‹ Poésies complètes de Sainte-Beuve: Joseph Delorme; Les consolations; PenséesChapitre 8 sur 121 · A LA RIME · texte numérisé non relu

A LA RIME

C'est de la pièce suivante que date la conversion de Joseph à une facture plus sévère. Cette pièce a déjà été publiée ailleurs , comme l'ouvrage «Ton ami qui s'est prêté en cela au caprice et a la modestie du poète, mais qui se croit aujourd'hui obligé de faire restitution sur sa tombe.

Rime , qui donnes leurs sons

Aux chansons, Rime, l'unique harmonie Du vers , qui , sans tes accents

Frémissants , Serait muet au génie ;

Rime , écho qui prends la voix

Du haut-bois Ou l'éclat de la trompette , Dernier adieu d'un ami

Qu'à demi L'autre ami de loin répète ;

Rime, tranchant aviron ,

Éperon Qui fends la vague écumante ; Frein d'or , aiguillon d'acier

Du coursier A la crinière fumante;

Agrafe, autour des seins nus

De Vénus , Pressant l'écharpe divine , Ou serrant le baudrier

Du guerrier Contre sa forte poitrine ;

Col étroit , par où saillit

Et jaillit La source au ciel élancée , Qui, brisant l'éclat vermeil

Du soleil , Tombe en gerbe nuancée ; . .

Anneau pur de diamant

Ou d'aimant , Qui , jour et nuit , dans l'enceinte Suspends la lampe , ou le soir

L'encensoir Aux mains de la vierge sainte ;

Clef, qui, loin de l'œil mortel ,

Sur l'autel Ouvres l'arche du miracle ; Ou tiens le vase embaumé

Renfermé Dans le cèdre au tabernacle;

Ou plutôt , fée au léger

Voltiger , Habile, agile counïère, Qui mènes le char des vers

Dans les airs Par deux sillons de lumière ;

O Rime ! qui que tu sois ,

Je reçois Ton joug ; et long-temps rebelle , Corrigé , je te promets

Désormais' Une oreille plus fidèle.

Mais aussi devant mes pas

Ne fuis pas ; Quand la Muse me dévore , Donne, donne par égard

Un regard Au poète qui t'implore !

Dans un vers tout défleuri ,

Qu'a flétri L'aspect d'une règle austère , Ne laisse point murmurer,

Soupirer , La syllabe solitaire.

Sur ma lyre, l'autre fois,

Dans un bois , Ma main préludait à peine :

Une colombe descend ,

En passant , Blancbe sur le luth d'ébène.

Mais au lieu d'accords touchants ,

De doux chants , La colombe gémissante Me demande par pitié

Sa moitié , Sa moitié loin d'elle absente.

Ah ! plutôt, oiseaux charmants,

Vrais amants, Mariez vos voix jumelles ; Que ma lyre et ses concerts

Soient couverts De vos baisers , de vos ailes ;

Ou bien, attelés d'un crin

Pour tout frein Au plus léger des nuages , Trainez-moi, coursiers chéris

De Cypris , Au fond des sacrés bocages.

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