‹ Poésies complètesChapitre 17 sur 70 · LA GITE EN LA MER · texte numérisé non relu

LA GITE EN LA MER

Voilà ! La Mort s'est érigé un trône

dans une étrange cité gisant seule

loin là-bas dans l'obscur Occident,

où les bons et les mauvais et les pires et les meilleurs

sont allés à leur repos éternel.

Là, autels et palais et tours

(tours rongées par le temps, qui ne tremblent pas)

ne ressemblent à rien de ce qui est nôtre.

A l'entour, oubliées par le vent qui soulève les flots,

avec résignation sous le ciel

les eaux reposent mélancoliques.

Aucun rayon du Ciel sacré ne descend sur les longues nuits de cette ville ; mais la lumière de la mer lugubre monte silencieusement sur les tourelles — étincelle sur les faîtes au loin et partout —

sur les dômes — sur les flèches — sur les royales

demeures — sur les temples — sur les remparts Babyloniens — sur les bosquets ombreux longtemps négligés de lierre sculpté et de fleurs de pierre — sur maint et maint merveilleux autel où des frises enguirlandées entrelacent l'œillet, la violette et la vigne.

Avec résignation sous le ciel

les eaux reposent mélancoliques.

Et tellement s'y mêlent les tourelles et les ombres,

que tout semble suspendu en l'air,

tandis que d'une orgueilleuse tour dans la ville,

la Mort, gigantesque, y abaisse ses regards.

Là, des temples ouverts et des tombes béantes

bâillent au niveau des vagues lumineuses ;

mais ni les richesses qui y gisent

dans les yeux de diamant de chaque idole —

ni les morts gaîment parés de joyaux

n'attirent les eaux hors de leur lit ;

car aucune ride n'ondule, hélas !

sur ce désert de verre —

aucune houle ne dit que des vents peuvent exister

sur quelque lointaine mer plus heureuse —

aucune agitation ne suggère que des vents ont existé

sur des mers moins hideusement sereines.

Mais voilà, l'air remue !

La vague — il y a un mouvement là !

comme si les tours avaient repoussé,

en s'enfonçant légèrement, l'eau dormante —

comme si leurs faîtes avaient à peine laissé

un vide dans le Ciel voilé.

Les vagues ont maintenant un plus rouge éclat —

les heures respirent faibles et basses —

et quand, au milieu de gémissements non terrestres,

en bas, en bas cette ville s'enfoncera,

l'Enfer, se levant de ses mille trônes,

lui rendra hommage.

Voir la Citée condamnée, p. 224.

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