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CHAPITRE IV

EXPLICATIONS : LE COEUR, LE MONDE ET l'aRGENT

Voilà, grâces au ciel, mon poëme achevé ! Mais, faut il dire enfin ce qu'il vous a prouvé? — Oui , — dût-on accuser mes vers de vieillerie, — J'en conviens, cette histoire est une aliégorie.

Napoline mourante est le Génie — éteint,

Énervé par le monde, en ses élans contraint;

Sous un châle de i'Inde ayant ployé ses ailes.

Sous un chap au d'iiERBAuT cachant les étincelles

Qui trahissent l'orgueil de son front lumineux ;

C'est un ange — étouffant, sous des fleurs et des nœuds,

Les sublimes rayons de la sainte auréole;

C'est Corinne — tombée au pied du Capitole,

Tombée avant la gloire et morte avant l'amour;

Morte pour avoir vu le monde en son vrai jour;

C'est une noble vie — en un temps d'égoïsme.

Une grande pensée — avortée en sophisme;

C'est, en un mot, l'enfant d'un héros, d'un vainqueur,

Elevée en naissant par un fat joli-cœur.

Voici pour Napoline.

Oh! quant à la duchesse, N'allez pas voir en elle une illustre princesse, Ni madame de R**% ni madame de T'***; Ce que j'ai peint en elle est la Société, Telle que je l'ai vue, et telle qu'on la trouve; Belle quand elle fuit, — laide quand on l'éprouve;

S'iiidotto bien vêtu, mannequin colord.

Frôle idiile de bois clans un teniplo doré ;

Beauté de convenance, affreuse sans toilette;

Femme qui gagnerait à n'être que coquette;

Suuper de comédie, au dessert de carton ;

Fruits de Florence en marbre, — et roses de Batton;

Nature d'opéra, vertu de mélolrar^ie;

Ne donnant rien aux arts, rien à l'esprit, à l'àme,

Al>reuvant de dégoûts ses plus chers favoris...

Voilà comme j'ai vu le monde de Paris.

L'Hi'ritière — n'est pas un portrait équivoque :

En elle, j'ai montré le vrai dieu de l'époque,

L'Argent! — qui rend l'esprit et le courage nuls.

Qui change le génie et l'amour en calculs;

L'Argent! la providence ou plutôt la ressource

De l'univers! dieu saint! dont le temple est la Bourse.

Dans ce temple superbe ouvert à son pouvoir,

Le prêtre e^t un banquier, l'autel est un comptoir,

El le parquet bruyant est le saint tabernacle,

Dont un agent de change est le sublime oracle.

A la voix argentine on nous voit courir tous.

L'Argent fait rfhs talents, dénature nos goûts;

Tel eût représenté Socrate, Achille, Horace,

D'un infirme au pouvoir dessine la grimace ;

Tel eût fait pour l'autel des psaumes en latin,

Flétrit son bon cun; du nom de calotin;

Tel eût été flatteur du tyran sous l'Empire,

Se fait flatteur du peuple, et bâcle une satire.

De l'argent du libraire ils sont tous envieux;

Et puis, la médisance — est ce qu'on vend le mieus.

Lui seul fait tous les frais de notre politique; L'Europe est un bazai', Paris une boutique. A l'Argent notre orgueil lui-même est immolé;

Ce que coûte l'honneur est bientôt calculé.

C'est le budget et non l'honneur que l'on consulte.

Quarante millions !.., pour venger une insulte,

Ah ! vraiment, c'est trop cher ! — Et l'on courbe le front;

Pour garder son argent, on garde son affront,

Et l'on supporte en paix l'arrogance ennemie...

Par lâcheté?... Non pas, — mais par économie.

Enfin, dans ce jeune homme au cœur noble, bien né,

A de bas sentiments par son siècle entraîné.

Dans Alfred — j'ai montré ce qu'on est dans le monde.

Quand on veut que la mode ou l'argent vous seconde.

Hélas! dès qu'on y rêve un brillant avenir,

11 faut se faire avare et vain pour parvenir;

Car il faut de l'argent, beaucoup d'argent, pour être

Quelque chose à Paris, — et se faire connaître ;

Et, comme Alfred, chacun sacrifie à l'Argent

Les rêves de son cœur, d'un cœur même exigeant.

Comme lui, pour briller, à de vaines chimères

On immole ses goûts, ses vertus les plus chères : —

Puis, lorsqu'on est blasé sur tant de vanité,

Loi'sque de ces plaisirs on voit la nudité,

Quand on sait que ce jeu ne satisfait personne,

Que le monde jamais ne rend ce qu'on lui donne...

Sur le passé l'on jette un douloureux regard...

Aux premiers vœux du cœur on revient, — mais trop tard !

Oh! si chacun faisait ce que j'ai fait moi-même. Si l'on osait donner sa vie à ce qu'on aime, Qn n'éprouverait point de regrets... de remord ! Car c'est un crime aussi que de tromper le sort : Qu'une femme sans cœur vive pour la parure. Elle a raison, — et suit l'instinct de sa nature : Qu'im franc ambitieux , aspirant au pouvoir. Se fasse intéressé, — fort bit'n, c'est son devoir ;

m Mais qu'on se fasse ingrat avec une âme tendre.

C'est une impiété que je ne puis défendre.

En tout il faut agir avec égalité;

Au monde il faut donner ses talents, sa gaîté,

Mais son âme... jamais. — Ah! je lui rends justice :

11 ne demande pas ce cruel sacrifice;

Et même s'il vous voit sacrifier vos goûts

A ses lois, — le premier H se moque de vous.

J'aime le monde, moi, — mais ma philosophie

Au dieu des vanités jamais ne sacrifie.

Et si ce monde, un jour, m'a prêté son appui ,

C'est que — sans le blesser — je n'ai rien fait pour lui.

J'ai bravé la Fortune... elle m'a visitée;

Je l'accueille gaiment, sans l'avoir invitée;

Mais j'aime... et de mon cœur seul je subis la loi.

Vous que le monde ennuie et trompe, — imitez-moi.

Paris, 1833.

LETTRE DE NAPOLINE'

Paris, 15 mars 1831.

II y a deux jours que tu es partie^ Delphine, deux jours seulement... et pendant ce peu d'instants toute mon âme s'est changée, tout l'espoir de mon avenir a disparu! 11 y a deux jours, hélas ! j'étais si joyeuse et si aimante ! Aucun grand événement ne s'est passé, et cependant je vais mourir... et mon cœur est désenchanté, et je n'aime plus.

C'est une chose triste pour moi de quitter la vie sans te dire adieu, à toi qui m'as toujours aimée, avec qui j'ai passé les seuls moments heureux de mon enfance. Je to regrette, et cependant ta vue me ferait mal; elle me rappellerait ma joie perdue; car tu es encore toute parée de mou espéravice, et ta présence seule me rendrait ces émotions délicieuses, ces idéjs enivrantes qu'il a fallu noyer dans mon cœur.

Ah ! qu'elle était belle cette espérance quand tu m'as quittée! et que le souvenir en est amer et déchirant!... Non, je ne veux pas le revoir; d'ailleurs, tu m'aimes, toi; tu m'empêcherais de mourir; et la vie m'est devenue si odieuse, que ton amitié ne suffirait plus pour m'aider à la supporter.

Ce qui m'étonne, c'est que l'on souffre ce que je souffre, et que l'on vive encore; c'est que le cœur puisse se briser ainsi à toutes les heures et battre encore; c'est qu'il faille une résolution, un suicide, pour mettre un terme à un tourment qui devrait tuer...

Oh ! si tu pouvais savoir ce que j'éprouve, tu me pardonnerais de mourir! Si tu savais... quel découragement dans tout mon être! quel vide affreux dans ma pensée, quel désert dans mon avenir!... quelle lassitude, quel dégoût!... J'éprouve moralement ce qu'on éprouve en mer par un temps d'orage. Le

'Cette lettre a été écrite par mademoiselle de R... la veille de sa mort.

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vaisseau va sombrer!... qu'importe!... on n'a pas d'émotion pour I la tempête. — Une voile amie vient vous sauver!... qu'importe!... on n'a pas un regard pour l'horizon.

Peut-être, si j'avais le courage d'attendre, l'Iiorizon s'éclaircirail-il pour moi! mais je ne le vois point; je n'aperçois rien au delà de ma douleur, je ne vois que ce qui m'entoure, mensonge, vanité, misires et désespoir!...

Tu te rappelles combien j'étais joyeuse en allant à ce bal ; combien la nouvelle de celte fortune subite m'avait donné de bonheur! Elle aplanissait tous les obstacles. Alfred n'osait parler de moi à sa mère parce que j'étais pnuvre, et qu'elle m'aurait refusée. Tout à coup je devenais riche, et, loin de s'opposer à ce mariage, çiadame de Narcet elle-même l'aurait conseillé. Je ne prévoyais pas que rien pût désormais me séparer d'Alfied, et tu as vu comme l'idée de lui apporter la fortune qui lui manquait me rendait fière et joyeuse.

Agitée des pensées les plus riantes, j'arrivai à ce bal. — 0 mon Dieu! quelle soirée!... C'est un cauchemar horrible dont l'image sans cesse me poursuit. Quel changement !... Lui que j'avais toujours vu si bon, si alTeclueux, si noble!... tout à coup Iroid, sec, léger, moqueur, fat, ridicule et méchant!... Et moi, qui venais à lui heureuse et dévouée ! — je nrél:iis parée pour lui plaire .. il ne m'a pas regardée. Je venais lui offrir ma vie... il m'a reniée î

Ah ! peut-être il n'aurait eu de regards que pour moi s'il avait su que j'étais riche. Je n'avais qu'un mot à lui faire dire, et peut-être l'anrais-je vu aussi soigneux, aussi empressé près de moi qu'il l'était auprès de celte stupide héritière qu'il m'a piéférée. Je le croyais, hélas! Cette conviction fut le plus amer de mes sealiments.

Et pourtant je me trompais; — non, ce n'est pas une femme comme moi qui doit séduire un cœur que la vanité entr^ne. Veux-tu savoir, Delphijie, ce qu'il faut être pour se faire aimer, séduire l' s hommes et les dominer? — Il faut être sotte, vaine, fausse et flatteuse. Les hommes ne tiennent pas à ce qu'on les aime avec dévouement; ils veulent qu'on les adore en aveugles : pour leur plaire, il faut feindre de les regarder comme infaillibles, se moquer d'eux et faire semblant de les admirer; leur

dire qu'ils ont raison lorsqu'ils se trompent, vanter leur générosité quand ils sont avares, leur courage quand ils ont peur, leur fermeté quand ils hésitent; il faut paraître dupe et cacher qu'on les juge; se faire niaise et rainaudière pour les rassurer; affecter de mesquines vanités, de folles prétentions; enfin, toutes ces petitesses de femmes dont ils aimert à rire, afin de les maintenir dans celte foi précieuse en leur supériorité, qui leur permet d'aimer une femme comme un jouet qui les amuse, ou comme une esclave qui les adore.

Une femme qui a laissé entrevoir qu'elle pense est dès lors traitée en ennemie. — Un vieux monsieur, dont j'ai oublié le nom, disait : « Méfiez-vous d'un domestique qui sait lire; il » finit toujours par lire vos lettres. » Eh bien, les hommes traitent avec la même défiance les femmes qui sawent réfléchir : « Elles finissent toujours par nous juger, » se disent-ils.

Oui, il faut être fausse, car les hommes détestent la droiture dans le caractère d'une femme : trop de franchise les déconcerte; leur vie est si tortueuse, si pleine de mensonge! ils sont près d'elle comme une femme malhonnête devant une jeune tille, ils sont gênés, embarrassés; ils ont peur de leurs paroles, car ils ne peuvent rien dire sans la choquer. Les femmes supélicurcs, je ne dis pas d'esprit, — les femmes d'esprit sont souvent plus faibles que les autres; — les femmes supérieures de caractère, à l'ànie élevée, à l'esprit net et pur, ressembl- ut à ces fleurs dont le parfum est si enivrant, que les cerveaux faibles ne peuvent le supporter; ainsi, pour plaire aux hommes, il faut des esprits terre à terre, des fleurs menteuses et insignili.in(cs, aux couleurs vives, à l'odeur fade : des hortensias cl lies tulipes, — des femmes enfin qui aient tout juste ce qu'il faut d'intelligence pour les tromper.

Corinne, sans doute, fut bien malheureuse, mais elle ne fut (ju'à demi humiliée; d'abord le souvenir de sa gloire était une compensation à sa douleur; et puis cette jeune fille qu'on lui |iréférait était une rivale digne d'elle ! Si Corinne avait pour elle sa renommée, Lucile avait sa candeur, sa jeunesse; et pour l'amour, qui vit de feu sacré, l'innocence vaut bien le génie... Mais se voir préférer une femme laide!... mais être jeune, belle, pure, et se voir sacrifiée à une femme laide!... c'est une monstruosité que la vanité seule pouvait produire ! — Une ri-

POÉSIES in

Ville (lui iiii lien pour cx(.u?ir lainour, ni jeunesse^ ni cantlcur, ni passion... une femme froide cl laiiie!... comment pardonner lin tel affront, que rien ne jnslilic? Encore, si elle s'était dévouée à lui, si elle l'aimait ! Mais non ; elle a grimacé pour lui plaire iiiicliiues jours dans un salon, devant quelques fats qni l'ont remarqué, et cela a suffi pour exaller une tète vaniti use ; cela a sufli pour causer ma mort !

On peut combattre un amour sincère dnns un cœur aimant : <'il me quittait pour une femme belle et aimable, je souffrirais, je pleurerais, mais je pourrais l'aimer encore, et même aussi me flatter de le ramener; mais un homme qui ne s'attacbe à une femme que parce qu'elle est «capricieuse et duchesse, qui ne voit dans l'amour qu'une réputation d'élégance, et qui sacrifie à cela un sentiment vrai, n'est qu'un homme médiocre qu'on ne peut regretter, à qui je ne pourrai jamais plaire... S'il m'a aimée un jour, c'est par mégarde; car je n'étais pas ce qu'il cherchait.

Cette duciiesse de... est une personne si vulgaire! Je suis sûre qu'elle sera très-flattée de m'avoir fait mourir de chagrin... Oui, Corinne fut moins à plaindre que moi... Elle a, du moins, su accomplir sa destinée; le feu de son âme a éclaté en génie; il ne s'est point concentré dans ^on cœur pour le dévorer. D'ailleurs, ses sentiments exaltés étaient moins étouffés dans cette société d'Anglaises froides et sans idées, que les miens ne le sont dans le monde. Corinne, en Angleterre, était méconnue, ennuyée, mais elle restait elle-même ; son âme et son génie avaient encore pour eux la solitude; elle pouvait rêver et prier. Les compagnons de son ennui la laissaient penser à son aise ; ils n'avaient pas la prétention de la comprendre; ils ne lui parlaient pas de ses idées pour les combattre; ils ne lui demandaient pas le secret de ses illusions pour les désenchanter. Lt>s «ennuyeux endorment le génie, et ne le dénaturent pjint ; mais le monde!... le nioiide!... il nous rend comme lui-même; — il nous poursuit sans cesse de son ironie, il nous atteint au cœur ; son incrédulité nous enveloppi?, sa frivolité nous dessèche; il jette son regard froid sur notre enthousiasme, et il l'éteint; il pompe nos illusions une à une, et il les disperse; il nous dépouille, — et quand il nous voit misérables comme lui, faits à son imnge, désenchantés, flétris, sans cœur, sans vertus .

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sans ci-oyancc, sans passions, et glacés comme lui, alors il nous lance parmi ses élus, et nous dit avec orgueil : « Vous êtes des » nôtres, allez! » Il fallut renoncer aux joies du monde pour entrer dans la solitude d'un cloître... de même il faut dire adieu aux joies du cœur pour entrer dignement dans le monde!... Et ceux pour qui ce sacrifice est impossible, dont l'esprit est désabusé, mais qu'une âme ardente tourmente encore; ceux que le monde a désenchantés, mais qu'il n'a point flétris; ceuxlà font comme moi, ils meurent pour rester encore dignes au moins de l;i mission d'héroïsme qu'ils n'ont pas eu le courage d'accomplir.

Car ne pense pas quo je m^re par amour !... Tu le croiras peut-être dans ta naïveté ! Oh ! que je voudrais me tuer par amour!... Mon dernier soupir serait encore une illusion! Hélas! non, ce n'est point parce qu'il me trahit que je me tue, c'est parce que, moi, je n'aime plus... c'est parce que je sens la lèpre d'égoïsme qui me gagne à mon tour; c'est parce que je ne veux pas vivre morte comme tous ces êtres que je méprise; c'est parce que je ne veux pas traîner, comme les autres femmes, une existence misérable; m'établir naïvement entre deux mensonges, prendre nn mari pour le tromper, un amant pour le partager; élever mes enfants dans une religion dont je doute, et leur prêcher faussement des devoirs que je trahis; c'est parce que je ne puis être hypocrite à toute heure, parce que je ne puis m'aveugler sur moi-même, et condamner les autres femmes, sans m'apercevoir qu'elles ne font guère plus mal que moi; c'est enfin parce que je garde encore le préjugé de l'honnêteté, et que je veux mourir avant de le perdre. — J'ai phicé l'héroïsme dans une vie sans tache, parce que je ne j)oiivais le mettre dans les grandes actions. Ah! si je pouvais encore me dévouer pour une noble cause ; si j'avais foi dans mon pays; si je pouvais, comme toi, m'écricr avec enthousiasme : « France ! » France! patrie !... » je voudrais vivre pour elle, pour assister à son avenir... Mais je ne crois même plus à ce sentiment qui m'aurait fait vivre; je l'ai vue si ingrate cette patrie, et je la trouve maintenant si bourgeoise, si matérielle! Quand je pense que tous ces soldats que l'Empereur a sortis du néant ont renié son fils!... j'éprouve un découragement, un dégoût qui me fait douter de notre grandeur. Il y a quelques mois pourtant, je l'avoue, un peu d'espoir éta'it rentré dans mon cœur.

Ces barri Cîid os, rcs coups de fusil, ce t'iniiilto, ce peuple si courageux e( si bon, cet éclair iVeuthousiasmc véritable, dont le faux patriotisme a su profiter, aviiciit ranimé ma nature aventureuse.— J'avais entendu crier dans les rues : Vue Napoliou II ! — A ce nom tout mon cœur s'était rallume; je voulais me mêler au peuple, arborer le drapeau, délivrw l'aigle emprisonnée, proclamer mon frère; car, en dépit des lois du monde, je suis sa sœur. — Ma lèlc était exaltée... J'allais révéler ina naissance; le feu concentré que j'éteins depuis ma jeunesse allait enfin éclater, j'allais soulager mon ànie et déployer un seul jour en ma vie mon véritable caractère; j'allais agir...

M. de Beaucastel eutra tout à coup dans ma chambre : « Eii- » tendez-vous? lui dis-je. — Le canon? reprit-il en riant; et » qui ne Tcntend pas? — Quoi! répondis-je avec impalience, » vous n'cnlendez pas crier le peuple : Vive Napoléon! » Et je sautais de joie comme un enfant, en répétant : Vive Napoléon !

« Vous êtes folle, s'écria mon oncle; celte joie est du plus » mau\ais goût; vous compromettez votre mère par cette iu- » convenance. Dans votre position, vous devriez vous taire : » vous êtes folle, » répcta-t-il; et il s'éloigna en levant les épaules avec mépris.

Ces paroles me glacèrent. — Là, je reconnus encore celte fatale influeuce qui avait dénaturé mon cœur, celte voix du monde qui en arrêtait fous les nobles élans, et me criait sans cesse : « Ne fais pas cela; prends gar<!e, tu seras ridicule. »

Ainsi, mon enthousiasme, pendant ces jours de combats, se borna à recueillir deux blessés qui étaient tombés devant la porte; ef encore mon oncle me grond.i-t-il bcaucotip p ur cet acte de pUié^ qu'il appela une l.gèreté impardonnable. En tiret, c'était une inconséquence, car l'un de ces blessés était officier dans la garde royale; l'autre était un ouvrier impriniciir, et mon oncle se trouvait ainsi compromis dans les deux partis. — C'est une chose bien singulière que le .courage des gens du monde : jamais arrêtés par la crainte de risquer leur vie, et toujours retenus par de petites considérations; poltrons par leurs idées, et braves de leurs personnes; ne craignant point de

exposer, tremblant toujours de se compromettre... Mais, que m'importe d'avoir remarqué cela maintenant?... .\!fred est ainsi.

faible et courageux... le monde a séché son cœur. Peut-être reviendra-t-il un jour à la \ie réelle, la vie d'afTcction... mais je ne serai plus là pour lui répondre, car je n'ai pas le courage de l'attendre... et puis, comment me pardonnerait-il de l'avoir jugé? Il s'est montré si misérable à mes yeux, qu'il doit se dire, que je ne puis plus l'aimer... Hélas 1 il a raison...

Adieu donc, puisque tout est fini pour moi! Adieu, toi, mou amie; toi, la seule qui ne m'aies point trompée; toi qui m'as aimée, qui m'as comprise; toi pour qui je voudrais vivre, à qui Je demande pardon de mourir! — Pleure-moi, si tu m'aimes, mais ne me plains pas; mon bonheur était impossible. Va! si quelque chose doit te consoler, c'est de penser que les seuls doux moments de ma jeunesse, je les ai dus à ton amitié; et, je l'avoue, ce que je regrette dans la vie, c'est notre gaieté, notre gaieté quand même', c'est ce bon rire de jeune fille qui se fait jour à travers les larmes, à travers les mille inquiétudes du l'avenir; cette chaste iusouciance d'un cœur inmcent, qui a tout au plus un ou deux rêves un peu hardis k se reprocher.

Oh! si l'amitié pouvait suffire à ma pensée, je resterais sur la terre pour rire avec toi; je crois que mon dé-espoir lui-même finirait par nous amuser. 11 y a des monicuts de crise vraiment risibles dans ime passion aussi extravagance que la mienne. Je pense souvent à toi; tout à coup je m'admire avec indignation; je me rappelle ton enthousiasme pour ce que tu appelles m<i beauté. Quand je regarde ces longs che\eux que tu trouves si admirables, quand moi-même je remarque l'éclat de mon teint et la pureté de mes traits, je m'indigne de n'être pas aimée!... Tu vas te moquer de moi, mais il faut que je te raconte la dernière folie qui m'ait fait sourire. Ce matin, en rentrant chez mon oiicle, j'aperçus dans la rue deux jeunes gens qui me regardaient; l'un dit en me montrant : « Regarde donc, quelle belle » femme! » Tu crois que cet éloge m'a fiattée?... point du tout, il me révolta; je me sentis rougir de colère : Malheur à moi! pensai-je avec amertume; — être admirée dçins la rue par les passants, et n'être pas même regardée dans un lai par lui... que j'aime! — Ces pauvres jeunes gens! ils ne se doutaient guère que cette femme dont ils admiraient l'élégance, la fraîcheur, le lendemain serait immobile et glacée... Ils croyaient parler à une vanité de coquette; ils n'imaginaient point que leur franche flatterie ne troublait que des pensées de mort...

Celte rencontre m'a fait faire de sinQ;ulièrcs réflexioos. Un compliment qui (latte cansc une émotion pénible quand on va jnouiir. Peu s'en faut que cette circonstance insignifiante n'ait changé toutes mes résolutions... Un moment je trouvai qu'il l'iait fort ridicule à moi de me tuer; qu'avec tant d'avantages c'était un crime impardonnable. Je me pris à rire de mon désespoir; je pensai que la vie n'était pas toute dans l'amour; quily avait des émotions secondaires qui pouvaient se grouper ilans le cœur et le remplir; je me dis qu'avec ma fortune je pouvais faire un très-bon mariage, et vivre dans le monde avec agrément; qu'en choisissant u;i honnête homme qui me guider rait de ses conseils, qui calmerait mon imagination un peu trop exaltée, qui me dirigerait dans la vie, je pourrais arriver à un bonheur négatif qui ne serait pas sans douceur. Je me composais une sorte de paradis de neige assez agréable; mais, à mesure que ma pensée s'abandonnait à ces paisibles rêveries, je sentais l'ennui me gagner : ce bonheur-là m'apparaissait insipide; j'aime encore mieux mon désespoir.

Une éducation distinguée a cela de barbare qu'elle rend le bonheur impossible. On nous a fait un besoin, ime condition nécessaire des qualités les plus inutiles. Nous ne pouvons aimes un honnête homme s'il n'est aussi distingué; nous voulons un Cicur passionné et des manières élégantes; nous voulons de la Iranchisc et du bon goût; c'est-à-dire que nous voulons la naïveté de la nature et la grâce de la corruittùn; l'impossible, rien que cela. Aussi notre destin est-il toujours le même : toujours il nous faudra choisir entre lui honnête homme qui nous cnluiie et qui nous aime, et un élégant qui nous séduit et qui nous trompe : voilà notre destinée... et voilà ce qui fait que je meurs; c'est que j'ai deviné cela trop tôt.

La vie et le monde prennent un aspect étrange aux regard- (inne personne décidée à mourir. J'ai fait plusieurs visites ce matin, et mes observations m'ont extrêmement amusée. — Je suis allée dire adieu tacitement à Joséphine, qui a toujours été bonne et gracieuse pour moi; je l'ai trouvée aujourd'hui de fort mauvaise humeur, parce ([u'elle n'ira pas demain au concert chez macLame de L., qui ne la point priée. « Vous avez » reçu votre billet d'invitation? me dit-elle. — Oui. — Et vous » irez? — Non. — Pourquoi? — Je ne pourrai pas y aller. — » Par quelle raison? — Parce que... » je serai morte!... Je ne

pouvais répondre cela. Aussi Josépliine ne comprend-elle rien à ma bizarrerie.

En sortant de chez elle, je suis allée voir madame H.; elle était aussi fort contrariée parce que sa femme de chambre la quittait. De là, force déclamations sur l'ingratitude des hommes en général, et des femmes de chambre. — Et tous ces cœurs froids osaieut hardiment être malheureux pour si peu de chose devant moi, qui venais leur dire un adieu de mort... Mais toi, si j'étais allée te voir, tu ne m'aurais parlé que de moi, de mes chagrins, de mes projets; je me serais troublée, je n'aurais pu paraître indifférente, et tu m'aurais arraché mon secret; car, il est vrai, toi seule as de l'empire sur mon âme : mais, sois de bonne foi, si tu n'avais que mon amitié sur la terre, suftîraitelle à ton bonheur ? hélas ! non. A notre âge il faut des sentiments passiomiés, la maternité, l'amour; il faut des douleurs animées... L'amitié n'a pas assez d'orages; elle ne peut suffire que pour les enfants et les vieillards.

Encore adieu; je t'embrasse, Delphine, et te somme de tenir ta promesse : « Si tu as jamais la moindre aventure romanes- » que, me disais-tu, je la mets en vers; prends-y garde. » — Chante donc ma mort, puisque c"est la seule aventure dont j'aie été capable. En écrivant ce poëme, tu penseras à moi; c'est un souvenir, du moins, sur lequel je puis compter. Allons, poète, à l'ouvrage!... Il y aura de morales réflexions à faire sur cette âme désenchantée qui s'exhale sans espérance, après avoir vécu sans religion. Il y a une terrible satire à composer contre l'éducation mondaine, éducation sans principes, et cependant si pleine de préjugés. Courage, Delphine; je te laisse une belle tâche en partant... Mais pardon de cette plaisanterie cruelle; je t'afflige! pardon...

Je te dirai comme ton vieux ami M. G. : « Excusez mon » griffonnage... » — C'est le dernier... Je t'embrasse.

Adieu! mille fois adieu!... Demain, à cette heure... où se-

rai-je?...

NAPOLINE DE R.

Mademoiselle de R... a laissé un testament qui institue le comte Alfred de Narcet son héritier.

ELGISE

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