LETTRE A M. B
West Point, 1831.
CherB...
N'estimant digne d'une seconde édition qu'une faible partie de mon précédent volume, j'ai songé aussi bien à la faire figurer dans le livre que voici qu'à la republier isolément. C'est pourquoi j'ai joint Al Aaraaf et Tamerlan à d'autres poèmes déjà publiés, et n'ai pas hésité à insérer ici des vers entiers ou des passages extraits des « Petits Poèmes » supprimés, afin que mis en meilleure lumière et débarrassés des choses insignifiantes qui les entourent, ils aient quelque chance d'être lus par la postérité.
On a prétendu qu'une bonne critique d'un poème peut être écrite par quelqu'un qui n'est pas poète lui-même. Je sens, d'après l'idée que vous et moi, nous nous faisons de la poésie, que cela est faux ; moins le critique est poète, moins
juste est la critique et inversement. A cet égard, et vu qu'il y a fort peu de B.., dans le monde, je serais aussi honteux de la bonne opinion du monde que fier de la vôtre. Un autre que vous m'objecterait : « Shakespeare jouit de la bonne opinion du monde, et cependant Shakespeare est le plus grand des poètes. Il semble donc que le monde juge bien; pourquoi, par suite, auriez-vous honte de son jugement, s'il vous est favorable ?» La difficulté gît dans Finterprétation du mot « jugement » ou ^ opinion ». L'opinion, en vérité, appartient au monde, mais on peut dire qu'elle n'est sienne que comme quelqu'un peut appeler sien un Hvre parce qu'il l'a acheté ; il n'a pas écrit le livre, mais il est à lui; le monde n'a pas créé l'opinion, mais elle est sienne. Un fou, par exemple, tient Shakespeare pour un grand poète ; le fou, cependant, n'a jamais lu Shakespeare. Mais le voisin du fou, qui est à un degré plus haut sur les Andes de l'esprit, et dont la tête (c'est-à-dire sa pensée plus exaltée) est trop audessus du fou pour qu'il puisse la voir ou la comprendre, mais dont les pieds (j'entends par là ses actions journalières) sont suffisamment rapprochés de lui pour qu'il les distingue, et c'est là le seul moyen qu'il ait de constater cette supériorité dont sans eux il ne se serait jamais rendu compte — le voisin du fou affirme que
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Shakespeare est un grand poète. Le fou le croit et c'est là, dorénavant, son opinion. La propre opinion du voisin a été, de la même manière, adoptée par quelqu'un au-dessus de lui^ et ainsi de suite, en montant jusqu'à un petit nombre d'individus doués qui, agenouillés autour du sommet, contemplent face à face l'esprit souverain debout sur la cime.
Vous savez quelle haute barrière se dresse sur la route d'un écrivain américain. 11 n'est lu, quand il Test, que si tout l'esprit coalisé et établi du monde lui donne la préférence. Je dis établi, car il en est de la littérature comme de la loi ou du pouvoir ; un nom établi est en droit un état ou un trône en possession. En outre, il faut croire que les livres comme leurs auteurs, s'améliorent en voyageant ; et qu'ils aient passé la mer, quelle distinction c'est pour nous ! Nos antiquaires sacrifient le temps à la distance ; nos petits maîtres cherchent, depuis la reliure jusqu'au bas de la page de titre, les caractères mystiques dont sont écrits Londres, Paris, Gênes, comme des titres de recommandation.
J'ai mentionné tout à l'heure une erreur courante en matière de critique; je crois que l'idée qu'aucun poète ne peut se faire une appréciation exacte de ses propres ouvrages en est une autre. J'ai indiqué plus haut que la justice d'une criti-
que sur une œuvre de poète était en proportion du talent poétique de celui qui la prononce. C'est pourquoi un mauvais poète ferait, je Tavoue^une fausse critique ; son amour-propre préviendrait infailliblement son petit jugement en sa faveur ; mais un poète, un vrai poète, ne pourrait, je crois, manquer de faire une juste critique; sa connaissance profonde du sujet équivaudrait ^largement au parti pris que peut lui imposer son amour-propre; bref, si nous avons plus d'exemples défausse critique que de juste chaque fois que l'on prend pour critérium ses propres œuvres, c'est simplement parce qu'il y a plus de mauvais poètes que de bons. On peut me faire, je le sais, bien des objections. Milton, par exemple, est une preuve du contraire de ce que j'avance; mais son opinion sur le Paradis Reconquis est loin d'être absolument certaine. Par quelles circonstances triviales les hommes ne sont-ils point conduits souvent à affirmer ce qu'ils ne pensent réellement pas ? Peutêtre un mot prononcé par inadvertance est-il parvenu jusqu'à la postérité. Mais, Quid^ii^lQ Paradis Reconquis est peu inférieur au Paradis Perdu, et on ne le tient pour tel que parce que l'on n'aime pas, quoiqu'on prétende le contraire, les poèmes épiques, et, quand on lit ceux de Milton dans leur ordre naturel on est trop fatigué par le premier pour pouvoir trouver du plaisir au second. Eh
bieni j'ose prétendre que Milton leur préférait, à Tun et à l'autre, et justement, on peut le dire, Cofiius.
Puisque je parle de poésie, qu'on me permette de dire quelques mots de la plus singulière hérésie que contienne l'histoire de la poésie moderne, Thérésie de ce que l'on a follement appelé l'Ecole Lakiste. J'ai été amené, il y a quelques années, par une occasion analogue, à essayer une réfutation formelle de cette doctrine ; je n'y reviendrai pas aujourd'hui. Les sages doivent s'incliner devant la sagesse de tels hommes que Coleridge et Southey ; mais, étant sages, ils ont souri de voir des théories poétiques appliquées de si prosaïque manière.
Aristote a déclaré, avec une étrange assurance, que la poésie est de tous les ouvrages de l'esprit le plus philosophique ^ Mais il fallait un Wordsworth pour prononcer qu'elle est le plus métaphysique. 11 semble croire que la fin de la poésie est, ou devrait être, d'instruire. Cependant c^est un truisme que la fin de notre existence est le bonheur ; s'il en est ainsi, la fin de chaque portion isolée de notre existence, de tout ce qui tient ànotre existence, devrait être toujours le bonheur. Donc la fin de rinstruction devrait être le bonheur.
et bonheur est synonyme de plaisir ; donc la fin de rinstruction devrait être le plaisir : toutefois nous voyons que Fopinion dont je viens de parler implique précisément le contraire.
Poursuivons : ceteris paribus, celui qui charme est plus important pour ses compatriotes que celui qui instruit, puisque l'utilité est le bonheur ; et le plaisir est la fin déjà atteinte, tandis que l'instruction n'est que le moyen de l'atteindre.
Alors, je ne vois pas pourquoi nos poètes métaphysiques seraient si fiers de l'utilité de leurs œuvres à moins vraiment qu'ils n'envisagent Finstruction sous le point de vue d'éternité ; auquel cas le sincère respect que m'inspire leur piété ne me permettrait pas d'exprimer le mépris que je ressens pour leur jugement ; mépris qu'il serait difficile de dissimuler^ puisque leurs écrits sont, de leur propre aveu, destinés à n'être compris que du petit nombre et que c'est le plus grand nombre qui a besoin d'être sauvé. En pareil cas je serais certainement tenté de penser au démon de Melmoth qui peine infatigablement à travers trois volumes in-octavo, pour accomplir la destruction d'une ou deux âmes, alors qu'un démon ordinaire en aurait démoli un ou deux mille.
Contre les subtilités qui voudraient faire de la poésie une étude, et non une passion, il convient
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au métaphysicien de raisonner, mais au poète de protester. Wordsworth et Coleridge sont, cependant, des hommes mûrs ; Tun, depuis son enfance, est un contemplatif, l'autre, un géant d'intelligence et de savoir. La défiance, donc, avec laquelle je m'aventure à contester leur autorité m'accablerait si je ne sentais, du fond de mon cœur, que le savoir a peu à faire avec Timagination, Tintelligence avec les passions — ou Fâge avec la poésie.
« Les bagatelles, comme des pailles, flottent à la surface; Qui veut des perles doit plonger au fond. >
Voilà deux vers qui ont fait beaucoup de mal. Les hommes cherchent plus souvent les grandes vérités en bas qu'en haut : la Vérité repose dans les terribles abîmes où Ton cherche la sagesse, mais non dans les palais où on la trouve. Les anciens n'avaient pas toujours raison de cacher la déesse dans un puits ; témoin la lumière que Bacon a répandue sur la philosophie, témoin les principes de notre di\dne foi, ce mécanisme moral par lequel la simplicité d'un enfant peut l'emporter sur la sagesse d'un homme.
Nous avons un exemple de la façon dont Coleridge se trompe, dans sa Biographia Literaria, qui est, on le sait, sa vie littéraire et ses opinions, mais qui est, en fait, un traité de omni re scibili et
quibusdam aliis. La cause de ses erreurs, c'est sa profondeur même, genre d'erreurs dont on peut se faire une idée par la contemplation d'une étoile. Celui qui regarde directement et intensément une étoile la voit, il est vrai, mais c'est l'étoile sans un rayon qu'il voit. Tandis que celui qui l'examine moins curieusement a conscience de tout ce pour quoi l'étoile nous est utile ici-bas, de son éclat et de sa beauté.
Quant à Wordsworth, je n'ai pas confiance en lui. Qu'il ait eu dans sa jeunesse les sentiments d^un poète, je le crois, car il y a dans ses écrits des lueurs d'extrême délicatesse (et la délicatesse est le vrai royaume du poète^ son Eldorado) mais ils ressemblent à des souvenirs d'un jour meilleur et ces lueurs sont à peine de faibles preuves de son feu poétique d'aujourd'hui ; nous savons que peu nombreuses sont les fleurs qui poussent dans les crevasses du glacier.
Jl a eu tort de consacrer sa jeunesse à la contemplation dans le but de poétiser dans son âge mûr. A mesure que son jugement se développait, la lumière qui pouvait le rendre visible s'éteignait. Son jugement, par suite, est trop correct. Ceci est difficile à comprendre ; mais les vieux Goths de Germanie l'auraient compris, qui avaient coutume de débattre deux fois des intérêts vitaux de l'Etat, une fois après boire, une fois à jeun —
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à jeun, afin de ne pas manquer à la forme, après boire, afin de ne pas manquer de force.
Les longues et verbeuses discussions par lesquelles il essaie de nous amener à admirer sa poésie parlent peu en sa faveur ; elles sont pleines d'affirmations comme celle-ci (j'ouvre au hasard un de ses volumes) : — « La seule preuve du génie est l'action de bien faire ce qui est digne d'être fait, et ce qui n'a jamais été fait auparavant. » — Vraiment ? d'où il découle que, en faisant ce qui est indigne d'être fait ou ce qui a été fait auparavant, aucun génie ne peut se manifester; cependant voler dans les poches est un acte indigne, car on a volé dans les poches de temps immémorial, et Harrington, le pick-pocket, au point de vue génie, n'aurait pas souffert de se voir comparer avec William Wordsworth, le poète.
Pour estimer le mérite de certains poèmes, il importe sûrement peu qu'ils soient d'Ossian ou de Macpherson ; cependant M. W..., afin de prouver leur manque de valeur, a dépensé bien des pages. Taiitœne animis ? De grands esprits peuvent-ils s'abaisser à de telles absurdités ? Mais il y a pis encore : pour anéantir tout argument favorable à ces poèmes, il brandit triomphalement un passage, s'attendant à ce que le lecteur partage son abomination. C'est le commencement du
poème épique, Temora, « Les vagues bleues d'Ullin roulent dans la lumière ; les vertes collines sont couvertes de jour ; les arbres secouent leurs têtes poussiéreuses dans la brise. » Et c'est cela, cette magnifique quoique si simple peinture, où tout est vivant et palpitant d'immortalité, c^est cela que William Wordsworth, Tauteur de Peter Bell a choisi pour l'accabler de son mépris ! Voyons ce qu'il a de meilleur, pour son compte? à nous offrir. D'abord :
« Et maintenant elle est à la queue du poney,
Et maintenant elle est à la tête du poney,
De ce côté-ci maintenant, et maintenant de celui-là ;
Et, presque suffoquée par son bonheur,
Betty verse quelques larmes de tristesse...
Elle tape le poney, où ou quand
Elle ne le sait pas... heureuse Betty Foy I
Oh ! Johnny, qu'importe le docteur I »
Ensuite :
« La rosée tombait rapide, les étoiles commençaient à
cligner ; J'entendis une voix; elle disait: « Bois, jolie créature
bois ! »
Et regardant par-dessus 1 a haie,'devant moi je découvris Un agneau blanc comme la neige, avec une jeune fille
près de lui.
Pas d'autre mouton dans le voisinage, l'agneau était
tout seul, Et par une mince corde il était attaché à une pierre. »
Nous ne doutons plus que tout cela ne soit vrai ; nous le crozVo/zs, vraiment nous le croirons, M. W... Est-ce la sympathie pour le mouton que vous désirez exciter ? J'aime ce mouton du plus profond de mon cœur.
Mais il y a des cas, cher B..., il y a des cas où Wordsworth même est raisonnable. Stamboul même, dit-on, aura une fin, et les plus malheureuses bévues comportent une conclusion. Voici un extrait de sa préface:
« Ceux qui sont accoutumés à la phraséologie des écrivains modernes, s'ils persistent à lire ce livre jusqu'à sa conclusion (impossible!) auront, sans doute, à lutter contre un sentiment d'embarras (ah ! ah ! ah l) ; ils chercheront la poésie (ah ! ah! ah! ah!) et ils en arriveront à se demander par quelle espèce de courtoisie on a permis à ces essais de prendre ce titre. » (Ah ! ah ! ah I ah ! ah !).
Que M. W... cependant ne se désespère pas; il a donné l'immortalité à un wagon, et Fabeille Sophocle a transmis à l'éternité un orteil malade et ennobli une tragédie par un chœur de dindons.
De Coleridge, je ne puis parler qu'avec respect.
Quelle intelligence dominatrice que la sienne I Quel gigantesque puissance que la sienne I Pour le citer lui-même : « Tai trouvé souvent que la plupart des sectes ont raison dans une bonne partie de ce qu'elles avancent, mais non pas en ce qu'elles nient * », et pour employer son propre langage, il a emprisonné ses propres conceptions dans la barrière qu'il a inventée contre celles des autres. Il est lamentable de penser qu'un tel esprit pourrait être enseveli dans des métaphysiques et, comme les Nyctanthes, gaspiller son parfum dans la nuit seule. En lisant la poésie de cet homme, je tremble comme quelqu'un qui se tient sur un volcan, en ayant conscience, à voir les ténèbres qui s'échappent du cratère, de tout le feu et de toute la lumière qui roulent au fond.
Qu'est-ce que la poésie? — La poésie! cette idée protéenne, elle a autant de noms que Gorcyre aux neuf noms! « Donnez-moi, demandai-je il y a quelque temps à un savant, donnez-moi une définition de la poésie. » — « Très volontiers * », et il s'approcha de sa bibliothèque, m'apporta un D' Johnson et m'écrasa avec une définition. Ombre immortelle de Shakespeare! j'imagine le froncement de sourcil de votre œil spirituel sur l'in-