‹ Poésies complètesChapitre 33 sur 70 · POEMES DB L AGE MUR · texte numérisé non relu

POEMES DB L AGE MUR

LALAGÉ

Hélas, noble comte, tu t'oublies toi-même en te souvenant de moi I Comment, dans les manoirs de ton père, parmi les

jeunes filles pures et sans reproche de ta princière lignée, pourrait demeurer la déshonorée Lalagé ? Ton épouse, et avec un souvenir souillé — mon nom brûlé et flétri, comment s'allierait-il avec l'honneur ancestral de ta maison et avec ta gloire ?

POLITIAN

Ne me parle pas de gloire.

Je hais —j'exècre ce nom, j'abhorre

cette chose insatisfaisante et idéale.

N'es-tu pas Lalagé et moi Politian ?

Ne t'aimé-je pas — n'es-tu pas belle ? —

Qu'avons-nous besoin de plus? Ha 1 la gloire! — n'en parle plus maintenant.

Par tout ce que je tiens pour plus sacré et plus solennel —

par tous mes désirs maintenaat — mes craintes ensuite —

par tout ce que je méprise sur la terre et j'espère du ciel —

il n'est pas une action dont je me glorifierai plus,

que de me moquer pour toi de cette môme gloire

et de la fouler au pied. Qu'importe —

qu'importe, ma très belle et ma meilleure.

que nous descendions, sans honneurs et oubliés, dans la poussière, si nous y descendons ensemble? Y descendre ensemble — et puis — et puis, peutêtre —

LALAGÉ

Pourquoi t'arrêtes-tu, Politian?

POLITIAN

Et puis, peut-être, nous lever ensemble, Lalagé, et errer dans les paisibles demeures étoilées des élus, et toujours 1

LALAGÉ

Pourquoi t'arrêtes-tu, Politian ?

POLITIAN

Et toujours ensemble — ensemble.

LALAGÉ

Maintenant, comte de Leicester 1

Tu m^aimes, et dans le cœur de mon cœur

je sens que tu m'aimes vraiment.

POLITIAN

Oh, Lalagé !

(5e jetant à genoux.) Et m'aime&-tu?

POÈMES DE l'aGB MUR 117

LALAGÉ

Écoute 1 Silence 1 Dans la nuit

de ces arbres là-bas, il m'a semblé voir passer une forme —

une forme spectrale, solennelle, et lente, et silencieuse —

comme l'ombre terrible de la Conscience; solennelle et silencieuse.

(Elle fait quelques pas el revient.)

Je m'étais trompée — ce n'était qu'une branche gigantesque

balancée par le vent d'automne. Politian !

POLITIAN

Ma Lalagé — mon amour ! pourquoi es-tu émue ? Pourquoi deviens-tu si pâle? Non, la Conscience

elle-même, encore moins une ombre à qui tu la fais ressembler, ne devrait secouer ainsi un esprit ferme. Mais lèvent

de la nuit est frais — et ces mélancoliques branches projettent de l'obscurité sur toutes choses.

LALAGÉ

Politian !

Tu me parles d'amour. Connais-tu le pays dont toutes les langues s'occupent — un pays nouvellement trouvé par un de Gênes — à mille lieues dans l'occident doré ?

Une terre féerique de fleurs, et de fruits, et de lumière, et de lacs cristallins, et de forêts en voûte et de montagnes, autour des hauts sommets desquelles les vents du Ciel soufflent en liberté — et l'air qu'on y respire est le Bonheur maintenant et sera la Liberté plus tard, dans les jours à venir?

POLITIAN

Oh, veux-tu — veux-tu t'envoler vers ce Paradis — ma Lalagé, veux-tu t'y envoler avec moi? Là, le Souci sera oublié, et la Douleur ne sera plus, et Eros sera tout. Et la vie alors m'appartiendra, car je vivrai pour toi et dans tes yeux — et tu ne pleureras plus — mais les Joies radieuses te serviront, et l'ange de l'Espoir te suivra toujours ; et je m'agenouillerai devant toi et je t'adorerai, et je t'appellerai ma bien-aimée, mon unique, ma belle, mon amour, ma femme, mon tout ; — oh, veux-tu — veux-tu, Lalagé, t'y envoler avec moi?

LALAGÉ

Une action doit s'accomplir —

Gastiglione vit

POLITIAN

Et il mourra I {Il sort.)

POÈMES DE l'aGB MUR 119

L AL AGE, après une pause.

Et — il — mourra I hélas !

Castiglione mourir ? Qui a dit ces mots ?

Où suis-je ? ~ Qu'as-tu dit ? — Politian !

Tu n'es pas parti — tu n'es pas parti, Politian !

Je sens que tu n'es pas parti — cependant je n'ose

regarder de peur de ne plus te voir ; tu ne pouvais pas partir avec ces mots sur tes lèvres — oh, parle-moi, et laisse-moi entendre ta voix — un mot — un seul

mot pour dire que tu n'es pas parti — une courte phrase, pour dire combien tu méprises, combien tu hais ma faiblesse de femme. Ha! ha ! tu n'es pas parti — Oh I parle-moi ! Je savais que tu ne voulais pas partir 1 Je savais que tu ne voulais pas, ne pouvais pas, n'osais pas partir.

Misérable, tu n'es pas parti — tu te moques de moi 1

Et ainsi je te tiens — ainsi I 11 est parti, il est

parti — parti — parti. Où suis-je ? C'est bien — c'est très

bien ; pourvu que la lame soit aiguë — que le coup soit

sûr, c'est très bien, c'est très bien — hélas ! hélas !

120 PoésiBS COMPLÈTES

Les Faubourgs — politian seul.

POLITIAN

Ma faiblesse augmente. Je suis las,

et je crains fort d'être malade — il ne me faudrait pas

mourir avant d'avoir vécu 1 — Arrête — arrête ta main,

o Azrael, encore quelque temps 1 — Prince des Puissances

des Ténèbres et de la Tombe, oh, aie pitié de moi !

Oh, aie pitié de moi I ne me fais pas mourir maintenant,

avant la floraison de mon paradisiaque Espoir I

Donne-moi de vivre encore — encore un peu de temps :

c'est moi qui implore pour la vie — moi qui il y a si peu de temps

ne demandais qu'à mourir l — Que dit le Comte?

(Entre Baldazzar.)

BÂLDâZZâR

Que, ne connaissant aucun motif de querelle ou

d'animosité entre le Comte Politian et lui, il décline votre cartel.

POÈMES DE l'aGB MUR 121

POLITIAN

C^a'as-tu dit ?

Quelle réponse m'as-tu apportée, brave Baldazzar ? De quelle excessive fragrance le zéphyr arrive chargé de ces bosquets là-bas ! — le plus beau jour, ou le plus digne de l'Italie, je pense, que les yeux des mortels aient vu ! — Qu'a dît le Comte ?

BALDAZZAR

Que lui, Castiglione, ne connaissant aucune animosité existante, ou aucun motif de querelle entre votre seigneurie et lui, ne peut accepter le défi.

POLITIAN

C'est très vrai — Tout cela est très vrai. Quand avez-vous vu, seigneur, quand avez-vous vu^ Baldazzar, dans la froide, ingéniale Angleterre que nous avons quittée tout

dernièrement, un ciel aussi calme que celui-ci — si entièrement pur des maudites taches des nuages ? — Et il a dit ?

BALDAZZAR

Rien de plus, mon seigneur, que ce que je vous ai

dit:

le Comte Castiglione ne veut pas se battre, n'ayant aucun motif de querelle.

12*2 POÉSIES COMPLBTHS

POLITIAN

Oui, c'est vrai — tout, très vrai. Tu es mon ami, Baldazzar, et je ne l'ai pas oublié — tu me rendras un petit service ; veux-tu retourner et dire à cet homme, que moi, Comte de Leicester, je le liens pour un misérable, — je te prie, dis cela au Comte — il est excessivement juste maintenant qu'il ait un motif de querelle.

BALDAZZAR

Mon seigneur I — mon ami !

POLITIAN, à part.

C'est lui — il vient lui-même I (Haut.) Tu raisonnes

bien.

Je sais ce que tu voudrais dire — ne pas envoyer le

message — Bien ! — j'y songerai — je ne l'enverrai pas. Maintenant, je t'en prie, laisse-moi — une personne

vient ici avec qui des affaires de la plus secrète nature je voudrais arranger.

BALDAZZAR

Je m'en vais — demain nous nous rencontrons, n'est-ce pas ? — au Vatican.

POLITIAN

Au Vatican.

{Exit Baldazzar, — Entre castiglione.)

POÈMES DB l'aQE MUR 123

Le Comte de Leicester ici I

POLITIAN

Je suis le comte de Leicester, et tu vois, n'est-ce pas? que je suis ici.

CASTIGLIONE

Mon seigneur, quelque étrange, quelque singulière méprise — un malentendu — est sans doute advenu : tu as été poussé ainsi, dans la chaleur de la colère, à m'adresser des mots inexplicables, par lettre, à moi, Castiglione, le messager étant Baldazzar, Duc de Surrey. Je ne sache rien qui puisse te donner raison dans cette affaire, ne t'ayant nullement offensé. Ha ! — ai-je raison ? C'était une méprise ? — sans doute — nous tous errons parfois.

POLITIAN

Dégaine, scélérat, et ne bavarde plus !

CASTIGLIONE

Ha ! — dégainer ? — et scélérat ? De suite à toi, Comte orgueilleux !

(Il dégaine.)

POLITIAN, dégainant.

Ainsi à une tombe expiatoire, à un sépulcre prématuré je te voue au nom de Lalagé I

CA9TIGLI0NE, laissant tomber son épée el reculant jusqu'au fond de la scène.

De Lalagé I Écarte ta main sacrée I — arrière, dis-je ! arrière — je ne me battrai pas avec toi — vraiment je ne l'ose.

POLITIAN.

Tu ne te battras pas avec moi, dis-tu, Seigneur Comte ? Serai-je bafoué ainsi ? — maintenant c'est bien ; tu as dis que tu n'osais pas ? Ha I

CAfiTIGLIONE

Je n'ose pas — je n'ose pas — écarte ta main — avec ce nom chéri si fraîchement sur tes lèvres, je ne me battrai pas

avec toi — je ne puis — je n'ose pas.

POLITIAN

Maintenant par la Sainte Vierge, je te crois I — lâche, je te crois —

CASTIGLIONE

Ha ! — lâche I — cela ne peut être I

(Il ramasse son épée et s'avance en trébuchant vers POLITIAN, mais il change d'idée avant de l'atteindre, et tombe à genoux aux pieds du comte.)

Hélas, mon seigneur,

POÈMES DE l'âge MUR 125

c'est — c^est — trop vrai. Dans une telle cause je suis le plus grand des lâches. Oh, aie pitié de moi I

POLITIAN, profondément ému.

Hélas I — J'ai vraiment pitié de toi.

CASTKÎLIONE

Et Lalagé —

POLITIAN

Scélérat ! — lève-toi et meurs !

CASTIGLIONE

Il ne faut pas qu'il en soit ainsi — ainsi — Oh, laissemoi mourir ainsi, le genou fléchi. Il me convient de périr dans cette profonde humiliation. Car dans le combat je ne lèverai pas la main contre toi, Comte de Leicester. Frappe au cœur —

{Il découvre sa poitrine.) Ici il n'y a rien qui arrête ton arme — frappe au cœur. Je ne veux pas me battre avec toi.

POLITIAN

Maintenant par la Mort et PEnfer !

Ne suis-je pas — ne suis-je pas gravement — terriblement tenté de te prendre au mot? Mais écoute-moi^ seigneur: ne crois pas m'échapper ainsi. Prépare-toi à une insulte publique dans la rue — sous

les yeux des citoyens. Je te suivrai —

comme ua esprit vengeur je te suivrai

jusqu'à la mort même. Devant ceux que tu aimes —

devant Rome entière je te cracherai au visage, misérable — je te cracherai au visage,

entends-tu? ta lâcheté — Tu ne veux pas te baltr® avec moi ?

Tu mens I tu te battras !

(Il sort,)

CASTIGLIONE

Maintenant vraiment, cela est juste!

Très équitable et très juste, Ciel vengeur I

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