A UNE EN PARADIS
Tu étais tout cela pour moi, amour,
pour quoi mon âme languissait —
une île verte dans la mer, amour,
une fontaine et un autel
tout enguirlandés de fruits et de fleurs féeriques,
et toutes les fleurs étaient miennes.
Ah, rêve trop brillant pour durer !
Ah, Espoir étoile ! qui ne t'es levé
que pour être assombri !
Une voix, du Futur, s'écrie :
« En avant I En avant 1 > — mais sur le Passé
(sombre gouffre !) mon esprit s'arrête en planant,
muet, immobile, effrayé 1
Car, hélas ! hélas ! pour moi
la lumière de Vie est éteinte 1
« Jamais plus — plus — plus — »
POÈMES DB l'aGB MUR 77
(tel est le langage que la mer solennelle tient aux sables sur le rivage) ne fleurira l'arbre frappé par la foudre, ne planera l'aigle blessé 1
Et tous mes jours sont des transes
et tous mes rêves nocturnes
sont là où brille ton œil noir
et où la trace de tes pas étincelle —
en quelles danses éthérées,
près de quels fleuves éternels l
Hélas l pendant ce temps maudit
ils t'ont emportée sur l'onde
loin de mon amour jusqu'à un âge titré et un crime,
et une couche impure 1 —
loin de moi et de notre climat brumeux,
où pleure le saule argenté I
LE COLISEE
Type de l'antique Rome I Riche reliquaire
de hautaine contemplation légué au Temps
par des siècles ensevelis de pompe et de puissance 1
Enfin — enfin — après tant de jours
de pénible pèlerinage et de soif brûlante,
(soif des sources de sagesse qui sont en toi)
je m'agenouille, homme changé et humble,
parmi tes ombres, et je bois ainsi en
mon âme même ta grandeur, ta tristesse et ta gloire I
Immensité I et Age 1 et Souvenirs d'Autrefois !
Silence ! et Désolation I et Nuit épaisse !
Je vous sens maintenant — je vous sens dans votre
force — ô charmes plus sûrs que jamais roi de Judée n'enseigna dans les jardins de Gethsemani I
0 charmes plus puissants que ceux que le Chaldéen
ravi tira jamais des paisibles étoiles !
Ici, où tomba un héros, une colonne tombe I Ici, où l'aigle de parade brillait doré, la sombre chauve-souris tient son sabbat de minuit! Ici, où la chevelure dorée des dames de Rome se balançait au vent, maintenant se balancent le roseau et le chardon !
Ici, où sur son trône d'or le monarque s'étalait, se glisse, tel un spectre vers sa demeure de marbre, éclairé par la blafarde lumière de la lune cornue le rapide et silencieux lézard des pierres !
Mais arrête ! ces murs — ces arceaux couverts de
lierre — ces socles en ruines — ces colonnes tristes et noircies — ces vagues entablements — cette frise croulante — ces corniches brisées — ce naufrage — cette ruine — ces pierres — hélas ! — ces pierres grises — sont-elles
tout — tout ce qu'ont laissé de renommé et de colossal les Heures corrosives au Sort et à moi ?
« Non pas tout », me répondent les Échos — « non
pas tout !
Des sons prophétiques et forts s'élèvent toujours de nous, et de toute cette Ruine, jusqu'au sage, comme l'hymne de Memnon au Soleil.
Nous dominons les cœurs des hommes les plus puissants — nous dominons d'une despotique autorité tous les esprits géants. Nous ne sommes pas impuissantes — nous, pâles
pierres.
Tout notre pouvoir n'est pas enfui — ni toute notre
gloire — ni toute la magie de notre haut renom — ni tout le merveilleux qui nous entoure — ni tous les mystères qui sont en nous — ni tous les souvenirs qui restent suspendus et s'attachent à nous comme un vêtement, nous drapant d'une robe plus que glorieuse. >