A MES AMIS GRÉGOIRE ET COLLOMBET
Quoique tout change et passe et se gâte avant l'heure ; Quoique rien de sacré devant tous ne demeure ; Qu'un siècle ambitieux n'empêche pas l'impur , Que le tronc soit atteint sans que le fruit soit mûr ; Quoique les jeunes gens sans charme ni jeunesse , Laissant la modestie et sa belle promesse , Dévorent l'avenir, et d'un pied méprisant Montent comme à l'assaut en foulant le présent ; Quoique des parvenus la bassesse et la brigue Provoquent les fougueux à renverser la digue , Et que , si loin qu'on aille à poser ses regards , On n'ait dans le passé que de rares vieillards , Jl est encore , il est, pour consoler une arae, Hors des chemins poudreux et des buts qu'on proclame , Il est d'humbles vertus, d'immenses charités, Des candeurs qu'on découvre et des fidélités ; Des prières à deux dans les nuits nuptiales ; Des pleurs de chaque jour aux pierres sépulcrales ; Témoins que rien n'altère , obscurs , connus du Ciel , Sauvant du mal croissant le bien perpétuel , Et qui viennent nous rendre , en secrètes lumières ; Les purs dons conservés , les enfances premières De ce cœur humain éternel !
L'enfance encor, l'enfance a des vœux que j'admire , Des élans où la foi revient luire et sourire , Des propos à charmer les martyrs triomphants. Et des vieillards aussi , pareils aux saints enfants , Ont des désirs, Seigneur, de chanter ta louange, Gomme un Éliacin dans le temple qu'il range l
A la Conciergerie où libre et par son choix , Prisonnière , venait , pour ressaisir ses droits , Une Dame au grand nom , de qui la haute idée , Mal à l'aise eiv nos temps , rêva l'autre Vendée , Et qui , d'un sang trop prompt et d'un cœur plein d'échos , S'égarait à tenter les luttes des héros; A la Conciergerie , en même temps , près d'elle , Pour cause peu <3mblable , et sans chercher laquelle , Se trouvait une femme , une mère ; et l'enfant , L'enfant aux blonds cheveux , vers la Dame souvent Allait et revenait d'une grâce légère :
Entre les rangs divers l'enfance est messagère. Et la sœur de la Dame , aussi d'air noble et grand , Dès midi chaque jour venant et demeurant , Toutes deux à l'entour de ce front sans nuage S'égayaient, et l'aimaient comme un aimable otage , L'appelaient , le gardaient des heures , et parmi De longs discours charmants , le nommaient leur ami. Et sous les lourds barreaux et dans l'étroite enceinte , La jeune ame captive , ignorant sa contrainte , N'avait que joie et fête , et rayon qui sourit : Telle une giroflée à la vitre fleurit.
Pourtant , lorsque la Dame , un moment prisonnière , Vit sa cause arriver et la libre lumière, Ce furent des regrets et des adieux jaloux , Des promesses : « Du moins tu prîras bien pour nous, » Disait-elle ; et l'enfant que ce mot encourage : « Je prirai que toujours vous ayez.de l'ouvrage, » Dans son espoir , ainsi , ne séparant jamais Ce que sa mère dit le plus grand des bienfaits ! Cri naïf : De l 'ouvrage! éclair qui nous révèle Des deux antiques parts la querelle éternelle , Le travail , le loisir , deux fils du genre humain ! Ici, dans la prison, ils se touchaient la main;
Au front de cet enfant , nn baiser d'alliance , Un arc-en-ciel léger disait que confiance , Reconnaissance , amour , ce qui peut aplanir , Viendrait encore en aide au sévère avenir.
— « Pour ma sœur que voilà , souffrante , Enfant , demande , » Demande la santé, tant que Dieu la lui rende. «
— »Oh ! vous l'aurez , dit-il (et son accent surtout
» S'y mêlait); vous l'aurez ! vous en aurez beaucoup ! » Et l'enfant et la mère ont depuis deux amies.
L'autre trait qui me touche , et qu'aux âmes unies , . Simples et de silence, aux doux cœurs égarés, A tout ce qui connaît le temple et ses degrés, A tous ceux qui priaient à douze ans à la messe , Et qui pleurent parfois le Dieu de leur jeunesse , . J'offre en simplicité , regrettant et priant , Ce trait vient de l'hospice , où de Chateaubriand Le vieux nom glorieux s'avoisine au portique, Comme auprès d'une croix un chêne druidique.
Un saint prêtre en ces murs et dans ce parc heureux , Parmi les jeunes plants et les jets vigoureux Qui , sur ces fronts humains dépouillés par l'orage , Assemblent chaque été plus d'oiseaux et d'ombrage , Un saint prêtre vivait , et , sans trop défaillir , Depuis quelques saisons achevait de vieillir. Mais encore une fois avait pâli l'automne , Et Noël , dans sa crèche , apprêtait sa couronne. Le vieux prêtre en son cœur, durant tout cet avent, Sentait comme un désir suprême et plus 'fervent. Les saluts, chaque soir, en douce mélodie L'inondaient , et sa voix sous ses pleurs enhardie , Distincte , articulée , au verset solennel , Du milieu de la foule arrivait à l'autel.
Enfin, la veille, ému, ne se sentant plus maître, 11 va vers l'aumônier, un bon et jeune prêtre : « C'est donc demain Noël , V alléluia béni !
» O les beaux Rorate, les Consolamini!
» Oh ! monsieur l'aumônier, quels chants pleins d'allégresse ! » Ces saluts de l'avent ont comme une tendresse. » Hélas!... vous êtes jeune , à l'autel vous chantez ; » Voilà bien des Noëls que je n'ai pas fêtés ! »
Il s'arrêtait, n'osant... ; mais, d'une bonté sûre,
L'aumônier qui devine , achevant de conclure :
« Eb ! bien , chantez pour moi la grand'messe demain. >
— « Oh ! Monsieur! (et la joie étouffait dans son sein) ;
» On tous disait bien bon , vous l'êtes plus encore ! »
Il officia donc , de voix tendre et sonore :
« Puisque ma voix mourante a chanté* dans Sion ,
» Congédie , 6 Seigneur , ton vieillard Siméon ! »
L'enfance encor, l'enfance a des vœux que j'admire x Des élans où la foi revient luire et sourire , Des propos à charmer les martyrs triomphants. Et des vieillards aussi, pareils aux saints enfants, Ont des désirs, Seigneur, de chanter à tes fêtes, Comme un Eliacin au temps des rois-prophètes.
A VICTOR PAVI-E,