‹ Poésies complètesChapitre 35 sur 82 · IMPROVISATION · texte numérisé non relu

IMPROVISATION

Heureux pays d'Andalousie,

(iarde ta joie et ta fierté.

Ta noble part si bien choi-ie ;

Honneur, amour et poésie

Vaut mieux qu'argent et liberté !

L'avez-vous entendu, ce troubadour d'Espagne Qu'un art mélodieux aux combats accompagne? Sur sa guitare il chante et soupire à la fois ; Ses doigts ont un accent, ses cordes une voix; Son chant est un poëme harmonieux sans rime; Tout ce que l'on éprouve et l'on rêve, il l'exprime. Les cœurs à ses accords se sentent rajeunir; La beauté qui l'écoute, heureuse en souvenir. S'émeut, sourit et pleure, et croit encore entendre Ce qu'on lui dit jamais de plus doux, de plus tendre. Sa guitare, en vibrant, vous parle tour à tour Le langage d'esprit, le langage d'amour; Chacun y reconnaît l'instrument qui l'inspire : Pour le compositeur c'est un orchestre entier. C'est le tambour léger pour le Casque en délire,

C'est le clairon pour le guerrier.

Pour le poète c'est la lyre !

A MA MtUE

En vain dans mes transports ta prudence m'arrête ; Ma mère, il n'est plus temps : tes pleurs m'ont fait poëte Si j'ai prié le Ciel de me les révéler. Ces chants harmonieux, c'est pour te consoler. D'un tel désir pourquoi me verrait-je punie? Les maux que tu prédis ne sont dus qu'au génie ; A d'illustres malheurs, va, je n'ai pas de droits : Quel cri peut s'élever contre une faible voix? Vit-on jamais les chants d'une muse pieuse Exciter les clameurs de la haine envieuse? Non, l'insecte rongeur qui s'attache au laurier Épargne en son dédain la fleur de l'églantier. Ah! do la gloire un jour si l'éclat m'environne. Comme une autre parure acceptant sa couronne. Je du-ai : « Son éclat sur toi va rejaillir; » Aux yeux de ce qui m'aime elle va m'embellir. » A ce cruel destin, hélas! me faut-il croire? Pourquoi me fuirait-on^ Le flambeau de la gloire, Dont la splendeur effraie et séduit tour à tour, N'est qu'un phare allumé [our attirer l'amour; Qu'il vienne!... Sans regret et changeant de délire, Au pied de ses autels j'irai briser ma lyre; Mais dois-je désirer ce bonheur dangereux?

Hier, il m'en souvient, je fis un rêve heureux : L'être mystérieux qui préside à ma vie,

Ce fantôme charmant dont je suis poursuivie.

Hier il m'apparut, triste, sileicieux ;

La langueur se peignait sur ses traits gracieux;

Moi, sans plaindre sa peine et d'espoir animée.

En le voyant souffrir je me sentais aimée...

11 ne l'avait pas dit... Non... mais je le savais,

Et bientôt j'oubliai... (ma mère, je i^êvais!...) •

J'oubliai de cacher le trouble de mon âme;

11 le vit; et ses yeux, pleins d'une douce flamme.

Pour m'en récompenser l'excitaient tendrement,

Et mon cœur se perdait dans cet enchantement.

Toi-même en souriant contemplais mon supplice

D'un regard à la fois malernel et complice.

Dieu ! que j'étais heureuse ! et pourtant... je pleurais !

Et ce bonheur parut redoubler tes regrets : •

Celui que nous pleurons manquait à notre joie.

Car je n'espère plus qu'un rêve nous l'envoie;

Un rêve peut créer le plus doux avenir.

Mais il n'enlève pas le poids d'un souvenir;

«Juand la source des pleurs ne peut être tarie

La plus puissante joie est d'avance flétrie.

Mon songe est effacé... Je suis seule; dis-moi.

Celui qui doit me plaire est-il connu de toi?

Yieadra-t-il, devinant le rêve qu'il m'inspire,

Sur un cœur qui l'attend réclamer son empire?

A ma jeunesse enlin servira-t-il d'appui?

Ah ! si le Ciel un jour devait m'unir à lui !...

Mais non, éloignez-vous, séduisante chimère;

Eu troublant mon repos vous offensez ma mère;

Tant qu'elle m'aimera, qu'aurai-je à désirer?

Rien... un si grand bonheur me défend d'espérer!... .

Paris, 1623.

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