BOIRE A L'OMBRE
Qui creusa tes rides, des ans Ou du sourire.
Tu n'as pas connu même un jour La plaie ardente d'un amour
Mis en risée.
Ou si tu Tas eue à vingt ans , Du moins Tas-tu depuis longtemps
Cicatrisée.
O vieillard, que je donnerais
Mes cheveux noirs et mon sang frais
Et ma jeunesse, Pour m'être acquitté de souffrir , Et comme toi , près de mourir ,
Boire en liesse 1
Quatre Vénitiens , jeunes , beaux , harnachés De damas mêlé d'or; av^ eux quatre femmes Attrayantes hélas! comme les sept péchés, Trop belles pour avoir à perdre encor leurs âmes ,
Banquetaient parmi Therbe, au creux d'un frais vallon, Sous un ombrage humide, épais et presque sombre , Sans souci du sénat couchés de tout leur long , Et ne songeant à rien qu'à boire et prendre Tombre.
Une large échappée, en face, laissait voir.
Pour comble de gafté» de fraîcheur et de rire. Sous un ciel de midi , resplendissant miroir ,
La plaine poudroyer et les feuilles reluire.
Aussi tous les buveurs d'avoir l'esprit content; Chacun de festoyer sa voisine folâtre.
De prévoir la vieillesse et de boire d'autant, Et d'essuyer sa lèvre aux épaules d'albâtre.
Un convive soudain, blond et svelte buveur.
Qui vidait les flacons de vin grec par rasades. Et qui depuis un temps gardait un air rêveur, Se leva sur le coude et dit aux camarades :
« Le serpent se moquait quand il a prétendu Que l'arbre de science est celui de la pomme; Et notre brave aïeul à crédit s'est perdu , Car c'est le raisin seul qui fait un dieu de l'homme.
« Le secret du grand œuvre est dans ce gobelet Salut, vin créateur qui doubles toutes choses! Le monde que fit Dieu serait beaucoup trop laid S'il ne s'embellissait de tes métamorphoses I
« Anime de ton feu ces arbres idiots
Dont le soleil ne peut chauffer la tête verte;
IVRESSE. t9
Donne le mouvement à leur morne repos, Fais-moi grouiller un peu cette nature inerte.
« La bonne mère, il faut tourner autour de mol ; Je le veux ! et tant pis si cela vous dérange. Allons, donne l'exemple aux autres comme un roî, Vieux chêne I II est bien temps que le pied te démange
« En route! Suivez-le, dansez en rond, dan^^ez. Platanes et tilleuls, détachez vos racines; Nouez et dénouez vos cœurs entrelacés; Voici descendre à vous les fi*ênes des collines.
« Par Bacchus I la gaîté gagne jusqu'aux cyprès ! Le branle universel s'établit sur le monde :
Les coteaux, les rochers, le ciel, les eaux, les prés, Tout s'agite et bondit et se met de la ronde.
« Et dire que je suis le centre et le soleil De ce vertige inmiense où plus rien ne repose ! Versez, amis, versez encor du vin vermeil; Donnez le dernier coup à mon apothéose. »
Et tout en s'endormant, ce dieu des tourbillons
Voyait, les yeux fermés, tournoyer les ténèbres,
Et passer devant lui d'étranges papillons
Verts , jaunes . rouges , noirs, rayés comme des zèbres.
Or, pendant qu'il cuvait Textase du r^sin, ?a maîtresse a.ux, yeux clairs, belle comme Uranie, Se penchant, dit tout bas à son jeune voisin : « Mon bien-aimé n'est pas de bonne compagnie. »
— Ote-moi mon amour, ou satisfais mes vœux :
Il faut être moins belle, ô Flavie, ou moins sage;
Et si tu ne peux pas empêcher tes. cheveux
De ruisseler en onde autour de ton visage ,
Ni ton front d'être blanc» ni d'être noirs tes yeux,
Empêche au moins ton cœur de m'être aussi sauvage.
—•Crois-tu donc que l'on peut commander à son cœur? On aime malgré soi, car l'amour est un hôte Qui vient à son caprice et toujours en vain<)U(5ur,
G^est à toi de m*ôter le repos que je f ôte;
Et si je ne sens pas ton trouble et ta langueur.
Ne m'en accuse plus, berger, car c'est ta faute.
— Que puîs-je faire plus, dis-moi, pour être aimé? Puisque rien ne t'émeut, ni ma longue prière, Ni le deuil qui m'a pris mon chant accoutumé , Ni mon front qui pâlit et fait peur à ma mère; Par quel charme ton cœur peut-il être charmé? Je t'aime et ne sais pas d'autre ruse pour plaire.
— L'industrieux amant et l'esprit délié.
Qui pour une défaite a perdu l'espérance !
Tu te crois sans ressource, et tu n'as essayé. Pauvre garçon, qu'un piège à mon indifférence? Puisque tu ne m'as pu toucher par la pitié , Tente-moi, si tu peux, par la reconnaissance.
— J'ai chez moi certaine urne à rafraîchir le vin, \ Dont chaque anse , sculptée en forme de bacchante , Semble inviter les gens par un geste divin A plonger dans le flot une coupe fréquente :
Je te la donnerais, pourvu qu'il te souvînt De la venir chercher sous le berceau d'acanthe.
— Si ton urne est si belle , avant la fin du jour Apporte-la, berger, et je viendrai la prendre.
— Fille avare I c'est moi qui refuse à mon tour I Tu ne méritais pas un serviteur si tendre.
Je conserve mon urne et suis guéri. L'amour
Ne vaut pas qu'on l'achète alors qu'il est à vendre.
« Cette chanson saùVâgô et Cette Vôlx lointaine Ma chère, c*est Orso qui revîetit dans là plaine, Orso qui m*a vue hièî' et me vefra demain ; Suivant de la montagne une dernière pente, n guide lestéineùt âbit troupeau lotU'd, et chante Parmi les piedâ pësâfitâ des boëUfs sur le chemiii.
Quand il passé le soii^, la belle paj^saûné
Qui vient de récolter seâ blés niûrs et qui vanne ,
Pour le mieux voir passer, pour mieux ouïr son chant,
Monte sur les degrés écornés de sa porte ,
Et dit qu'il est plus beau le soir, et qull emporte
Dans ses cheveux dorés un rayon du couchant
« Quand il passe au matin par la plaine, les filles
S'arrêtent pour le voir et posent leurs faucilles;
Car son visage alors est plus pur et vermeil;
Il a soigneusement peigné sa barbe molle
Et porte sur son front la joyeuse auréole
Qu'après un jour de peine on prend dans le sommeil.
« Mais le pâtre a le cœur plus haut que sa fortune; Et sans s'inquiéter s'il est aimé d'aucune , Si les filles des champs rougissent à son nom , Et, faisant leur travail au cri de la cigale. Songent à mieux garder leur figure du hàle Pour disputer son cœur, Orso prend le plus long.
« Orso prend le plus long de deux milles peut-être. Pour voir flotter un pan de voile à ma fenêtre. Mais c'est là que finit son audace d'amour I Et moi, pour consoler sa tendresse muette, A ses yeux tous les soirs j'accorde cette fête. Et lui laisse emporter du bonheur pour un jour
Ainsi parlait Stella, fille noble de Sienne.
Le pâtre, insouciant de la patricienne,
Avait une maîtresse au village voisin ;
Et ne Teût pas troquée avec une marquise.
Car elle avait Toeil noir et la taille bien prise,
Et jamais cœur plus doux n'habita plus beau sein.
« Entre ces deux chemins, quel est le mien, la fille? — Où vas-tu, cavalier? car tu ne le dis pas.
— - Ta jambe nue est ronde, et fine ta cheville; Sur ton front ta corbeille arrondit tes beaux bras; Les cils sont longs et noirs sous lesquels ton œil brille... Et j'igaore où je vais, car je vais où tu vas.
*— Tu vas donc chez Téo , le beau pasteur de chèvres,
A qui ma jambe ronde aura bientôt porté
Les cils noirs de mes yeux , les baisers de mes lèvres^
Tout ce que j'ai d*amour, ce que j'ai de beauté ; Et c*est encor trop peu pour les ardentes fièvres Que ma présence allume en son cœur enchanté.
— S'il ne faut que t'aimer pour f avoir en parta«?e, Je faime. Mais s'il faut pour te plaire un troupeau Qu'on mène tous les jours tondre le pâturage, Maudit soit le destin qui m'a dès le berceau Marqué pour les combats, le fer et le carnage.
Et fait homme d'épée et non de chalumeau !
— Un guerrier est un roi parmi la race humaine ! Les bergers en tremblant lui font un bon accueil, Et la femme qu'il aime a droit d'être hautaine
Car sa maison est crainte et son nom veille au seuil. Que J'aimerais Téo, s'il était capitaine, Et d'un fer redouté soutenait mon orgueil !
—Monte en croupe avec moi. Sans peur d'être reprise
Tu pourras être fière et narguer l'envieux.
Ma part dans le butin de toute ville prise
Ornera ton beau col de colliers précieux ;
Je veux qu'en nous voyant passer tous deux» on dise :
O l'épouse splendide et l'époux glorieux I
— Hé quoi I méchant, pour toi tu veux que je trahisse La foi que j'ai jurée au pauvre chevrier I Mais, si je l'abandonne, il faudra qu'il périsse... Il me l'a dit au moins. Et puis , beau cavalier. Gomment à tes côtés veux-tu que je me hisse Si tu ne me tends pas la main et l'étrier?
Quel bonheur, compagnons, après tant de carnage, De retourner chez soi paisible et glorieux , De conter ses combats aux filles du village En suivant la terreur du récit dans leurs yeux !
Notre fière tournure embarrasse nos belles; Chacune à nos baisers d'un air gauche et charmant Offre sa joue en fleur et nous craint infidèles, Tant nous leur semblons beaux et vêtus galamment I
iVlarguerite m'attend et j'aime Marguerite.
Couché dans mon manteau sur la terre, le soir,
Je la voyais toujours rose, fine et petite,
Gomme au temps où venant sur mes genoux s^asseoir.
Elle appuyait gatment sa tète sur la mienne, Et ne soupçonnait pas un siget de rougeur Dans ce doux voisinage où sa paisible haleine D'un tumulte effréné soulevait tout mon cœur.
L'avez-vous vue, amis, par la danse essoufflée? En vain sur le gazon elle se reposait.
Et voulait réprimer de sa main effilée Son jeune sein rebelle aux gênes du corset
Tel un oiseau surpris sous l'épaisse feuillée Qui fuit loin, et, bientôt à l'abri du chasseur. Ne peut rendre le calme à sa plume effrayée.
Et tremble encor longtemps après avoir eu peur.
Nous approchons. Voici les sentiers remplis d'herbes Par où nous revenions le soir de la moisson.
Les filles nous suivaient ; nous leur portions leurs gerbes , Et trouvions le chemin court jusqu'à la maison.
J'étais si jeune alors que lorsque Marguerite
De mon baiser timide éloignait son front blanc,
^attendais sottement que la pauvre petite
Me rapportât son front ou sa joue en tremblant
Après nos garnisons aux amours passagères, Au toit de nos parents cherchons d'autres amours; Au toit de nos parents de jeunes ménagères S'élèvent pour nos lits, plus belles tous les jours.
Quelle est cette rougeaude aux cheveux de filasse, Dont le gros œil me fixe assez effrontément?
Qu'elle est laide, mordieu I — Gare donc que je passe I Vous me reconnaîtrez au jour du jugement
— Max, dit la fille, Max, c'est moi, ta fiancée I
— Mort non pas de mes jours! ne me plaisantez pas! Vous Marguerite, vous, celle que j'ai laissée Mince et fraîche en la fleur de ses jeunes appas?
— Le soleil m'a brûlée, et la peine épaissie. — JTen suis fâché pour vous. Amis, quel changement! Dieu vous garde une amante à chacun moins roussie. Je reprends du service et rentre au régiment
Ouvre ton grand œil QQir, ma b@UQ; C'est une visite nouvelle Qui vient te donner le bonjour :
Cest ma muse, ma chaste muse Que je t'envoie, assez confuse De faire un messa^ d'amour«
Depuis doux mois i demi morte Elle grelottait sur ma porte A nous entendre soupirer.
Ce soir la pauvre dédaignée ,
Voyant ma mine ref rognée ,
A cru Tinstant bon pour rentrer.
Ami , dit-elle, on vous délaisse; Vos yeux sont noyés de tristesse , Vous pleureriez si vous vouliez.
Aimer seul est une folie ; Faut oublier qui vous oublie.
Et rire avec des yeux mouillés.
Voici votre fidèle amie
Qui vous revient; un peu blêmie
Par les ennuis de l'abandon.
rai bien pleuré, car je suis tendre;
Mais je reviens sans même attendre
Que vous me demandiez pardon.
Je suis la maîtresse soumise Qui jamais ne se formalise D'être traitée avec rigueur ; S'il faut qu'une autre vous trahisse , C'est moi qui change en cicatrice La blessure de votre cœur.
Je sais si bien comme tout passe, Qu'à chaque nouvelle disgr&ce Je prépare des chants nouveaux Pour vous bercer et vous distraire A rheure où le lit solitaire Vous rappelle ce que je vaux.
Voulez-vous que je vous les dise?
C'est rhistoire de Gidalise , Ou bien encor, s'il vous plaît mieux, C'est le jus empourpré d'octobre Qui fait divaguer le plus sobre Et ragaillardit le plus vieux.
— Muse, si tu veux m'être utile.
Prends ton vol et va par la ville T'abattre sur un frais boudoir.
Ma maîtresse est toujours fidèle :
Dis-lui que mon cœur est près d'elle Et que je l'attends demain soir.
TRADUIT D'HORACE (Passim.)
Voici fondre l'hiver au souffle du printemps : Des airs rassérénés ont fui les durs autans;
C'est le tour du zéphyr aimable ; Regardant au dehors les prés verts, le ciel bleu, Le laboureur n'est plus r^oui par le feu
Ni le troupeau par son étable,
Déjà le bois, amis, prévoyant les chaleurs, Se hâte de pousser ses feuilles et ses fleurs
Et do nous préparer de l'ombre l Bois aimé I nous irons sous tes dômes épais