LE BERGER
God, save the king !
On priait ce jour-là dans l'église gothique ;
Les vieillards s'affligeaient au pied du chêne antique.
Et s'opposant aux jeux qu'on allait commencer.
Les filles du hameau ne voulaient pas danser.
Hélas! plus de plaisirs, plus de chants au village;
Nul bateau sur le lac, nul pêcheur sur la plage;
Les enfants étonnés se demandent entre eux
Pourquoi leur mère aussi leur défend d'être heureux.
Pourquoi le barde en pleurs est parti solitaire.
C'est que le jeune Alfred, l'honneur de l'Angleterre,
Celui qui releva la gloire des Saxons,
Qui du prêtre de Rome écouta les leçons;
Ce prince qui joignait aux grâces du jeune âge
L'audace des guerriers et la raison du sage ;
Ce roi qui de l'Anglais devinant la fierté,
A ses sujets pour loi donna la liberté ;
Ce barde chevalier, fier de sa double gloire.
Qui savait triompher et chanter sa victoire;
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Cet Alfred qui régnait eu commandant l'amour, Dans le camp des Saxons n'était point de retour. Va\ vain dans le combat sa valeur s'est montrée, L'alïVeux corbeau du Nord plane sur la contrée. « Alfred chez les Danois serait-il prisonnier? 1) — Peut-être a-t-il péri dans le combat dernier? » Mais nul parmi les morts n'a trouvé son armure! » — Sous le joug des Danois le peuple anglais murmure ; » Quoi ! de le délivrer n'a-t-il donc plus d'espoir?... » Ainsi de vieux soldats que rassemblait le soir. Honteux d'un vil repos, se disaient leurs alarmes, Près du saule entr'ouvert où sommeillaient leurs armes.
Tandis que les bergers chantaient dans le saint lieu, i.es filles d'Allhency, s'en allant prier Dieu, Portaient à saint Edmond l'offrande du long cierge. Et couronnaient de fleurs l'image de la Vierge ; Tous pour le jeune roi priaient avec ferveur. Un seul berger pourtant, silencieux, rêveur. Semblait indifférent à la douleur commune ; ()n eût dit qu'abattu sous sa propre infortune. Il était sans pitié pour les malheurs d'autrui. Naguère un vieux pêcheur, aussi pauvre que lui , L'avait par charité conduit sur ce rivage; Il venait, disait-il, de ce pays sauvage Où les guerriers qu'on pleure habitent dans les airs. Où l'on entend la nuit de funèbres concerts. Où le barde, sorti de ses cavernes sombres. Sur le bord des torrents converse avec lés ombres ; Olric était le nom de ce jeune pasteur. Longtemps, cherchant des bois l'asile protecteur, 11 mendia son pain de chaumière en chaumière. Elgise aux doux regards le plaignit la première : Elle implora pour lui de l'ouvrage, et d'abord Elle obtint qu'il gardât les bateaux dans le port;
POÉSIES I'i'.>
Bientôt^ lui réservant un destin plus prospère. Il devint le berger dos troupeaux de son père. Mais l'inquiet Olric, novice dans cet art, Tondait mal ses brebis, les ramenait trop tard, El la vieille Norga s'en plaignait à sa fille.
Un soir qu'elle attendait sa nombreuse famille. Et que sur le foyer elle avait piéparc L'oiseau des jours de fête et le froment doré, Elle osa confier aux soins du jeune pâtre Ces trésors du festin. 11 s'assit près de l'àtre ; Mais bientôt de ce soin oubliant les ennuis. Et formant des projets que Ion a sus depuis, 11 fixa sur le ciel un regard imnriobile ; Le double fer glissa de sa main inhabile; Et tandis que du sort il levait les hasards, La flamme consumait le repas des vieillards. Norga revint alors... 0 surprise! ô colère! Soudain, sans lui payer son modique salaire, Olric fut renvoyé; mais Elgise pleura.
Et pria tant pour lui qu'enfin il demeura.
Depuis ce jour, soigneux de réparer ses fautes,
Le berger regagna l'estime de ses hôtes.
Quand l'effroi des brebis ravagea leurs guérets,
Olric le poursuivit jusqu'au fond des forêts;
Et la tète des loups aux portes suspendue
Attesta qu'au hameau k paix était rendue.
De ses talents divers chacun était surpris :
Toujours au jeu de l'arc il remportait le prix ;
Le soir à la veillée on admirait encore
Los airs qu'il modulait sur sa harpe sonore.
Mais tantôt dédaigneux, tantôt plein de respect,
11 gardait sur sa vie un mystère suspect;
Et malgré ses talents dont l'âme était séduite.
Les vieillards du hameau soupçonnaient sa conduite :
La nuit vers la chapelle il dirigeait si^s pas ; Quelquefois à son nom il ne répondait pas; Aux arrêts des devins on l'avait vu sourire ; Les moines l'accusaient même de savoir lire; Un jour (et c'est alors qu'on douta de sa foi), 11 hésita de boire à la santé du roi.
Suivant de son cœur pur l'heureuse imprévoyance,
La seule Elgise enfin l'aimait sans défiance.
« Vainement, disait-elle, il m'évite, il me craint;
» Je sais trop qu'à me fuir un devoir le contraint;
» Honteux de la misère où le Ciel l'a fait naitre,
» Il n'ose pas aimer la fille de son maître ,
» Mais en lui tout dément sa trompeuse fi'oideur.
» Cher Olric ! c'est à moi de rassurer ton cœur !
» Va, mon père voudra qu'Elgise soit heureuse,
» Et mes larmes rendront ma mère généreuse.
)) Alors le pauvre Olric, devenu mon époux ,
» D'un maître n'aura plus à craindre le courroux;
» Au pied des vieux ormeaux qui bordent la clairière,
» 11 n'ira plus dormir sur lliumide bruyère;
y) Il sera possesseur de nos troupeaux nombreux ;
« Son chien qui me connaît nous gardei'a tous deux;
» Oui, je veux de ses maux que l'amour le soulage,
» Et qu'il soit le premier des bergers du village.
» Pourtant... si d'autres vœux... Si mon cœur se flattait?...»
Puis, chassant ce soupçon, gaîment elleajouta.it.
En tournant le fuseau dans sa main gracieuse :
« Eh!... s'il ne m'aimait pas, serais-je aussi joyeuse ! »
En se croyant aimée, Elgise avait raison. Si les pompeux serments cachent la trahison, L'amour le plus sincère est celui qu'on devine. Voyez ce malheureux que son trouble domine; 11 feint l'indifférence et se meurt en secret ; Mais chacun a compris son silence indiscret :
Un sourire forcé voile mal sa souffrance. Et l'oubli quMl affecte est une préférence. Tel en proie à l'amour qu'il combat vainement, Olric croit aux regards dérober son tourment ; Parmi tous les bergers qui soupirent pour elle, Lui seul ne dit jamais qu'Elgise est la plus belle. Si de nouveaux bienfaits viennent le consoler, Dans sa reconnaissance, il n'use lui parler : De paraître* insensible il se fait une étude. Et se laisse accuser même d'ingratitude. Repoussant un espoir dont son cœur est charmé, U aime, et cependant il frémit d'être aimé !
Mais on avait surpris son trouble involontaire : Déjà l'amour d'Olric n'était plus un mystère. A l'heure où pour Alfred on priait saint Edmond, On avait remarqué, vers la fin du sermon, Lorsqu'avec son offrande Elgise était venue. Que, sans lever les yeux, il l'avait reconnue. Qu'il avait à l'autel dérobé quelques fleurs. Et puis s'était caché potu' essuyer des pleurs.
Ces détours des méchants excitaient le sourire. Et le malin Nighel, toujours prêt à médire, En faisait le sujet de ses récits moqueurs; Nul n'était plus adroit à lire dans les cœurs. Et, malgré ses quinze ans, Mghel se faisait craindre : De sa gaité cruelle, on n'osait pas se plaindre. Du sorcier de la Tour, serviteur indolent. L'espoir seul du plaisir le rendait vigilant. Souvent on l'avait vu déjouer par malice Jusqu'aux méchants projets dont il était complice. Au Démon quelquefois on le croyait uni; Lui-même se disait un sorcier rajeuni.
Tantôt, à la faveur de phrases mensongères. Dévoilant l'avenir aux tremblantes bergères,
Il lisait leur malheur dans le vol des oiseaux. Ou dans le fil rompu de leurs légers fuseaux; Tantôt, baissant la voix, et d'un air d'importance, Nighel à deux amants prédisait l'inconstance. Effrayait les vieillards du retour des hivers. Ou présageait l'orage aux lueurs des éclairs. De ses arrêts enfin redoutant l'insolence, Chacun par des présents achetait son silence.' Plus d'une fois Olric, dont il guettait les pas, Lui céda la moitié de son frugal repas; Mais Nighel, peu touché de ses grands sacrifices. Revenait l'obséder par d'importuns services. Et rien ne triomphait de sa témérité.
Cependant du hameau regrettant la gaîté,
Olric veut démentir sa longue indifférence :
« Pourquoi dans nos malheurs perdre toute espérance? »
Dit-il aux vieux bergei s que ranime sa voix,
« Alfred n'est point encore au pouvoir des Danois !
)) Il est jeune, il est brave, il saura les confondre,
» Et rentrera vainqueur dans les remparts de Londre.
p Nous, jeunes villageois, montrons-nous courageux,
)) Et trompons l'ennemi par le bruit de nos jeux 1 »
Puis, feignant une joie à son âme étrangère,
Il chante le plaisir sur sa harpe légère;
Les pasteurs, aux refrains de leurs airs favoris.
Bientôt viennent danser sur les gazons fleuris.
Quelqu'un paraît... Soudain sa voix devient plus tendre;
C'est elle, c'est Elgise! elle accourt pour l'entendre.
Fière de ces talents qui le font admirer.
Du triomphe d'Olric on la voit se parer.
Son éloge est pour elle une autre mélodie :
Qu'ils sont doux les succès qu'un regard nous dédie .'
Mais pendant la prière, un moment disparu. Au bruit des chants joyeux Nighel est accouru,
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El se n'jouissanl d'intenonipre la fêle, D'un air niyslérieux près du barde il s'arrête : « Vn aveugle, dit-il, te demande; il est là, » Il attend, » A ces mots le berger se troubla; Ses doigts mal assurés sur sa harpe glissèrent... Il s éloigna bientôt, et les plaisirs cessèrent.