous.
Yirg.
J'arrive de bien loin et demain je repars :
J'admire d'an coup d'oeil le fleuve, les remparts, La haute cathédrale et sa flèche élancée ; Mais rien ne me tient tant ici que la pensée De ma jeune cousine , hélas ! et de savoir Que je suis si près d'elle et de n'oser la voir. Autrefois je la vis ; c'était dans ma famille ; Sa mère l'amena, toute petite fille, Blonde et rose , et causeuse , et pleine de raison , Chez sa grand'mère aveugle ; autour de la maison Nous aimions à courir sur la verte pelouse ; Elle avait bien quatre ans , moi j'en avais bien douze. Alors mille douceurs charmaient nos entretiens ; Ses blonds cheveux alors voltigeaient dans les miens , Et les nombreux baisers de sa bouche naïve M'allumaient à la joue une flamme plus vive.
Elle disait souvent que j'étais son mari , Et mon cœur s'en troublait, bien que j'eusse souri. Sûr le bord de la mer où sont les coquillages , Aux bois où sont les fleurs au milieu des feuillages , Je lui donnais la main , et nous allions devant , Elle jasant toujours , et moi déjà rêvant :
Rêves d'or ! bonheur d'ange ! — O jeune fille aimée , Ces rapides lueurs n'étaient qu'ombre et fumée. Ta mère est repartie au bout de quelques mois , Et je ne t'ai depuis vue une seule fois :
Ta grand'mère a heurté sur sa pierre fatale , Et moi je suis sorti de ma ville natale ; J'ai pleuré, j'ai souffert, et l'âge m'est venu. J'ai perdu la fratcbeur et le rire ingénu
Et les vertus aussi de ma pieuse enfance.
Ton frêle souvenir m'a laissé sans défense ;
Et tandis que croissant en sagesse , en beauté ,
A l'ombre , loin de moi , ta verte puberté
Sous les yeux de ta mère est lentement éclose ,
Et qu'un espoir charmant sur ta tète repose ,
J'ai voulu trop connaître et mes jours sont détruits ;
De l'arbre, avant le temps, j'ai fait tomber les fruits ;
J'ai mis la hache au cœur et j'en sens la blessure ;
Et tout ce qui console une ame et la rassure ,
Et lui rend le soleil quand l'orage est passé ,
Redouble encor l'ardeur de mon mal insensé.
Toi-même que je crois si bonne sous tes charmes ,
Toi dont un seul regard doit sécher tant dé larmes ,
Quand un hasard m'envoie à ta porte m'asseoir,
Passant si près de toi , j'ai peur de te revoir.
Car, si tu me voyais , si ton ame incertaine ,
S'interrogeant long-temps, ne retrouvait qu'à peine
Dans ces traits sillonnés, sous ce front nuageux ,
Cet ami d'autrefois , compagnon de tes jeux ;
Si de moi tu perdais, venant à me connaître,
Le souvenir doré que tu gardes peut-être ;
Si , voulant ressaisir dans tes yeux bleus mouillés
L'image et la couleur de mes jours envolés ,
J'y rencontrais l'oubli serein et sans nuage ,
Si ta bouche n'avait pour moi que ce langage
Poli, froid , et qui dit au cœur de se fermer ;....
Ou si tu m'étais douce, et si j'allais t'aimer !....
Et , sans savoir comment , tout rêvant de la sorte , Je me trouvais déjà dans ta rue, à ta porte ; — Et je monte, ta mère en entrant me reçoit ; Je me nomme ; on s'embrasse avec pleurs , on s'asseoit , Et de ton père alors , de tes frères que j'aime Nous parlons , mais de toi — je n'osais , quand toi-même Brusquement tu parus, ne me sachant pas là, Et mon air étranger un moment te troubla.
Je te vis ; c'étaient bien tes cheveux , ton visage , Ta candeur ; je m'étais seulement trompé d'âge ; Je t'avais cru quinze ans, tu ne les avais pas ; L'Enfance au front de lin guidait encor tes pas;
Ta courais non voilée et le cœur sans mystère ; Tu ne sus à mon nom que rougir et te taire , Confuse , un peu sauvage et prête à te cacher ; Et quand j'eus obtenu qu'on te fit approcher, Que j'eus saisi ta main et que je l'eus serrée , Tu me remercias, et te crus honorée.
O bien digne en effet de respect et d'honneur, Jeune fille sans tache , enfant chère au Seigneur, Digne qu'un cœur souillé t'envie et te révère ; Tu suis le vrai sentier, oh ! marche et persévère ; Ton enfance paisible est à ses derniers soirs ; Un autre âge se lève avec d'autres devoirs ; Remplis-les saintement ; reste timide encore, Humble, naïve et bonne, afin que l'on t'honore. Rien qu'à te voir ainsi , j'ai honte et repentir, Et je pleure sur moi ; — demain il faut partir ; Mais quand je reviendrai (peut-être dans l'année), Quand l'œil humide , émue et de pudeur ornée , Un souffle harmonieux gémira dans ta voix , Et que nous causerons longuement d'autrefois , Oh ! que, meilleur alors, lavé de mes souillures, Je rouvre un peu mon ame à des voluptés pures , Et que je puisse au moins toucher, sans les ternir, Ces jours frais et vermeils où luit ton souvenir !
Octobre 4829.