‹ Poésies complètesChapitre 22 sur 82 · LE BARDE · texte numérisé non relu

LE BARDE

Soleil des jours heureux, charme de la présence ! Prestige de l'amour, invincible puissance. Toi qui donnes à tout l'existence ou la mort. Qui des plus gr-ands malheurs triomphes sans effort. Et des tendres serments déguisant l'imposture. Aux lèvres du jaloux fais expirer l'injure, De ton fatal pouvoir qui n'a connu la loi. Et le deuil, les regrets qui viennent après toi? A ce deuil de l'absence Elgise était livrée ; Pourtant de son vieux père Elgise est adorée, De tous elle est l'amour; les jeunes villageois Attendent ses refus pour oser faire un choix; Mais elle, à ses regrets sans cesse rappelée. Dans les champs paternels se croyait exilée. Chaque jour, vers le lac où la suivait encor Le compagnon d'Olric, le fidèle Mascor, Elle allait épier le retour des nacelles, Et près des bateliers écoutait les nouvelles Qu'ils rapportaient le soir des rivages lointains. Ils savaient, disaient-ils, par des avis certains. Que plusieurs chevaliers, las d'un vil esclavage, La nuit tenaient conseil près d'un rocher sauvage Qui du vaillant Egberht porte le nom sacré;

Enfin, pour un combat tout semblait préparé. Los belliqueux Saxons, rendus à Tespérance, Dans ce dernier eflbrt rêvaient leur délivrance. Elgise à ces récits sentait battre son cœur, El se voyait déjà l'épouse d'un vainqueur; Elle était confiante ; et comment ne pas croire Aux serments de l'amour bénis par la victoire? Comment dans un héros soupçonner un ingrat? Comment se méfier de l'honneur d'un soldat?

Un soir que les pêcheurs débarquaient sur la rive,

IJors d'haleine, agité, soudain Nigliel arrive :

« Venez, s'écriait-il, venez, accourez tous !

» A d'étranges récits, bergers, préparez-vous;

» Écoutez ; vous allez partager ma surprise

» (En prononçant ces mois il regardait Elgise) :

)) Du sorcier de la Tour je devance les pas

» Pour vous dire... Mais non, vous ne me croirez pa».

» De tout ce que j'ai vu je doute cncor moi-même;

» Qui l'eût pensé? Celui dont la misère extrême

» Excita la pitié de vos cœurs généreux,

» C^t Olric n'élait point un berger malheureux :

» 11 nous a tous trompés par sa feinte détresse.

)) Son air indifférent, ses discours, sa paresse,

» Rien en lui n'élait vrai; je l'avais soupçonné;

» Lui-même il frémissait de se voir deviné.

« A mes yeux pénétrants licn n'a pu le soustraire.

)) Enfin, ce pauvre Olric que nous tiaitions en frère,

» Celui qui par ses chants vous ravit tant de fois,

» C'était... le croirez-vous?... l'espion des Danois! »

A ces mots, on s'étonne, et la foule murmure : Déjà plus d'un pêcheur criait à l'imposlure; Mais Nighel poursuivant : « Vous n'en sauriez douter; » Mon maître qui me suit pourra vous l'atlesler. )) Nous étions déjà loin de notre humble retraite :

» Agitant dans les airs sa magique baguette,

» Sous l'ormeau révéré, le sorcier de la Tour

» Annonçait l'avenir aux bergers d'alentour,

» Leur parlait de combats, de victoires prochaines;

» Leur disait qu'un héros viendrait briser leurs chaînes^

» Et tous, en accueillant ce présage flatteur,

» Bénissaient le devin et le libérateur,

» Lorsque, sortis de l'antre où les corbeaux habitent,

» Tout à coup les Danois sur nous se précipitent ;

» Et, malgré nos efforts, par leurs mains enchaînés,

» Vers la tente d'ivar nous sommes entraînés.

» L'aspect des ennemis redouble nos alarmes,

» Leur camp à nos regards semble une forêt d'armes.

» Là des guerriers buvaient dans un crâne sanglant;

» D'autres se disputaient. De leur foyer brûlant

» Un chêne tout entier alimentait la flamme;

» Surmontant la frayeur qui saisissait mon âme,

» Attentif, je prêtai l'oreille à leurs discours;

» Leur voix d'un dieu farouche implorait le secours;

» Au grand serpent Migdar ils dénonçaient nos crimes ,

» A la déesse Héla nous offraient pour victimes; ^

» Nous avions, disaient-ils, mérité son courroux,

» Et le palais d'Odin était fermé pour nous.

» Sans pouvoir expliquer ce langage barbare,

» Mon maître a deviné le sort qu'on nous prépare :

» Bientôt, près de leurs chefs, par les soldats conduits,

» Dans la tente d'ivar nous sommes introduits.

» Que vois-je?... Est-ce une erreur?... La surprise me glace!

» J'oublie en ce moment qu'un danger nous menace.

» Est-il vrai? m'écriai-je, Olric, est-ce bien toi?...

» Mais lui, sans me répondre, assis aux pieds du roi,

» Continuait ses chants, et d'une voix perfide

» Vantait de l'ennemi le courage intrépide.

» Il amusait Ivar, on le fit respecter,

» Et voici les refrains qu'il fallut écouter :

« Invincibles guerriers, fils du roi des orages, » Du barde révérez les chants mélodieux ; » Sa voix peut vous ouvrir le palais des nuages : » La harpe a le secret des dieux !

» Le barde rend la gloire aux couronnes flétries; » Ses sublimes transports enflamment tous les cœurs, )) Et le soir des combats, aux belles Valkyries, » La harpe nomme les vainqueurs !

» Le barde, captivé par la beauté touchante, » Que sa voix fait sourire et pleurer tour à tour, » Obtient par ses accords un aveu qui l'enchante ->) La harpe fait parler l'amour.

» Le barde des tyrans sait endormir la haine; y> U soumet la tempête, il règne sur les flots, » Du noble prisonnier son arl brise la chaîne • » La harpe venge les héros !

"» Invincibles guerriers, fils du roi des orages, » Du barde révérez les chants mélodieux ; » Sa voix peut vous ouvrir le palais des nuages : » La harpe a le secret des dieux. »

» Ces chants flatteurs, d'Ivar ont redoublé l'ivresse,

» Déjà, pour nous punir de troubler l'allégresse

» Qui charm.e les Danois en ces joyeux moments,

» Leurs chefs vont nous livrer aux plus cruels tourments;

» Mais le barde commande à leur àme ravie :

» Pour prix de ses accorils il obiient notre vie.

« Tu le veux, dit le roi, deviens leur protecteur;

» Que tout cède aux désirs de ce chantre pasteur,

» Qui de la mort d'Alfred apporta la nouvelle,

» Et promet aux Danois une gloire immortelle! »

» Ainsi du faux bci'c;cr la porfi'ie chanson » A l'ennemi vainqueur paya notre rançon. »

Alors Nighel se tait, ei chacun doute encore;

Mais le sage devin que le village honore

Vient confirmer le fait par Nighel raconté.

En vain l'on repoussait la triste vérité ;

La trahison d'Olric, sa vertu mensongère

Ont pénétré les cœurs d'une juste colère.

De cent crimes divers on l'accuse à la fois.

C'est lui qui des guerriers cachés au fond des bois.

Sans doute à l'ennemi dénonça le refuge :

C'est lui qui, dans l'excès de son zèle transfuge.

Excitait les pasteurs à braver l'ennemi.

« Malheur, disait Nighel dans sa haine affermi,

» Malheur à qui d'Olric mérita la tendresse :

» Qui trahit son pays trahira sa maîtresse. »

Hélas ! qu'il est cruel de l'entendre accuser.

Celui que l'on aimait et qu'il faut mépriser !

Du parjure d'Olric qu'elle ne peut comprendre ,

Elgisc s'affligeait, sans oser le défendre ;

Mais essuyant les pleurs qui coulaient de ses yeux,

Elle disait : « Hélas ! de ce crime odieux

» Épargnez à mon cœur la honteuse assurance;

» 0 mes cruels amis! respectez ma souffrance;

» La honte, l'abandon, tout m'accable aujourd'hui;

» J'étais heureuse hier! Je ne pleurais que lui!

» De mes regifits amers ne m'ôtez pas les charmes ;

» Laissez-moi croire encor qu'il mérite mes larmes,

» Dites que son absence est mon plus grand malheur,'

» Et ne me faites pas rougir de ma douleur! »

Pendant qu'à la tristesse Altheney s'abandonne, Alfred dans les combats retrouvait sa couronne. Reparu tout à coup, aux fiers enfants du Nord Aliusés dès longtemps par le bruit de sa mort. Il venait de ravir, déshonorant leur gloire.

POKSIES \{j'6

L'étendard enchanté, garant de la victoii'c.

Au milieu d'une i'èle Ivar a succombé ;

Au pouvoir des Anglais son vieux sceptre est tombé.

Et la patrie est libre ! Après ces jours d'alarmes

Alfred sur les autels vient déposer les armes;

Londrc attend le vaini[ueur dans ses murs délivrés;

I\artout on le proclame, et les noms révérés

Des braves compagnons de sa noble entreprise

Déjà font retentir l'écho de la Tamise;

Ses flots, comme autrefois, de barques sont couverts;

L'ivresse des plaisirs succède aux longs revers.

Et pour voir du retour la pompe magnifique

Les pâtres vont quitter leur cabane rustique.

Le bruit de la victoire aux champs est parvenu.

D'Elgise qui dira le bonheur ingénu

En apprenant qu'Olric est encor digne d'elle?

a Sans doute à son pays il est resté fidèle ;

» Ne m'a-t-il pas prédit ce triomphe éclatant?

» Si parmi les Danois on le vit un instant,

)) C'est que de leurs projets il instruisait son maître;

» Par ses prudents avis il l'a sauvé peut-être, »

Disait Elgise, ardente à le justitier;

Puis, sans crainte, à son père elle va confier

L'aveu qu'elle a reçu dans la sainte chapelle.

Orgueilleux de son choix, le vieillard se rappelle

Que de servir l'État il eut aussi l'honneur;

Et voulant de sa fille assurer le bonheur.

Lui permet d'aller voir, dans la cité royale,

Du retour des guerriers la fête triomphale.

Ainsi que la douleur la joie est sans sommeil. .\vant que sur les monts ait brillé le soleil. Pour le joyeux départ tout le hameau s'apprête ; De sa toque d'argent Norga pare sa tête. Et chaque villageois, de plaisir enivré,

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A revêtu l'habit aux grands jours consacré. Dans la plaine on s'assemble ; et parmi les bergères On reconnaît Elgise à ses grâces légères. Son visage a repris ses brillantes couleurs ; Dans ses yeux le sourire a remplacé les pleui'S. Elgise, consolée et belle d'espérance.

Aux regards des pasteurs s'offre avec assurance; Sur son front gracieux le velours s'arrondit ; Sur son beau sein voilé la croix d'or resplendit. Et des franges d'azur bordent son blanc corsage ; Enfin on part ; Mascor est aussi du voyage. Ah ! ce bon chien, qu'Ohic a pris soin d'élever. Au milieu des vainqueurs saura le retrouver.

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