LE ROI
Gloire au vaillant guerrier qui sauva son royaume.
Au prince que l'exU instruisit sous le chaume !
Gloire au sage proscrit, au roi triomphateur.
Qui, de la liberté généreux fondateur,
Méprisa des sujets la vile obéissance.
Et voulut par les lois modérer sa puissance !
Gloire au barde vainqueur, gloire à l'humble berger
Qui, seul, portant ses pas dans le camp étranger^
Par ses chants séducteurs, sa noble hypocrisie.
Fit à la liberté servir la poésie !
Enfant consolateur de la patrie en deuil. Son nom des conquérants fera pâlir l'orgueil ; Avec un saint respect l'histoire le contemple.
Monarques de la terre, imitez son exemple : Voyez ce peuple ému d'espérance et d'amour, Comme un bienfait du Ciel célébrer son retour ; Entendez-vous ces cris? Par des hymnes de joie Il accueille celui que la victoire envoie : Regardez ces enfants, ces femmes, ces vieillards, Pour le voir les premiers, groupés sur les remparts ; Déjà les laboureurs, assemblés dans les rues. Laissent dans le sillon leurs oisives charrues ; Les créneaux sont parés d'étendards et de fleurs ', Les belles, de l'absence oubliant les douleurs, Ornent pour le retour les foyers domestiques ; Et fièrcs, se montrant aux fenêtres gothiques. Sur le brillant cortège effeuillent des lauriers. L'une, qui voit son père au milieu des guerriers, Se livre sans réserve à sa joie ingénue ; Une autre a déployé, pour être reconnue. Sur le riche balcon de ses adieux témoin, L'écharpe et les couleurs qui parlent de si loin !
En vain le ciel jaloux se couvre de nuages :
Chacun au roi vainqueur apporte ses hommages.
Au bruit des chants joyeux, aux cris du peuple anglais,
Le cortège royal vers l'antique palais
S'avance ; en vain la pluie arrose les bannières,
Inonde des coursiers les fumantes crinières.
Des éàsques alourdis les panaches flottants;
Alfred, loin de son peuple exilé si longtemps,
En revoyant les murs de la cité chérie,
Aime jusqu'aux rigueurs du ciel de sa patrie.
Sans armes, sans drapeaux, les prisonniers danois Défilaient lentement, inclinés sous la croix. Alfred, ouvrant leurs yeux à la céleste flamme. Ne veut les asservir que pour sauver leur âme ; Du rang de chevalier ils ne sont point déchus;
Le baptême a lavé la honte des vaincus, Et le nom de chrétien leur semble une conquête. Le superbe Dé von s'avançait à leur tête; On remarquait au doigt du héros favori L'anneau mystérieux, présent d'un roi chéri; Le chevalier pêcheur d'Alfred portait l'écharpe. Et le faux mendiant sa houlette et sa harpe. A la suite des pairs, des lîobles chevaliers. Dont les chiflrcs d'amour couvraient les boucliers. Marchaient les vétérans, parés de leurs blessures, Les pages, orgueilleux de leurs riches armures; Puis les jeunes soldats, que la gloire enivrait. Passaient en saluant leur mère qui pleurait.
Mais bientôt dans les airs la ti'ompette résonne,
A ses joyeux transports la foule s'abandonne :
Le roi paraît; son nom s'entend de toutes parts;
L'ivresse du tiiomphe éclate en ses regards.
Près du temple il s'arrête, et tout son peuple admire
Son maintien noble et fier, son gracieux sourire,
Ses traits majestueux ; à sa mâle beauté
La gloire ou le malheur semble avoir ajouté !
En voyant ses sujets bénir sa délivrance.
Il ne se souvient plus de ses jours de souffrance.
Mais qui jette le trouble en ces moments heureux?,..
De la foule soudain part un cri douloureux;
Brisant tous ses liens, bravant les coups de lance.
Sur le royal coursier alors un chien s'élance;
Contre lui chacun s'arme; il est battu, chassé.
« Paix, dit un courtisan, le roi l'a caressé ! »
11 est vrai ; le monarque a su le reconnaître,
Et le pauvre Mascor, toujours cher à son maître.
Sous la pourpre des rois retrouve le berger;
Et c'est toujours Olric qui vient le protéger.
Mais Alfred, en pensant à celle qui l'envoie.
«Cherchait dos yeux en pleurs à travers tant de joie : Sans doute Elgise est là; pour rassurer son cœur, Il soulève l'airain de son casque vainqueur. Et montre, sur son front que la gloire environne, l'n baiser que n'a point effacé la couronne.
Hélas! ce tendre soin pour Elgise est perdu ; Ce langage d'amour il n'est pas entendu I A l'aspect de son roi, la douleur, la surprise. Avaient glacé les sens de la modeste Elgise; Loin du peuple joyeux, paie, sans mouvement, Sa mère et ses amis l'emportaient tristement. Par leur secours Elgise a revu la lumière. Et bientôt ramenée à son humble chaumière. Elle passe en pleurant sous ces mêmes ormeaux où le royal berger conduisait ses troupeaux; l'211e aperçoit de loin sa cabane déserte. Dont la porte de chaume était encore ouverte. Triste, elle a salué la chapelle des bois; C'est là qu'il fut berger pour la dernière fois; C'est là que, dans l'espoir d'une chaîne éternelle... Mais, hélas! c'en est fait, Olric est mort pour elle!
D'une nouvelle heureuse en secret se flattant.
Sous la croix du hameau son vieux père l'attend.
Rieiilct dans le chemin il reconnaît sa fille.
L'objet de tous ses soins, l'espoir de sa famille;
Elle vient l'embrasser. 0 ciel! quelle pâleur!
« Eh bien ! dît le vieillard, piessentant un malheur,
» Olric! l'as-tu revu? que faul-il que j'espère?
» Dis. — Parmi les soldats il n'était point, mon père.
» En vain je l'ai cherché! tout est fini pour moi!
» — Qu'entends-je? Olric est mort! — Hélas! non... il est roi
Ce/icndant l'ennemi, plohî d'espoir et de rage. Dans le sang des Anglais veut laver son outrage.
On a vu de la tour qui domine les mers, Le pavillon danois s'agiter dans les airs ; Des pirates vengeurs menacent la patrie ; La honte des revers a doublé leur furie. A punir leur audace Alfred n'hésite pas; Il se montre : tout cède au pouvoir de son bras ; Le barbai'e s'enfuit vers sa froide contrée. Et de son sang impur la mer s'est colorée.
Dans les remparts de Londre à peine de retour.
Le roi pom' une fête a rassemblé sa cour.
Des chasseurs réunis la joyeuse cohorte
Déjà du vieux castel a dépassé la porte ;
Et la trompe d'airain, les cors retentissants.
Déjà font tressaillir les coursiers hennissants.
Pour plaù-e au souverain, les nobles châtelaines
Sur leurs blancs palefrois vont parcourir les plaines;
On voit leurs chaperons de plumes couronnés;
Aux pages, aux veneurs les ordres sont donnés.
On part : la meute est libre et le faucon voltige ;
Vers les bois d'Altheney la troupe se dirige;
Sous les chênes touffus le cerf est poursuivi ;
Bientôt le faon timide à la biche est ravi.
Aux cris, aux aboîments de la meute royale.
Le paisible Mascor joint sa voix pastorale;
Les chasseurs dispt;rsés remplissent la forêt;
Le cerf à leurs regards fuit, revient, disparaît;
Rien ne peut le soustraire à leur joie inflexible.
Seul, à ces vifs plaisirs, Alfred est insensible;
Un tendre souvenir l'occupe tout entier;
Et, sans s'apercevoir qu'au détour d'un sentier,
Nighel le regardait passer avec tristesse.
Le roi de son coursier redouble la vitesse,
Livi-e enfin les chasseurs à leurs bruyants combats,
S'éloigne, et leur défend d'accompagner ses pas.
Non loin de la chapelle une lente est dressée : Aux genêts odorants la bruyère enlace'e. D'une chiine de fleurs couronne le banquet; Les bois du cerf vaincu sont ornés d'un bouquet; Les pêcheurs, les bergers des voisines campagnes. Pour sahier le prince ont quitté leurs montagnes; Dans leurs hymnes d'amour sou courage est béni. On l'attend : sous la croix chacun est réuni ; Déjà l'heure est passée, et Dévon s'inquiète. A la gaîté succède ime crainte muette ; Cédant à la frayeur qui trouble ses esprits, Dévon s'est élancé sur les murs en débris; 11 porte ses regards au loin dans la vallée. Apercevant le roi sur la route isolée.
Aussitôt de la fête il donne le signal, Et le cor lui répond par xui chant triomphal. Les chasseurs, que suivait la foule lurbulente. Vont mettre au pied du roi leur victime sanglante. Par dt s accords bruyants Alfred est accueilli; Mais quel ennui secret couvre son front pâli? Ses regards sont voilés ; il respire avec peine. Saisie, à cet aspect, d'une terreur soudaine, La foule se retire; on n'ose plus chanter. Emu de sa tristesse, on veut la respecter; Tout bas se confiant le danger qu'il suppose. Chacun de sa douleur croit deviner la cause. « Du retour des Danois serions-nous menacés? » Disent les chevaliers à combattre empressés. « Les barons de Norfolk, infidèles au prince, » Auraient-ils contre lui soulevé leur piovince? » — Les Bretons à ses lois n'ont-ils pas obéi? » — Ou bien par ceux qu'il aime a-t-il été trahi? »
Ainsi des courtisans s'égare la pensée;
Mais aucun ne pénètre en cette âme oppressée;
Le roi n'est point tralii par des amis ingrats; Les seigneurs, les Bretons ne se révoltent pas; Et si le jeune Alfred, l'honneur de l'Angleterre, Revint triste, et le front incliné vers la terre, C'est que sur une tombe, avec un saint effroi, Il avait lu ces mots : que dieu sauve le roiI
Villiers-sur-Orge, octobre 1825.