L.e courage se glace, et le cœur se roidit
C'est un vent froid soufflant sur un lutteur en nage ;
C'est ce qui fait qu'on meurt pour un bal au jeune âge.
On ne se défend point contre un mal imprévu.
Sitôt qu'on est surpris sans arme... on est vaincu.
« Le comte de Narcet?
— Il est sorti, madame.
» — Eh bien, je l'attendrai? »
« C'est une belle femme, » Dit le .vieux domestique en montant l'escalier; » Mais elle me fait peur; son air est singulier. » Je soupçonne monsieur d'avoir beaucoup d'intrigues. » Ah! ces jeunes marins, ils sont fous et prodigues. » C'est à ces femmes-là que va tout leur argent. »
Napoline comprit ce murmure outrageant :
« Ce soupçon, pensa-t-elle, est un propos d'avare,
» Une ironie encor de mon distin bizarre;
» Mais, avant de mourii', je veux faire un heureux.
» Qui n'a plus d'avenir doit être généreux...
» Ma bourse est pleine d'or;
Prenez, je vous la donne.
» Je comprends votre erreur, et je voU|S la pardonne. »
Dans la chambre d'Alfred, tremblante, on l'introduit. Elle rougit de honte, et son courage fuit.
Lo trouble, la douleur, une longue contrainte. Égarent sa raison. — Sa passion éteinte Se ranime à l'aspect de ces objets chéris Qu'Alfred voit tous les jours. Ses livres favoris, Ses armes, souvenirs de ses nombreux voyages, Des plus nobles dangers séduisants témoignages; Ces flèches, ces poignards, ces vases précieux. Ces rosaires bénits apportés des Saints Lieux, Tout le faisait aimer dans ce modeste asile. Là, rien ne trahissait un cœur vain et futile.
Sur la console un buste attirait le regard : N'apoline bénit ce bienfaisant hasard; De l'Empereur c'était une image fidèle.
L'artiste avait saisi l'orgueil de son modèle.
Napoline, soudain, émue à cet aspect.
Se prosterne à genoux avec un saint respect;
Et, comme on prie un Dieu, Dieu puissant, Dieu sévère,
A son heure suprême... elle, pria son père!
Dans un coffre élégant par son ordre apporté, Avec un soin risible, elle avait apprêté Ce qu'il faut pour mourir... d'une mort fastueuse? Non; — pour mourir, hélas! comme une repasseuse.
Selon l'expression d'une femme d'esprit».
Elle se rappela ce mot, elle en sourit.
De gaîté, de douleur, incroyable mélange !
« Que dira-t-on de moi, de cette mort étrange?...
» Bah ! des malins soupçons qu'importe la noirceur ?
» Dit-elle; je n'ai plus de mère et point de sœur!
» Qui pourrait concevoir une idée oiïensante!...
» Ma mort même dira que je fus innocente;
» Et lui me défendrait... C'est un homme d'honneur.
» Oh! s'il m'avait aimée! hélas! que de bonheur!...
» Pour lui j'aurais été soumise, douce et tendre!...
» Comme sa femme, ici, j'aurais droit de l'attendre;
» Je le consolerais; il serait mon appui,
» Et je pourrais mourir sans honte auprès de lui ! »
Et des pleurs, excités par cette humble pensée, Soulagèrent alors sa poitrine oppressée.
Au coin du feu, rêveuse, elle resta longtemps; Elle entendait gémir le vent sec du printemps. Qui, sur le boulevard, faisait craquer les arbres; Et, triste, elle songeait au froid mortel des marbres, Au tombeau qu'elle aurait... à l'horreur de mourir ; Sur son propre malheur elle allait s'attendrir... Quand l'heure résonna, — l'heure affreuse, fatale, 1 /heure qu'il oubliait auprès d'une rivale ! Son courage revint avec le désespoir.
* Une jeune fille s'était asphyxiée par amour pour M. de L. G. Oh lui faisait compliment de ce succès devant la duchesse de Coigny : « En vérité, il n'y a pas de quoi être fier, dit-elle, c'est » une mort de repasseuse. »
iM»i';sih:s 129
« La mort... Ici... vivante, il ne duit paj; me voirl > Dit-elle...
Et, par ses soins, les portes se fermèrent. Et les charbons rougis pour la mort... s'allumeront.
« Hâtons-nous, pensait-elle ; oh! s'il allait venir!...
» Que dis-je?... Elle saura longtemps le retenir...
» Mais demain, ù demain, je lui serai rendue!...
» Et là, je serai froide et pour l'amour perdue !
» Et, dans son désespoir, il se rappellera
» Celle pour qui je meurs... et nous comparc]a...
» Me préférant alors, dans sa haine indignée,
» Il dira : Qu'elle est belle!... et je l'ai dédaignée!
» Et j'ai causé sa mort... 0 délire, ô fureur! —
» ELLE ! I... 11 ne pourra plus la nommer sans iioi reur;
» Il trouvera sa vie et ses ruses infâmes;
)) H la trouvera laide entre toutes les femmes!...
» Avec amour, sur moi — ses regards tomberont.
» Triste, il admirera la candeur de mon front;
» Sur ma tête glacée il versera des larmes;
» Du bien qu'il sacrifie il sentira les charmes...
» Cent fois il redira mon nom!... Cris superflus!
» Ce cœur, qu'il a brisé, ne lui répondra plus.
» Mais, en voyant ses pleurs, mon ombre soulagée
» S'envolera joyeuse... Ah! je serai vengée! »
Sur la couche... un moment, de honte elle frémil .. Mais chaste, elle entrevit la mort — et s'endormit...
Oh ! sur ce lit de deuil, Juliette nouvelle, Peut-être espérais-tu te réveiller comme elle!
Pour mourir, elle a mis sa parure de bal, La com'onne de fleurs, le bouquet virginal; Celte paiTirc était pleine de modestie;
Par des nœuds élégants sa robe assujettie, Son voile, frais linceul sur ses grâces jeté. De ses derniers moments disaient la pureté. 0 vierge! dors en paix sous ta sainte guirlande! Sur Tautel de la mort... on respecte l'uITrande!!
Or, à cette heure, Alfred était en rendez-vous,
Dans un de ces moments que l'on nomme « bien doux ; »
Mais n'enviez pas trop le séduisant jeune homme : Ces coquettes beautés que le monde renomme Pour Tamour triomphant ont souvent peu d'attraits. Et lui font regretter un minois rose et frais. L'amour n'est pas autant aveugle qu'on le pense • C'est un enfant gâté qui veut sa récompense. Souvent, vers le séjoui' si longtemps souhaité 11 court avec ivresse — et fuit désenchanté. — ^N'allez pas dire encor que nos conseils sont rudes, — Femmes qui n'aimez point, coquettes, — soyez prudes.
Alfred de chez la belle a disparu sans bruit. Se demandant tout bas ce qui l'avait séduit. Pressant les longs adieux et les regrets d'usage, Fuitif, il est sorti ; ar un secret passage. Depuis qu'on s'est aimé, jamais amant heureux, Après un rendez-vous, ne fut moins amoureux. A peine a-t il quilté sa nouvelle maîtresse, Qu'Alfred d'une autre femme évoque la tendresse. Il songe à Napoline, et reconnaît ses torts. Car avec la raison reviennent les remords. Ce souvenir lui rend d'amoureuses idées : 11 compare soudain à ces grâces fardées, A ces attraits d'emprunt, si laids sans ornements, Cette beauté naïve et ces contours charmanis.
Cet éclat qui faisait admirer Napolino.
Il se la figurait douce, aimante, câline. Chaste et passionnée, liuml)le et fière à la fois. Il lui semblait déjà s'attendrir à sa voix.
« Chère enfant! disait-il, que fait-elle à cette heure? » Elle m'en veut, je gage, elle est triste, eUe pleure. » Elle me hait!... Demain, j'irai la consoler : » Oh ! j'empêcherai bien ses larmes de couler! » Je lui dirai : Ma vie est à vous, je vous aime; » Vous m'avez mal jugé... Je n'étais plus le même; » Je devenais im fat, mais vous m'avez sauvé : » Donnez-moi le bonheur que mon âme a rêvé; » Aimez-moi ! —
C'en est fait... oui, le monde m'ennuie! » Je trouve ses plaisirs tristes comme la pluie. » Je n'y peux plus tenir; ce métier d'élégant » Est sans profit, stupide, et puis très-fatigant. » Il faut toujours songer à plaire, et toujours feindre, » Aux usages des sots en tout lieu se contraindre, » Se friser tous les soirs, se parer jusqu'aux doigts, » Porter des bas à jours, et des souliers étroits; » Tout cela pom* aller courtiser une belle » Qui ne vous entend pas, qui ne parle que d'elle ! » Ah ! je suis revenu de ce brillant plaisir, » Et je ne com(irends pas quel en fut mon désir. » Oh ! que j'aime bien mieux discuter à mon aise, » Assis, au coin du feu, sur ma petite chaise. » Avec sa femme, au moins, on peut causer de tout, » Et l'on n'a jamais peur d'être de mauvais goût...
» Mais je fus donc atteint d'un accès de folie?
» Comment ai-je trouvé la duchesse joUe ?
» Comment?... C'est un secret, je ne m'en souviens plus.
» Et cette autre héritière... avec tous ses écus!
» Comment ai-je songé sans démence à lui !)laire?...
» Oubliant la corvée ù cause du salaire,
» Quoil pour ses millions je voulais l'épouser?...
» Béni soit le succès qui vient me dégriser. —
» Pour ces deux femmes-là... je quittais une amie,
» Napoline! si belle! — 0 misère, infamie!
» Je ne mérite pas que tu rêves de moi.
» Mais nous serons heureux, et je reviens à toi !
» Oui, je veux dès demain hâter ce mariage...
» On va rire de nous, de notre humble ménage,
» Car nous ne serons pas riches... Eh bien, tant mieux .
» Nous aurons des amis, et pas un ennuyeux!...
» Ah ! comme elle sera jolie en mariée!...
» Et lorsqu'à ma tendresse on l'aura confiée,
» Comme je serai fier! — Que d'amour! que de soins!...
» Voyons... de mon côté quels seront les témoins?
» Demain, de tout cela nous causerons ensemble.
» Oh! que je suis heureux!... Mais d'où vient que je tremlilc?
Alfred, en cet instant, venait d'entrer chez lui. Déjà, dans l'escalier, un demi-jour à lui.
« Une fem-me est ici... Monsieur le sait, sans doute? » Dit le vieux domestique. — Alfred s'arrête, écoute.
« Comment est cette femme, et que t'a-t-elle dit?
» — Rien; elle dort, je crois, monsieur, sur votre Ut. » J'ai senti dans la chambre une odeur de fumée, » Mais je n'osais entrer; la porte était fermée. » Alors, j'ai regardé par la serrure.
— Eh bien?...
» J'ai vu que l'on dormait, et que ce n'était rien.
» — Une feir.rne !. . . chez moi ' . . .
P 0 K s 1 K S 1 ly.i
— Monsieur doit la coiiiiailre.
)) Elle est jeune et très-belle...
— Ah ! c'est Emma peut-être.
» — Non, monsieur. . .
— Indiscret ! vous connaissez Emma?
» — Un soir, j'étais présont quand monsieur la nomma.
» — Ce n'est pas elle ?
— Non, monsieur, je vous rassure.
» La dame en question est venue en voiture ; » Et, si j'en crois l'argent qu'elle m'a prodigué, » Dans le monde elle occupe un rang très-distingué. -
Alfred se prit à rire... Il monte, ouvre la porte... Il entre...
Cette femme est Napoline!...
Morte!...
Alors Alfred tomba dans un tel désespoir... Il est si malheureux!... que j'ai pu le revoir! Et chaque jour il pleure en parlant de cet ange. Heureuse mort, du moins, que celle qui nous venge!