POEMES DB L AGE MUR
LALAGÉ
Hélas, noble comte, tu t'oublies toi-même en te souvenant de moi I Comment, dans les manoirs de ton père, parmi les
jeunes filles pures et sans reproche de ta princière lignée, pourrait demeurer la déshonorée Lalagé ? Ton épouse, et avec un souvenir souillé — mon nom brûlé et flétri, comment s'allierait-il avec l'honneur ancestral de ta maison et avec ta gloire ?
POLITIAN
Ne me parle pas de gloire.
Je hais —j'exècre ce nom, j'abhorre
cette chose insatisfaisante et idéale.
N'es-tu pas Lalagé et moi Politian ?
Ne t'aimé-je pas — n'es-tu pas belle ? —
Qu'avons-nous besoin de plus? Ha 1 la gloire! — n'en parle plus maintenant.
Par tout ce que je tiens pour plus sacré et plus solennel —
par tous mes désirs maintenaat — mes craintes ensuite —
par tout ce que je méprise sur la terre et j'espère du ciel —
il n'est pas une action dont je me glorifierai plus,
que de me moquer pour toi de cette môme gloire
et de la fouler au pied. Qu'importe —
qu'importe, ma très belle et ma meilleure.
que nous descendions, sans honneurs et oubliés, dans la poussière, si nous y descendons ensemble? Y descendre ensemble — et puis — et puis, peutêtre —
LALAGÉ
Pourquoi t'arrêtes-tu, Politian?
POLITIAN
Et puis, peut-être, nous lever ensemble, Lalagé, et errer dans les paisibles demeures étoilées des élus, et toujours 1
LALAGÉ
Pourquoi t'arrêtes-tu, Politian ?
POLITIAN
Et toujours ensemble — ensemble.
LALAGÉ
Maintenant, comte de Leicester 1
Tu m^aimes, et dans le cœur de mon cœur
je sens que tu m'aimes vraiment.
POLITIAN
Oh, Lalagé !
(5e jetant à genoux.) Et m'aime&-tu?
POÈMES DE l'aGB MUR 117
LALAGÉ
Écoute 1 Silence 1 Dans la nuit
de ces arbres là-bas, il m'a semblé voir passer une forme —
une forme spectrale, solennelle, et lente, et silencieuse —
comme l'ombre terrible de la Conscience; solennelle et silencieuse.
(Elle fait quelques pas el revient.)
Je m'étais trompée — ce n'était qu'une branche gigantesque
balancée par le vent d'automne. Politian !
POLITIAN
Ma Lalagé — mon amour ! pourquoi es-tu émue ? Pourquoi deviens-tu si pâle? Non, la Conscience
elle-même, encore moins une ombre à qui tu la fais ressembler, ne devrait secouer ainsi un esprit ferme. Mais lèvent
de la nuit est frais — et ces mélancoliques branches projettent de l'obscurité sur toutes choses.
LALAGÉ
Politian !
Tu me parles d'amour. Connais-tu le pays dont toutes les langues s'occupent — un pays nouvellement trouvé par un de Gênes — à mille lieues dans l'occident doré ?
Une terre féerique de fleurs, et de fruits, et de lumière, et de lacs cristallins, et de forêts en voûte et de montagnes, autour des hauts sommets desquelles les vents du Ciel soufflent en liberté — et l'air qu'on y respire est le Bonheur maintenant et sera la Liberté plus tard, dans les jours à venir?
POLITIAN
Oh, veux-tu — veux-tu t'envoler vers ce Paradis — ma Lalagé, veux-tu t'y envoler avec moi? Là, le Souci sera oublié, et la Douleur ne sera plus, et Eros sera tout. Et la vie alors m'appartiendra, car je vivrai pour toi et dans tes yeux — et tu ne pleureras plus — mais les Joies radieuses te serviront, et l'ange de l'Espoir te suivra toujours ; et je m'agenouillerai devant toi et je t'adorerai, et je t'appellerai ma bien-aimée, mon unique, ma belle, mon amour, ma femme, mon tout ; — oh, veux-tu — veux-tu, Lalagé, t'y envoler avec moi?
LALAGÉ
Une action doit s'accomplir —
Gastiglione vit
POLITIAN
Et il mourra I {Il sort.)
POÈMES DE l'aGB MUR 119
L AL AGE, après une pause.
Et — il — mourra I hélas !
Castiglione mourir ? Qui a dit ces mots ?
Où suis-je ? ~ Qu'as-tu dit ? — Politian !
Tu n'es pas parti — tu n'es pas parti, Politian !
Je sens que tu n'es pas parti — cependant je n'ose
regarder de peur de ne plus te voir ; tu ne pouvais pas partir avec ces mots sur tes lèvres — oh, parle-moi, et laisse-moi entendre ta voix — un mot — un seul
mot pour dire que tu n'es pas parti — une courte phrase, pour dire combien tu méprises, combien tu hais ma faiblesse de femme. Ha! ha ! tu n'es pas parti — Oh I parle-moi ! Je savais que tu ne voulais pas partir 1 Je savais que tu ne voulais pas, ne pouvais pas, n'osais pas partir.
Misérable, tu n'es pas parti — tu te moques de moi 1
Et ainsi je te tiens — ainsi I 11 est parti, il est
parti — parti — parti. Où suis-je ? C'est bien — c'est très
bien ; pourvu que la lame soit aiguë — que le coup soit
sûr, c'est très bien, c'est très bien — hélas ! hélas !
120 PoésiBS COMPLÈTES
Les Faubourgs — politian seul.
POLITIAN
Ma faiblesse augmente. Je suis las,
et je crains fort d'être malade — il ne me faudrait pas
mourir avant d'avoir vécu 1 — Arrête — arrête ta main,
o Azrael, encore quelque temps 1 — Prince des Puissances
des Ténèbres et de la Tombe, oh, aie pitié de moi !
Oh, aie pitié de moi I ne me fais pas mourir maintenant,
avant la floraison de mon paradisiaque Espoir I
Donne-moi de vivre encore — encore un peu de temps :
c'est moi qui implore pour la vie — moi qui il y a si peu de temps
ne demandais qu'à mourir l — Que dit le Comte?
(Entre Baldazzar.)
BÂLDâZZâR
Que, ne connaissant aucun motif de querelle ou
d'animosité entre le Comte Politian et lui, il décline votre cartel.
POÈMES DE l'aGB MUR 121
POLITIAN
C^a'as-tu dit ?
Quelle réponse m'as-tu apportée, brave Baldazzar ? De quelle excessive fragrance le zéphyr arrive chargé de ces bosquets là-bas ! — le plus beau jour, ou le plus digne de l'Italie, je pense, que les yeux des mortels aient vu ! — Qu'a dît le Comte ?
BALDAZZAR
Que lui, Castiglione, ne connaissant aucune animosité existante, ou aucun motif de querelle entre votre seigneurie et lui, ne peut accepter le défi.
POLITIAN
C'est très vrai — Tout cela est très vrai. Quand avez-vous vu, seigneur, quand avez-vous vu^ Baldazzar, dans la froide, ingéniale Angleterre que nous avons quittée tout
dernièrement, un ciel aussi calme que celui-ci — si entièrement pur des maudites taches des nuages ? — Et il a dit ?
BALDAZZAR
Rien de plus, mon seigneur, que ce que je vous ai
dit:
le Comte Castiglione ne veut pas se battre, n'ayant aucun motif de querelle.
12*2 POÉSIES COMPLBTHS
POLITIAN
Oui, c'est vrai — tout, très vrai. Tu es mon ami, Baldazzar, et je ne l'ai pas oublié — tu me rendras un petit service ; veux-tu retourner et dire à cet homme, que moi, Comte de Leicester, je le liens pour un misérable, — je te prie, dis cela au Comte — il est excessivement juste maintenant qu'il ait un motif de querelle.
BALDAZZAR
Mon seigneur I — mon ami !
POLITIAN, à part.
C'est lui — il vient lui-même I (Haut.) Tu raisonnes
bien.
Je sais ce que tu voudrais dire — ne pas envoyer le
message — Bien ! — j'y songerai — je ne l'enverrai pas. Maintenant, je t'en prie, laisse-moi — une personne
vient ici avec qui des affaires de la plus secrète nature je voudrais arranger.
BALDAZZAR
Je m'en vais — demain nous nous rencontrons, n'est-ce pas ? — au Vatican.
POLITIAN
Au Vatican.
{Exit Baldazzar, — Entre castiglione.)
POÈMES DB l'aQE MUR 123
Le Comte de Leicester ici I
POLITIAN
Je suis le comte de Leicester, et tu vois, n'est-ce pas? que je suis ici.
CASTIGLIONE
Mon seigneur, quelque étrange, quelque singulière méprise — un malentendu — est sans doute advenu : tu as été poussé ainsi, dans la chaleur de la colère, à m'adresser des mots inexplicables, par lettre, à moi, Castiglione, le messager étant Baldazzar, Duc de Surrey. Je ne sache rien qui puisse te donner raison dans cette affaire, ne t'ayant nullement offensé. Ha ! — ai-je raison ? C'était une méprise ? — sans doute — nous tous errons parfois.
POLITIAN
Dégaine, scélérat, et ne bavarde plus !
CASTIGLIONE
Ha ! — dégainer ? — et scélérat ? De suite à toi, Comte orgueilleux !
(Il dégaine.)
POLITIAN, dégainant.
Ainsi à une tombe expiatoire, à un sépulcre prématuré je te voue au nom de Lalagé I
CA9TIGLI0NE, laissant tomber son épée el reculant jusqu'au fond de la scène.
De Lalagé I Écarte ta main sacrée I — arrière, dis-je ! arrière — je ne me battrai pas avec toi — vraiment je ne l'ose.
POLITIAN.
Tu ne te battras pas avec moi, dis-tu, Seigneur Comte ? Serai-je bafoué ainsi ? — maintenant c'est bien ; tu as dis que tu n'osais pas ? Ha I
CAfiTIGLIONE
Je n'ose pas — je n'ose pas — écarte ta main — avec ce nom chéri si fraîchement sur tes lèvres, je ne me battrai pas
avec toi — je ne puis — je n'ose pas.
POLITIAN
Maintenant par la Sainte Vierge, je te crois I — lâche, je te crois —
CASTIGLIONE
Ha ! — lâche I — cela ne peut être I
(Il ramasse son épée et s'avance en trébuchant vers POLITIAN, mais il change d'idée avant de l'atteindre, et tombe à genoux aux pieds du comte.)
Hélas, mon seigneur,
POÈMES DE l'âge MUR 125
c'est — c^est — trop vrai. Dans une telle cause je suis le plus grand des lâches. Oh, aie pitié de moi I
POLITIAN, profondément ému.
Hélas I — J'ai vraiment pitié de toi.
CASTKÎLIONE
Et Lalagé —
POLITIAN
Scélérat ! — lève-toi et meurs !
CASTIGLIONE
Il ne faut pas qu'il en soit ainsi — ainsi — Oh, laissemoi mourir ainsi, le genou fléchi. Il me convient de périr dans cette profonde humiliation. Car dans le combat je ne lèverai pas la main contre toi, Comte de Leicester. Frappe au cœur —
{Il découvre sa poitrine.) Ici il n'y a rien qui arrête ton arme — frappe au cœur. Je ne veux pas me battre avec toi.
POLITIAN
Maintenant par la Mort et PEnfer !
Ne suis-je pas — ne suis-je pas gravement — terriblement tenté de te prendre au mot? Mais écoute-moi^ seigneur: ne crois pas m'échapper ainsi. Prépare-toi à une insulte publique dans la rue — sous
les yeux des citoyens. Je te suivrai —
comme ua esprit vengeur je te suivrai
jusqu'à la mort même. Devant ceux que tu aimes —
devant Rome entière je te cracherai au visage, misérable — je te cracherai au visage,
entends-tu? ta lâcheté — Tu ne veux pas te baltr® avec moi ?
Tu mens I tu te battras !
(Il sort,)
CASTIGLIONE
Maintenant vraiment, cela est juste!
Très équitable et très juste, Ciel vengeur I