‹ Poésies complètesChapitre 21 sur 70 · A UNE EN PARADIS · texte numérisé non relu

A UNE EN PARADIS

Tu étais tout cela pour moi, amour,

pour quoi mon âme languissait —

une île verte dans la mer, amour,

une fontaine et un autel

tout enguirlandés de fruits et de fleurs féeriques,

et toutes les fleurs étaient miennes.

Ah, rêve trop brillant pour durer !

Ah, Espoir étoile ! qui ne t'es levé

que pour être assombri !

Une voix, du Futur, s'écrie :

« En avant I En avant 1 > — mais sur le Passé

(sombre gouffre !) mon esprit s'arrête en planant,

muet, immobile, effrayé 1

Car, hélas ! hélas ! pour moi

la lumière de Vie est éteinte 1

« Jamais plus — plus — plus — »

POÈMES DB l'aGB MUR 77

(tel est le langage que la mer solennelle tient aux sables sur le rivage) ne fleurira l'arbre frappé par la foudre, ne planera l'aigle blessé 1

Et tous mes jours sont des transes

et tous mes rêves nocturnes

sont là où brille ton œil noir

et où la trace de tes pas étincelle —

en quelles danses éthérées,

près de quels fleuves éternels l

Hélas l pendant ce temps maudit

ils t'ont emportée sur l'onde

loin de mon amour jusqu'à un âge titré et un crime,

et une couche impure 1 —

loin de moi et de notre climat brumeux,

où pleure le saule argenté I

LE COLISEE

Type de l'antique Rome I Riche reliquaire

de hautaine contemplation légué au Temps

par des siècles ensevelis de pompe et de puissance 1

Enfin — enfin — après tant de jours

de pénible pèlerinage et de soif brûlante,

(soif des sources de sagesse qui sont en toi)

je m'agenouille, homme changé et humble,

parmi tes ombres, et je bois ainsi en

mon âme même ta grandeur, ta tristesse et ta gloire I

Immensité I et Age 1 et Souvenirs d'Autrefois !

Silence ! et Désolation I et Nuit épaisse !

Je vous sens maintenant — je vous sens dans votre

force — ô charmes plus sûrs que jamais roi de Judée n'enseigna dans les jardins de Gethsemani I

0 charmes plus puissants que ceux que le Chaldéen

ravi tira jamais des paisibles étoiles !

Ici, où tomba un héros, une colonne tombe I Ici, où l'aigle de parade brillait doré, la sombre chauve-souris tient son sabbat de minuit! Ici, où la chevelure dorée des dames de Rome se balançait au vent, maintenant se balancent le roseau et le chardon !

Ici, où sur son trône d'or le monarque s'étalait, se glisse, tel un spectre vers sa demeure de marbre, éclairé par la blafarde lumière de la lune cornue le rapide et silencieux lézard des pierres !

Mais arrête ! ces murs — ces arceaux couverts de

lierre — ces socles en ruines — ces colonnes tristes et noircies — ces vagues entablements — cette frise croulante — ces corniches brisées — ce naufrage — cette ruine — ces pierres — hélas ! — ces pierres grises — sont-elles

tout — tout ce qu'ont laissé de renommé et de colossal les Heures corrosives au Sort et à moi ?

« Non pas tout », me répondent les Échos — « non

pas tout !

Des sons prophétiques et forts s'élèvent toujours de nous, et de toute cette Ruine, jusqu'au sage, comme l'hymne de Memnon au Soleil.

Nous dominons les cœurs des hommes les plus puissants — nous dominons d'une despotique autorité tous les esprits géants. Nous ne sommes pas impuissantes — nous, pâles

pierres.

Tout notre pouvoir n'est pas enfui — ni toute notre

gloire — ni toute la magie de notre haut renom — ni tout le merveilleux qui nous entoure — ni tous les mystères qui sont en nous — ni tous les souvenirs qui restent suspendus et s'attachent à nous comme un vêtement, nous drapant d'une robe plus que glorieuse. >

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