‹ Poésies complètesChapitre 21 sur 82 · RECIT SECOND · texte numérisé non relu

RECIT SECOND

Lt: SOLDAT.

Les premiers feux du jour ennanimaient l'horizon,

Et déjà les troupeaux ei-raient sur le gazon.

« Olric! dit à voix basse un chasseur. — Qui m'appelle?

» — Je vais de saint Edmond visiter la chapelle.

)) — Allez, dit le berger, ce chemin y conduit. »

Et le chasseur s'éloigne en ajoutant : « Minuit. »

N'osant pas lui prouver qu'il comprend son langage,

Chic le suit des yeux à travers le feuillage.

Il veut fuir les témoins dont il est entouré.

Et dirige ses pas vers le lac azuré.

Bientôt dans le flot pur son chien se désaltère :

Olric croyait trouver la plage solitaire;

Mais déjà les pêcheurs partis avant le jour,

Chargés de leur butin, débarquaient tour à tour.

« Oh'ic, cria l'un d'eux, à bord de sa nacelle,

» Je vais de saint Edmond visiter la chapelle;

» Je porte mon offrande au patron des Anglais,

» Il a sauvé ma barque et béni mes filets;

» Ne peux-tu me guider vers sa tombe sacrée?

» — Non, répondit Olric d'une voix altérée,

» Gardien de nies troupeaux tant que luit le soleil, » Je n'oserai prier qu'à l'heure du sommeiL » A ces mots, le pêcheur s'élançant sur la grève. Sous son manteau de lin lui montre un large glaive. Puis, craignant les regards, loin du port il s'enfuit. Et l'écho du rivage a répété : « Minuit. »

Dès ce moment Olric, dont le regard s'enflamme,

A des rêves nouveaux semble livrer son âme;

Il est moins attristé, moins humble en son maintien :

D'une voix plus sonore il appelle son chien.

Et son accent trahit l'espoir de la vengeance.

Depuis longtemps, Olric était d'intelligence

Avec ces fiers Saxons, qui, bergers ou soldats.

Sous le chaume attendaient le signal des combats.

Souvent il épiait dans la forêt prochaine

Les chevaliers danois rassemblés sous le chêne;

Tandis qu'autour de lui s'égaraient ses troupeaux,

11 feignait de goûter un nonchalant repos.

Au fidèle Mascor il imposait silence,

Et les Danois, riant de sa lâche indolence,

Se parlaient librement, sans voir un ennemi

Dans ce pauvre pasteur qu'ils croyaient endormi.

Cependant, pour tromper les soupçons qu'il redoute. D'un groupe de pêcheurs il s'approche, il écoute : C'est un vieillard qui parle. A,son ton suppliant. Le berger reconnaît un humble mendiant; Les pêcheurs, qu'ennuyait sa plainte monotone. Le chassaient loin du port; Olric le voit, s'étonne; Au malheur qu'on outrage il s'offre pour appui. Touché de sa pitié, le pauvre vient à lui; La frayeur et l'espoir hâtent son pas débile; Mais n'est-ce point un songe ? Au fond de la sébile, Que malgré les dédains il présentait encor.

Près de l'humble denier brillait un anneau d'or.

A cette vue Olric a tressailli de joie,

11 veut saisir l'anneau : « C'est le Ciel qui t'envoie!... »

Dit-il; mais aussitôt le vieillard l'arrêtant

Le contraint au silence, et, sans perdre un instant,

A travers les rochers l'entraîne avec mystère;

Et quand l'ombre du soir s'étendit sur la terre.

Quand déjà les bergers sommeillaient sous l'ormeau,

Olric seul n'était point de retour au hameau.

On l'appelait en vain, et l'inquiète Elgise

L'attendait tristement devant sa porte assise;

Norga de son berger accusait la lenteur.

Et ses troupeaux erraient sans chien et sans pasteur.

Au milieu des rochers l'ayant vu disparaître. Le fidèle Mascor avait rejoint son maître ; Les agneaux, dans leurs jeux n'étant plii^ retenus. Bondissaient sur des monts à leurs pas inconnus; Les uns se dispersaient, fiers de leur délivrance ; Les autres détruisaient avec indifférence, *

Oubliant de Mascor les prudentes leçons. L'avenir d'un grand chêne et l'espoir des moissons. Enfin, tous profitant de l'absence du pâtre. Le désordre régnait dans la troupe folâtre. C'était l'heure où Nighel, par un secret détour. Rejoignait chaque nuit le sorcier de la Tour. « Eh quoi! s'écria-t-il en passant sur la plage, » Un troupeau sans gardien erre sur le rivage; » Je reconnais d'Olric les agneaux favoris : » Olric est le coupable... A-t-il été surpris? » Cet aveugle d'hier... cette conduite étmnge, » De crainte et de fierté ce bizarre mélange; » Tout m'indique un secret qui ne peut m'échapper. » Sur ses projets en vain il cherehe à me tromper; » Demahi je saurai tout ! » 11 dit, et dans la plaine

Il rejoint les brebis, les rassemble avec peine^ Et bientôt vers le parc les guide, en se flattant Qu'Olric reconnaîtra ce service important.

A peine du village il franchissait l'entrée,

Qu'Elgise vient à lui par l'espoir attirée :

Hélas ! sa douce erreur a fait place à l'effroi :

Elle arrête Nighel, lui demande pourquoi

Olric de son devoir le rend dépositaire ;

Mais l'aspect de Norga la contraint à se taire :

Sur l'absence d'Olric il la faut abuser.

Sans connaître le tort qu'elle veut excuser,

Elgise du pasteur va prendre la défense.

Sous un prétexte adroit déguise son offense.

Et coupable à son tour, de son cœur ingénu.

Pour la première fois le mensonge est connu.

Norga croit le berger rentré dans l'humble asile,

Et bientôt sous son toit règne un sommeil tranquille.

Elgi^ veillait seule, et, triste, s'alarmait

Sur le malheureux sort du berger qu'elle aimait.

Les discours de Nighel, ses soupçons, sa contrainte.

De son âme innocente avaient doublé la crainte;

Tremblante, à la prière en vain elle a recours :

Contre l'inquiétude il n'est point de secours.

Son cœur, tout à l'objet qui cause sa souffrance.

Tantôt du moindre bruit se fait une espérance.

Tantôt se rappelant l'oracle des bergers.

Pour Olric son amour prévoit mille dangers.

Hélas! tout conOrmait ces funesles pi'ésagesj

Déjà sur le vallon s'amassaient les orages.

Les oiseaux de la nuit poussaient des cris de mort;

Des nacelles, que l'onde agitait dans le port,

La voile s'élevait comme un pâle fantôme;

Le vent, qui des vieux toits faisait trembler le chaume.

Roulait avec fracas la chaîne des bateaux.

Soulevait dans les airs le sable des coteaux. De la cascade en pleurs dispersait la rosée, Renvei-sait les ormeaux sur leur tige brise'e, Et, répandant au loin la tristesse et l'effroi, Allait d'un souffle impie ébranler le beffroi.

Pourtant l'astre des nuits achevant sa carrière,

Traçait dans le nuage un sillon de lumière.

Et jetait sur la rive un éclat passager.

Elgise a vu s'ouvrir la porte du verger :

Quel trouble émeut ce cœur autrefois si paisible !

Elle écoute : soudain, d'une harpe invisible.

Une corde rompue exhale un son plaintif;

C'est lui ; vers la montagne il s'avance craintif.

A. travers l'églantier qui vuile sa fenêtre.

Malgré la nuit, Elgise a su le reconnaître.

C'est Olric; tout à coup il vient de s'arrêter,

Pour regarder encor ce toit qu'il va quitter,

Cette lampe de fer qui veille pour l'attendre;

En vain de ses regrets il cherche à se défendre,

A la douleur d'Elgise il ne résiste pas;

Pour se justiûcr, il revient sur ses pas :

Elgise penserait qu'un ingrat la délaisse !

Non... mais comment la voir sans trahir sa faiblesse. .

C'en est fait, il s'éloigne, il ne la verra plus!

Le devoir a fixé ses vœux irrésolus.

Elgise a vu ses pleurs; sans en savoir k cause. Elle a trop deviné les efforts qu'il s'impose; Prévoyant qu'un malheur peut seul les séparer, Et toute au désespoir qui semble l'inspirer. Elle quille sans bruit le seuil de sa chaumière, Traverse la prairie et l'étroit cimetière; De loin suivant Ohic qu'un rayon éclairait. Elle prend le sentier qui mène à la forêt, Et bientôt elle arrive au pied de l'ermitage.

Mais Elgise frémit d'approcher davantage ;

Car le fer d'une lance à ses yeux a relui.

Olric parle; on répond; un soldat vient à lui,

Fait un signe, et tous deux; pénètrent dans l'enceinte.

Où du prince martyr dort la relique sainte.

Là des murs en débris, deS autels écroulés.

Et d'un tombeau désert les marbres mutilés.

Attestent des Danois la fureur sacrilège.

Dans ce vieux monument que nul toit ne protège,

Entre les hauts piliers, les gothiques arceaux.

Le lierre avait formé de mobiles berceaux ;

L'image du saint roi de mousse était couverte.

Et quelques fleurs sortaient d'une tombe entr'ouverte ;

Car dans ces jours de deuil, ce temple profané.

Même par la prière était abandonné.

Quand le souffle du nord désolait le rivage.

Il servait de refuge à la biche sauvage ;

Les funèbres oiseaux y suspendaient leurs nids.

Et le lézard glissait sur les degrés bénis.

Craintive, et cependant par l'espoir soutenue. Au seuil de la chapelle Elgise est parvenue. A travers les vitraux, s'ofl'rent à ses regards Plusieurs guerriers assis sur les débris épais ; L'un d'eux, près d'une lampe, incliné sur la pierre. Peignait un coursier blanc sur la rouge bannière ; Un mendiant lisait; derrière les piliers, Un pêcheur discourait avec des chevaliers ; La lune leur prêtait sa lumière inégale; Un glaive était couché sur la tombe royale ; Olric, qui l'aperçoit, s'en saisit vivement; Alors chacun se lève ; on profère un serment; Jetant sa barbe blanche et sa robe de bure. Le mendiant revêt une pesante armure ; Tandis que le pêcheur a pris les gantelets.

La hache, lo poignani, caches dans ses filets;

Ue sa robe des champs le berger se dépouille,

Pour ceindre le haubert qu'avait terni la rouille;

Dérobant ses cheveux sous le fer d'un cimier.

Vers la porte aussitôt il marche le premier.

On le suit; comme Olric sortait de la chapelle,

Elgise, redoutant une absence éternelle.

Pour le revoir encor précipite ses pas :

« Nous sommes découverts ! s'écrie un des soldats,

» Quelqu'un nous écoutait; malheur au témérairel »

Mais Olric, du soldat réprimant la colère,

Lui défend d'avancer vers l'autel protecteur

Où la tremblante Elgise a caché sa frayeur;

Seul, il pénètre alors dans l'enceinte sacrée :

Près du tombeau royal Elgise est éplorée.

Il vole à son secours : « Ah! dit-il, calme-toi!

» Protège le secret que je livre à ta foi ;

» Le roi respire encor; pour tous c'est un mystère,

» Nous sommes réunis pour sauver l'Angleterre !

» Garde-loi de redire aux bergers curieux

» Ce que dans la chapelle ont remarqué tes yeux :

» Jusqu'à la fin du jour cache-leur mon absence ;

» Adieu, ne doute pas de mai reconnaissance !

» — Olric, vous me quittez ! — J'obéis au devoir !

» — Moi, qui vivais pour vous, dois-je encor vous revoir?

» — Ah! si le Ciel vengeur daigne guider nos armes,

» Mon amour payera tes bienfaits et tes larmes ;

» Celui que tu sauvas le jure à tes genoux.

» — Grand Dieu ! serait-il vrai?. .. Mais qui donc êtes-vous?

» — Hélas! reprit Olric d'une voix attendrie,

» Je ne suis qu'un soldat fidèle à sa patrie ! »

Elgise, rassurée, en face de l'autel,

Répond au vœu d'Olric par un vœu solennel.

Alors à le quitter son courage s'apprête ;

Sur le front du guerrier elle incline sa tète. Et prenant à témoin Timage du saint lieu, Par un baiser timide elle osa dire adieu.

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