AU LOISIR
Loisir, où donc es-tu ? le matin , je t'implore ;
Le jour, ton charme absent me trouble et me dévore ;
Le soir vient, tu n'es pas venu ; La nuit , j'espère enfin veiller à ta lumière ; Mais déjà le sommeil a fermé ma paupière,
Avant que mes yeux t'aient connu.
Loisir, es-tu couché' sur quelque aimable rive ,
Au bord d'un antre frais, près d'une onde plaintive ?
Te montres-tu sous le soleil ?
Ou de jour, abusant Psyché qui se lamente , Ne descends-tu jamais aux bras de ton amante
Que sur les ailes du Sommeil ?
Sylphe léger, ton vol effleure-t-il la terre, A l'heure de silence, où Phébé solitaire
Visite un berger dans les bois ?
As-tu fui pour toujours par-delà les nuages ? Et dans les cœurs épris de tes vagues images
N'es-tu qu'un rêve d'autrefois ?
Loisir, entends mes vœux : sur le lac de la vie Errant depuis un jour, et déjà poursuivie
Des flots et des vents courroueés , Au* milieu des écueils, sans timon, sans étoiles, Ma nef m'emporte et fuit ; j'entends crier mes voiles ,
Et mes jeunes bras sont lassés.
Mais , si tes yeux d'en haut s'abaissaient sur ma tête , A ton regard serein céderait la tempête,
Et je verrais le ciel s'ouvrir ; Les vents m'apporteraient une fraîcheur nouvelle , Et la vague apaisée , autour de ma nacelle ,
En la berçant viendrait mourir.
Moi , le front appuyé sur la rame immobile , J'aimerais savourer la volupté tranquille
D'un éternel balancement ; Ou j'aimerais, la tête en arrière étendue, L'œil entr'ouvert , mêler mon ame répandue
Aux flots d'azur du firmament.
Et puis , je chanterais le Loisir et ses charmes , Ses soucis nonchalants, la douceur de ses larmes,
Larmes sans cause et sans douleurs ; Ses accents qu'accompagne une lyre d'ivoire ; Sur son front , le plaisir couronné par la gloire ,
Et le laurier parmi des fleurs.
Mais le Loisir a fui , tandis que je l'appelle , Comme au cri du chasseur l'alouette rebelle ,
Comme une onde qu'on veut saisir ; Le Temps s'est réveillé ; ma tache recommence : Adieu besoins du cœur, solitude , silence ,
Adieu Loisir, adieu Loisir!
SONNET
lo labour rioom'd and destin'd lo be poor.
PENRnSE.
Quand l'avenir pour moi n'a pas une espérance , Quand pour moi le passé n'a pas un souvenir.
Où puisse , dans son vol qu'elle a peine à finir, Un instant se poser mon Ame en défaillance ;
Quand un jour pur jamais n'a lui sur mon enfance , Et qu'à vingt ans ont fui , pour ne plus revenir, L'Amour aux ailes d'or, que je croyais tenir, Et la Gloire emportant les hymnes de la France ;
Quand la Pauvreté seule , au sortir du berceau , M'a pour toujours marqué de son terrible sceau , Qu'elle a brisé mes vœux, enchaîné ma jeunesse,
Pourquoi ne pas mourir ? de ce monde trompeur Pourquoi ne pas sortir sans colère et sans peur, Comme on laisse un ami qui tient mal sa promesse.
SONNET
Pauvre enfant, qu'as-tu fait? qu'avais-tu pour mourir ? Te fallait-il de l'or pour te plaire à la vie ? Quoi ! d'un pareil regret ton ame poursuivie Sous la pourpre et la soie espérait moins souffrir !
— Non ; la pourpre et la soie auraient pu me couvrir Sans prendre à leur réseau ma vanité ravie ; Par de meilleurs zéphyrs ma jeunesse servie, Loin d'un soleil pompeux, aurait aimé fleurir.
Il ne m'aurait fallu , sur un coin de la terre , Qu'un loisir innocent, un chaume solitaire; Les trésors de l'étude à côté d'un ami ;
Et, vers l'heure où le jour fuit sous l'ombre naissante, Une main pour répondre à ma main frémissante, Un sein où me pencher, les yeux clos à demi.