‹ Poésies complètesChapitre 48 sur 70 · TAMERLAN · texte numérisé non relu

TAMERLAN

Doux allégement d'une heure mourante !

Tel, mon père, n'est pas (maintenant) mon but —

je ne veux pas follement croire, qu'un pouvoir

Terrestre puisse m'absoudre d'un péché

où s'est abandonné un orgueil plus que .terrestre

je n'ai pas le temps de déraisonner ou de rêver :

vous, vous l'appelez espoir — ce feu du feu I

ce n'est que l'agonie du désir :

si je puis espérer — ô Dieu I je le puis —

sa source est plus sainte — plus divine —

Je ne voudrais pas te traiter de fou, vieillard^

mais tel ne peut être un de tes dons.

Connais-tu le secret d'un esprit

courbé de son sauvage orgueil jusqu'à la honte?

O cœur torturé ! J'ai hérité

ta dot flétrissante avec la renommée,

cette gloire brûlante qui a brillé

parmi les joyaux de mon trône,

halo d'Enfer ! et avec une douleur

telle que l'Enfer même ne me fait plus peur —

0 cœur suppliant pour les fleurs perdues,

et pour le soleil de mes heures d'été l

La voix immortelle de ce temps mort,

avec son interminable carillon,

résonne, comme un sortilège

sur ton néant — tel un glas.

Je n'ai pas toujours été comme maintenant :

ce diadème enfiévrant sur mon front

je l'ai conquis et pris par usurpation —

Le même terrible héritage n'a-t-il pas donné

Rome au César — ceci à moi ?

Le legs d'un royal esprit,

et d'une âme hautaine qui a lutté

triomphalement avec l'espèce humaine.

Sur le sol des montagnes j'ai aspiré mon premier

souffle :

les brumes du Taglay ont versé nuitamment leur rosée sur ma tête, et je crois que la lutte ailée et le tumulte de l'air impétueux ont niché dans mes cheveux mêmes.

Si tard, du Ciel cette rosée tomba (au milieu de rêves d'une nuit impure)

sur moi avec un contact infernal,

tandis que les éclairs rouges de la lumière

des nuages suspendus^ comme des drapeaux, audessus de moi,

semblaient à mes yeux mi-clos

la parade de la monarchie ;

et tandis que le rugissement de tonnerre de la rauque trompette

m'arrivait précipitamment, disant

les batailles humaines, où ma voix,

ma propre voix, ô fol enfant ! — enflait

(Oh ! comme mon esprit se réjouissait

et tressautait en moi à ce cri)

le cri de guerre de la Victoire.

La pluie tombait sur ma tête

découverte — et le vent lourd

me rendait fou et sourd et aveugle.

Ce n'était que l'homme, pensais -je, qui répandait

des lauriers sur moi : et la chute —

le torrent d'air glacé

murmurait à mon oreille l'écroulement

des empires — avec les prières des captifs —

le bruit des courtisans — et la voix

de la flatterie autour du trône d'un souverain.

Mes passions, depuis cette heure malheureuse, usurpèrent une tyrannie que les hommes ont prise, depuis que j'ai atteint au pouvoir,

pour ma nature innée — soit.

Mais, mon père, quelqu'un vivait, qui alors,

alors — dans mon enfance — alors que leur feu

brûlait d'un éclat encore plus intense,

(car la passion doit mourir avec la jeunesse)

qui même alors savait que ce cœur d'airain

renfermait aussi la faiblesse d'une femme.

Je n'ai pas de mots — hélas I — pour dire

le charme de bien aimer !

Je n'essaierai pas non plus de décrire maintenant

la surhumaine beauté d'un visage

dont les traits, sur mon esprit,

sont comme des ombres sur le vent qui fuit :

ainsi je me souviens de m'être arrêté

sur une page d'ancienne science,

les yeux flâneurs, jusqu'à ce que j'aie senti

les lettres — et leur signification — se fondre

en fantaisies — sans signification.

Oh ! elle était digne de tout amour !

Mon amour était comme d'un enfant —

il était tel que les esprits des anges d'en haut

pourraient l'envier; son jeune cœur était le sanctuaire

où chacune de mes espérances et de mes pensées

était l'encens — alors don précieux,

car elles étaient enfantines et loyales —

pures — comme me l'enseignait son jeune exemple :

pourquoi l'ai-je quitté, et à la dérive,

me suis-je fié au feu qui y brûlait pour m'éclairer ?

Nous crûmes en âge — en amour, — ensemble

errant dans la forêt et la solitude;

ma poitrine était son égide l'hiver —

et quand le soleil ami souriait

et qu'elle contemplait les cieux entr'ouverts,

moi je ne voyais le Ciel — que dans ses yeux.

La première leçon du jeune Amour est le cœur

car au milieu de ce soleil et de ces sourires,

quand, loin de nos soucis d'enfant,

et riant de ces câlineries de jeune fille,

je me jetais sur son sein palpitant

et épanchais mon âme dans les larmes —

il n'était pas besoin de parler davantage —

pas besoin d'apaiser les craintes

de celle — qui n'en demandait point la raison,

mais tournait vers moi ses yeux tranquilles I

Cependant plus que digne de l'amour

mon âme luttait, et s'exaltait,

lorsque, sur le sommet de la montagne, seuls,

l'ambition lui prêtait une nouvelle voix —

Je n'existais qu'en toi :

le monde et tout ce qu'il contenait

sur la terre — dans l'air — la mer —

sa joie — son mince lot de douleur

qui était un plaisir nouveau — l'idéal, les vagues vanités des rêves nocturnes — et des riens plus vagues encore qui étaient des réalités — (des ombres — et une lumière plus pleine d'ombre I) s'envolaient sur leurs ailes mystérieuses, et confusément devenaient ainsi ton image et — un nom — un nom I deux choses séparées — et cependant le plus intimement liées.

J'étais ambitieux — avez-vous connu

cette passion, mon père ? Non ;

paysan, j'avais marqué le trône

de la moitié du monde pour moi

et murmurais contre un si humble lot —

mais, comme tout autre rêve,

sur la vapeur de la rosée,

le mien s'était envolé, et le rayonnement

de sa beauté, soit qu'il ait duré

une minute — une heure — un jour — oppressait

mon esprit d'un double charme.

Nous marchions ensemble sur le sommet

d'une haute montagne qui surplombait

du haut de ses orgueilleuses tours naturelles

de rocs et de forêts, les collines —

les collines rapetissées, entourées de bosquets,

et chantantes de mille ruisseaux.

Je lui parlais de puissance et d'orgueil, mais mystiquement — de telle façon qu'elle ne pût y croire que comme à un occasionnel propos ; dans ses yeux je lisais, peut-être trop insoucieusement un sentiment qui se mêlait au mien — la rougeur sur sa joue brillante me semblait convenir à un trône de reine, trop bien pour que je la laisse briller dans le seul désert.

Je m'enveloppais alors de grandeur,

et mettais une couronne imaginaire —

cependant ce n'était pas que la Fantaisie

eût jeté son manteau sur moi —

mais bien parce que parmi la tourbe des hommes,

le lion d'ambition est enchaîné —

et s'accroupit sous la main d'un gardien —

il n'en est pas ainsi dans les déserts où le grand -

le sauvage — le terrible conspirent

de leur propre souffle pour aviver son feu.

Regarde autour de toi maintenant sur Samarcande !

N'est-elle pas reine de la Terre ? Son orgueil

au-dessus de toutes les cités ? Dans sa main

leurs destinées ? Dans tout ce que

le monde a connu de gloire

ne se tient-elle pas noble et seule ?

En tombant, son marchepied même

ne formerait-il pas le piédestal d'un trône —

et qui est son souverain ? Timour — celui

que les peuples étonnés virent

foulant hautainement les empires —

un bandit avec un diadème.

0 amour humain I toi, esprit donné

à la Terre de tout ce que nous espérons du Ciel I

Toi qui tombes dans l'âme comme une pluie

sur la plaine desséchée par le siroc,

et, quand tu faillis dans ton pouvoir de bénédiction^

qui ne laisses le cœur que comme un désert I

Idée ! qui enveloppes la vie

d'une musique aux sons si étranges,

et d'une beauté à la naissance si sauvage —

adieu ! car j'ai conquis la Terre.

Quand l'Espoir, cet aigle planant, ne put voir

aucun sommet au-dessus de lui dans le ciel,

ses ailes se replièrent languissamment —

et il tourna vers son nid ses yeux attendris.

C'était le soleil couchant : quand le soleil s'en va

une tristesse vient au cœur,

de celui qui voudrait encore contempler

la gloire du soleil estival.

Celte âme haïra la brume du soir,

si souvent charmante, et écoutera

le bruit des ténèbres prochaines (connu

de ceux dont les âmes écoutent) comme quelqu'un qui, dans un rêve nocturne, voudrait fuir, mais ne peut, un danger proche.

Qu'importe que la lune — la blanche lune

verse toute la splendeur de son plein éclat,

son sourire est glacé — et ses rayons,

en ce temps de tristesse, sembleront

(et vous en retiendrez votre souffle)

un portrait fait après la mort.

Et l'adolescence est un soleil d'été

dont le coucher est des plus tristes —

car tout ce que nous vivons pour savoir est su,

et tout ce que nous cherchons à retenir s'est envolé —

Que la vie, alors, comme une fleur éphémère tombe

avec sa beauté de midi — qui est tout.

J'atteignis ma demeure — non, plus ma demeure —

car tout ce qui la rendait telle s'était envolé.

Je franchis sa porte moussue,

et malgré que mon pas fût doux et lent,

une voix sortit de la pierre du seuil,

la voix de celle que j'avais connue autrefois —

Ohl je te défie, Enfer, de montrer

sur les lits de feu qui brûlent là-bas

un cœur plus humble — un plus profond désespoir.

Père, je crois fermement —

je sais — car la Mort qui vient pour moi

des lointaines régions des élus,

où rien ne déçoit,

a laissé son portail d'airain entr'ouvert,

et des rayons de vérité que vous ne pouvez voir

jettent leurs éclairs à travers l'Éternité —

je crois qu'Eblis a tendu

un piège dans chaque sentier humain —

autreroent, comment, lorsque dans le saint bocage

de l'idole Amour, j'errais,

d'Amour qui journellement parfume ses ailes de neige

avec l'encens des offrandes brûlées

des choses les plus pures,

d'Amour dont les bosquets enchanteurs sont cependant si infiltrés

par les rayons en treillis du Ciel,

qu'aucun atome — le plus petit insecte — ns peut éviter

réclair de son œil d'aigle —

comment arriva-t-il que Tx^mbition se glissa,

invisible, au milieu de ces ivresses,

jusqu'à ce que, devenue hardie, elle rit et s'élança

dans les cheveux emmêlés de l'Amour même ?

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