LE VOTE DU 13 AVRIL
Non, l'accent étranger, le plus tendre lui-même,
Attristerait pour moi jssqu'au mot je vous aime!
le Retour. — M"° Delphine Gat.
Un homme avait grandi dans une lutte infâme. Il ne possédait rien que l'amour d'une femme. Mais tous deux bien armés, se tenant par la main, Ils suivaient dans la vie un périlleux chemin. En célébrant l'honneur d'une patrie aimée Elle s'était acquis un peu de renommée; Et le doux nom de France, effroi de l'univers. D'un reflet glorieux avait paré ses vers. Elle avait de ces cœurs que séduit le courage, Elle avait de ces voix que fait chanter l'orage; 11 était sans parents, sans nom et sans appui, 11 était seul et fier, elle courut à lui.
C'est alors qu'il rêva la fortune pour elle ; Mais à ses vœux ardents la fortune rebelle. D'un chimérique espoif le berçant chaque jour. Le cherchait, le flattait, le fuyait tour à tour. Pour l'or qu'on leur suppose au mépris on les livre, Et tous deux en s'aidant ils travaillent pour vivre ; Et le travail fleurit leur modeste maison. Et la muse a brisé sa lyre par raison.
Mais lui, que de courage ! et que de fois l'aurore Sur sa table courbé le retrouvait encore 1 Il appelait ennuis ce qu'on nomme loisirs ; Car le travail était le seul de ses i)laisirs. Nourri dans le silence et dans l'inquiétud e. Comme sa seule mère il chérissait l'étude. S'il aimait à soumettre un cheval indompté. C'était là son repos et non sa vanité ; Mais il fuyait le monde, et sa grave parole Se pliait avec p.nne au langage frivole . Aux fêtes de la cour on ne le voyait pas : Il n'allait chez le roi que les jours d'attentats, Que les jours où la mort menaçait sa personne, Que les jours où l'orgueil menaçait sa couronne. Il ne l'encensait point par de flatteurs discours, Et, sans lui rendre hommage, il lui portait secours.
Jeune, traînant le poids d'une pensée amère ,
Au malheur préparé par l'oubli d'une mère.
Comme tous les grands cœurs, nés pour les grands combats,
H a des ennemis, mieux encor, des ingrats.
Mais ce destin n'a rien dont sa raison s'étonne ;
11 le sait, la pitié jamais ne se pardonne ;
On a pour ennemis tous ceux qu'on a sauvés ,
Qu'on a vus dans la poudre et qu'on a relevés.
Un bienfaiteur, ce n'est pour l'inyrat tributaire
Qu'un souvenir de honte, un témoin de misère.
Il savait ce secret, et deux fois généreux, H aimait ses ingrats, et les voulait heureux. Leur fortune prédite et leur gloire rèvé'e Lui semblaient le succès de son œuvre achevée. Tant de jeunes talents lui doivent leur essor ! Tant d'avares brillants lui doivent leur trésor !
Il luttait cependant : c'était un beau spectacle Que de le voir combattre, et d'obstacle en obstacle , Toujours calomnié, toujours persécuté.
Jamais, jamais compris et jamais assisté, A travers les dangers d'une triple vengeance Grandir par le courage et par l'intelligence.
Mais son plus vif chagrin, hélas! c'était de voir Son pays se courber sous un honteux pouvoir; De voir ce peuple fier, vainqueur du despotisme, Déposer ses drapeaux aux pieds du journalisme; De voir de vieux soldats, aux honneurs parvenus, Redouter les arrêts de poltrons inconnus ; De voir de grands penseurs abaisser leur génie Devant des ignorants, marchands de calomnie I D'entendre des niais avec des calembours Contre la monarchie ameuter les faubourgs; Et des preux de théâtre, adorateurs de filles, Flétrir d'un sobriquet la pudeur des familles.
Semblable à ces héros que la Fable a chantés, 11 jura d'étouffer l'hydre d'iniquités.
Le gardien imposteur qui, dans son antre immonde. Cachait la vérité pour asservir le monde. Des armes, dans la lutte, il n'avait pas le choix. C'est au cœur qu'il fallait blesser l'hydre aux cent voix ; Il fallait s'abaisser à vaincre par la ruse ; Ce fut un grand malheur que le martyre excuse. Il parvint dans son antre en imitant ses cris. Il plongea le regard dans ses secrets surpris. Il vit le feu sanglant où son brandon s'allume; Il vit de quel poison se noircit son écume. Terrible, il a frappé le monstre épouvanté; L'hydre rugit encor... mais !e coup a porté.
Et de son dévoùmenl le sauveur est victime ! D'un si rare courage on a su faire un crime ! Les courtisans du monstre ont proscrit le héros, De flatteurs qu'ils étaient ils se sont faits bourreaux! Lâches, ils l'ont touché dans sa seule faiblesse. Dans le seul souvenir dont la douleur le blesse. Leur jugement inique, à la haine vendu, A cherche le passé dans un berceau perdu. Ah! l'homme de courage est facile à confondi-e. Quand la loi de l'honneur lui défend de répondre! Ils ont dans leur vengeance osé l'interroger!... Et comme il se taisait, ils l'ont dit étranger. Car ce hardi lutteur que rien ne peut abattre. Dont les jours orageux se passent à combattre, Au seul mot de parents, muet et consterné. Pleure comme un enfant... hélas! abandonné.
Et ce noble orphelin, ils l'ont osé proscrire :
Leur injuste sentence, ils ont osé l'écrire!
Honteux d'avoir frappé cet homme dans la nuit,
De leur laide victoire ils étouffent le bruit;
Mais c'est en vain ! son nom, qui leur devra la gloirr,
Par la proscription vient d'entrer dans l'histoire;
11 datera le jour de leur règne insensé.
On dira : C'est par lui qu'ils avaient commencé!
Et cet homme ctiassc de son pays, peut-être
En le sauvant un jour s'en fera reconnaître!
Vous, qui de ce pays pour son honneur vanté Gardez encore au cœur la sainte loyauté, Rappelez-vous les droits de la sibylle antique. La muse tient des dieux l'instinct patriotique : Elle sait expliquer le livre des destins Et ravir à l'oubli les souvenirs lointains.
Elle sait deviner d'une oreille aguerrie Au seul accent du cœur le nom de la patrie ! Ah! croyez-en la voix qui s'éveille aujourd'hui^, Croyez-en cet amour qui témoigne pour lui, Et dans sa pureté trouve tant d'assurance : Il est né parmi vous, il est fils de la France. Celle qui défendit le règne de la loi. Qui ne flatta jamais le peuple ni le roi. Qui de son beau pays faisant sa seule idole Le célébrait encore au pied du Capitole ; Qui, le front couronné d'un funèbre laurier. Garde dans son tombeau votre orateur guerrier ', Celle qui préféra l'humble toit de sa mère Au dôme d'un palais sur la terre étrangère ; Qui pleura vos malheurs, qui chanta vos succès, Ne l'aurait point choisi, s'il n'était pas Français,
' Le portrait de l'auteur de ces vers est sculpté par JL David sur la tombe du général Foy.
20 avril 1839.