‹ Poésies complètes de Sainte-Beuve: Joseph Delorme; Les consolations; PenséesChapitre 71 sur 121 · A ALFRED DE VIGNY · texte numérisé non relu

A ALFRED DE VIGNY

Autour de vous, Ami , s'amoncèle l'orage ; La jalousie éteinte a rallumé sa rage , Et, vous voyant tenter la scène et l'envahir, Ils se sont à l'envi remis à vous haïr.

Honneur à vous ! De peur qu'un éclatant spectacle

De l'art régénéré n'achève le miracle

Et ne montre en son plein l'astre paissant et doux ,

On veut s'interposer entre la foule et vous.

On veut tous confiner dans ces régions hautes

D'où vous êtes venu ; dont les célestes hôtes

Vous appelaient leur frère en vous disant adieu ;

Où , loin des yeux humains , dans la splendeur de Dieu ,

Votre gloire mystique et couverte d'un voile ,

Apparaissant , la nuit , comme une blanche étoile ,

Ne luisait que pour ceux qui veillent en priant ,

Et s'évanouissait dans l'aube à l'Orient.

Aujourd'hui , des hauteurs de la sphère sacrée ,

A terre descendu , vous faites votre entrée ; *

On sème donc , Ami , les pièges sous vos pas ;

Mais tenez bon , marchez et ne trébuchez pas !

Il faut porter au bout l'ingratitude humaine ;

Ce n'est plus comme au temps où votre chaste peine ,

Délicieux encens, montait avec vos pleurs,

Quand Dieu vous consolait, quand vous viviez ailleurs.

Oh ! que la vie alors vous était plus facile !

Repoussé d'ici- bas, vous aviez votre asile

Et vous n'en sortiez plus. Quand votre amour doua

De beautés à plaisir l'ineffable Eloa ,

On jonchait le sentier de cailloux et de verre ,

Mais ses beaux pieds flottants ne touchaient point la terre.

Qu'importait à Moïse, admis au Sinaï,

Contemplant Jebovah, d'être un moment trahi

Par Aaron , oublié par le peuple? Et quand l'onde

Vengeresse noya d'un déluge le monde,

La colombe * choisie entre tous les oiseaux,

Messagère qu'un Juste envoyait sur les eaux ,

Ne rencontrant partout que flot vaste et qu'abtme ,

A défaut des hauts monts , du cèdre à verte cime ,

A défaut des palmiers des bords de Siloé ,

N'avait- elle pas l'arche et le doigt de Noé ?

Ainsi vous, Chantre élu. — Mais aujourd'hui tout change ;

La triste humanité monte à votre front d'ange ;

Afin de mieux remplir le message divin ,

Vous avez dépouillé l'aile du Séraphin ,

Et, laissant pour un temps le paradis des âmes,

Vous abordez la vie et le monde et les drames.

C'est bien ; là sont des maux , mille dégoûts obscurs ,

Mille embûches sans nom en des antres impurs ;

Là , des plaisirs trompeurs et mortels au génie ;

Là , le combat douteux et longue l'agonie ,

Mais aussi le triomphe immense , universel ,

Et tout un peuple ému qui voit s'ouvrir le Ciel .

Et le Poète saint , puisant au Jourdain même ,

De poésie et d'art verse à tous le baptême ,

Et partage à la foule , affamée à ses pieds ,

Des pains» comme autrefois nombreux, multipliés.

Oh ! ne désertez pas cette belle espérance ;

Sans vous laisser dompter , souffrez votre souffrance ;

Les pieds meurtris, noyé d'une sueur de sang,

Gagnez votre couronne, et, toujours gravissant,

Surmontez les langueurs dont votre ame est saisie ;

Méritez qu'on vous dise Apôtre en poésie.

D'ailleurs , n'avez- vous pas , vous qui venez d'en haut ,

Pour raffermir à temps votre cœur eh défaut ,

De longs ressouvenus de vos premiers mystères ,

Des élévations dans vos nuits solitaires ,

*De merveilleux parfums , sublimes , éthérés ,

Dont vous rafraîchissez vos esprits altérés.

Ainsi l'Ange d'amour, qui veille au purgatoire

Près des âmes en deuil , et leur redit l'histoire

D'Isaac , de Joseph , de Jésus le Sauveur ,

Pour hâter leur sortie à force de ferveur ;

Si cet Ange clément, consolateur des âmes,

Et pour elle vivant dans l'exil et les flammes ,

Sent parfois dans son sein entrer l'âpre chaleur

Et ses divines chairs mollir à la douleur ,

Il se recueille , il prie : au même instant , son aile

Scintillante a reçu la rosée éternelle.

Et puis , un jour, — bientôt , — tous ces maux finiront ; Vous rentrerez au ciel , une couronne au front , Et vous me trouverez , moi 3 sur votre passage , Sur le seuil , à genoux , pèlerin sans message ; Car c'est assez pour moi de mon ame à porter. Et , faible , j'ai besoin de ne pas m'écarter. Vous me trouverez donc , en larmes , en prière , Adorant du dehors l'éclat du sanctuaire ,

Et, pour tâcher de voir, épiant le moment Où chaque hôte divin remonte au firmament.

Et si , vers ce temps-là , mon heure est révolue , Si le signe certain marque ma face élue , Devant moi roulera la porte aux gonds dorés, Vous me prendrez la main , et vous m'introduirez.

Novembre 1829.

xxvir.

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