‹ Poésies complètes de Sainte-Beuve: Joseph Delorme; Les consolations; PenséesChapitre 9 sur 121 · AU LOISIR · texte numérisé non relu

AU LOISIR

Loisir, où donc es-tu ? le matin , je t'implore ;

Le jour, ton charme absent me trouble et me dévore ;

Le soir vient, tu n'es pas venu ; La nuit , j'espère enfin veiller à ta lumière ; Mais déjà le sommeil a fermé ma paupière,

Avant que mes yeux t'aient connu.

Loisir, es-tu couché' sur quelque aimable rive ,

Au bord d'un antre frais, près d'une onde plaintive ?

Te montres-tu sous le soleil ?

Ou de jour, abusant Psyché qui se lamente , Ne descends-tu jamais aux bras de ton amante

Que sur les ailes du Sommeil ?

Sylphe léger, ton vol effleure-t-il la terre, A l'heure de silence, où Phébé solitaire

Visite un berger dans les bois ?

As-tu fui pour toujours par-delà les nuages ? Et dans les cœurs épris de tes vagues images

N'es-tu qu'un rêve d'autrefois ?

Loisir, entends mes vœux : sur le lac de la vie Errant depuis un jour, et déjà poursuivie

Des flots et des vents courroueés , Au* milieu des écueils, sans timon, sans étoiles, Ma nef m'emporte et fuit ; j'entends crier mes voiles ,

Et mes jeunes bras sont lassés.

Mais , si tes yeux d'en haut s'abaissaient sur ma tête , A ton regard serein céderait la tempête,

Et je verrais le ciel s'ouvrir ; Les vents m'apporteraient une fraîcheur nouvelle , Et la vague apaisée , autour de ma nacelle ,

En la berçant viendrait mourir.

Moi , le front appuyé sur la rame immobile , J'aimerais savourer la volupté tranquille

D'un éternel balancement ; Ou j'aimerais, la tête en arrière étendue, L'œil entr'ouvert , mêler mon ame répandue

Aux flots d'azur du firmament.

Et puis , je chanterais le Loisir et ses charmes , Ses soucis nonchalants, la douceur de ses larmes,

Larmes sans cause et sans douleurs ; Ses accents qu'accompagne une lyre d'ivoire ; Sur son front , le plaisir couronné par la gloire ,

Et le laurier parmi des fleurs.

Mais le Loisir a fui , tandis que je l'appelle , Comme au cri du chasseur l'alouette rebelle ,

Comme une onde qu'on veut saisir ; Le Temps s'est réveillé ; ma tache recommence : Adieu besoins du cœur, solitude , silence ,

Adieu Loisir, adieu Loisir!

SONNET

lo labour rioom'd and destin'd lo be poor.

PENRnSE.

Quand l'avenir pour moi n'a pas une espérance , Quand pour moi le passé n'a pas un souvenir.

Où puisse , dans son vol qu'elle a peine à finir, Un instant se poser mon Ame en défaillance ;

Quand un jour pur jamais n'a lui sur mon enfance , Et qu'à vingt ans ont fui , pour ne plus revenir, L'Amour aux ailes d'or, que je croyais tenir, Et la Gloire emportant les hymnes de la France ;

Quand la Pauvreté seule , au sortir du berceau , M'a pour toujours marqué de son terrible sceau , Qu'elle a brisé mes vœux, enchaîné ma jeunesse,

Pourquoi ne pas mourir ? de ce monde trompeur Pourquoi ne pas sortir sans colère et sans peur, Comme on laisse un ami qui tient mal sa promesse.

SONNET

Pauvre enfant, qu'as-tu fait? qu'avais-tu pour mourir ? Te fallait-il de l'or pour te plaire à la vie ? Quoi ! d'un pareil regret ton ame poursuivie Sous la pourpre et la soie espérait moins souffrir !

— Non ; la pourpre et la soie auraient pu me couvrir Sans prendre à leur réseau ma vanité ravie ; Par de meilleurs zéphyrs ma jeunesse servie, Loin d'un soleil pompeux, aurait aimé fleurir.

Il ne m'aurait fallu , sur un coin de la terre , Qu'un loisir innocent, un chaume solitaire; Les trésors de l'étude à côté d'un ami ;

Et, vers l'heure où le jour fuit sous l'ombre naissante, Une main pour répondre à ma main frémissante, Un sein où me pencher, les yeux clos à demi.

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