DE L'HOSPICE DU MONT SAINT- BERNARD
Dieu seul esi grand !
Massii.i.on.
J'ai redit les cris furieux Du Barbare enivré de gloire; Du peuple aimé de la victoire J'ai répété les chants joyeux.
Maintenant une humble prière Succède à la trompe guerrière ; La gloire passe avec les jours.
Un chant trouble encor mon silence.
Mais ce chant vers les Cieux s'élance.
Et ma voix le dira toujours.
jadis, sur les rochers de l'aride montagne, Le sourd bêlement des troupeaux, Le cri de l'aigle appelant sa compagne. Avaient seuls troublé mon repos.
Mais quand vint le jour des alarmes, Quand l'Africain franchit ces rocs déserts. Tout à coup, m'éveillant au cliquetis des armes, De sons affreux, j'épouvantai les airs.
r/ôlail le chaut de mort et le clairon sauvage
Des Carthaginois d'Annibal :
11 allait, loin du ciel natal, Du Tibre impétueux désoler le rivage.
Et du monde aux Romains disputer le partage. <Jue d'obstacles !... Tantôt par le bruit effrayés. Ses coursiers belliqueux, dans ces périls novices. Refusaient de gravir, au bord des précipices, Les chemins tortueux par les soldats frayés ; Et tantôt l'éléphant, colossale merveille. Détruisant d'un seul pas les travaux de la veille, (j lissait avec eflroi sur le terrain fangeux. Ecrasait sous ses flancs son guide courageux. Et des rocs ébranlés précipitant la cime. Avalanche vivante, allait combler l'abîme. .Mais la hauteur des monts, ni l'horreur des frimas, N'arrêtaient Annibal dans sa haine constante ; Et ce héros, grandi sous de brûlants climats. Sur un rocher de glace avait dressé sa tente. Son passage en tous lieux fut marqué par le sang, Il vit Rome frémir à son nom menaçant. Sa valeur était sage, et sa ruse hardie ; 11 mit de la grandeur jusqu'en sa perfidie. Oue de fois des Romains il décida le sort ! Ouc d'art il déploya dans la sanglante lutte!
Qu'il fut terrible dans sa chute,
Qu'il fut sublime dans sa mort !
l'ourtant, que reste-t-il de ce héros de haine Qui balança quinze ans la puissance romaine?... Quelques débris épars et quelques anneaux d'or
Que le pècheiur retrouve encor
Sous les vagues du Trasimène !
J'ai redit les cvh furieux Du Barbare enivré de gloire; Du peuple aimé de la victoire J'ai répété les chants joyeux.
Maintenant une humble prière Succède à la trompe guerrière ; La gloire passe avec les jours.
Un chant trouble encor mon silence, Mais ce chant vers les Cieux s'élance^ Et ma voix le dira toujours.
Les Romains de César ont traversé ces glaces.
Le sommet du Jovis a supporté son camp;
Et j'ai redit aussi les superbes menaces
De ce chef intrépide, au langage éloquent.
Au maintien orgueilleux, au regard plein de charmes.
Qui, de l'art du pouvoir connaissant les détours,
Chez les peuples lointains sut régner par ses armes
Et dans Rome par ses discours.
Des forêts de la Gaule aux rives de l'Épire, Du Tage à l'Hellespont et du Nil jusqu'au Rhin,
Il marcha d'un pas souverain :
Tout le monde connu pliait sous son empire. Ce n'était point assez : sa gloire l'avertit Qu'il est une autre terre où son nom retentit. Et qu'au milieu des flots, des peuples qu'il ignore De leur obscurité s'environnent encore; La fortune le guide, et, pour les conquérir, Ce vainqueur inspiré vole les découvrir;
Malgré leur vaine résistance.
De leurs îles bientôt il envahit les bords,
Et c'est en ravageant ses ports Que d'Albion au monde il apprend l'existence. Ce héros, des Romains la terreur et l'amour, Oppresseur de leur» droits et vengeur tour à tour, Jules César, cinq fois, devant Rome étonnée. Des lauriers du triomphe a vu sa tête ojnée. Régulateur du temps, changeant l'ordre des jours. De l'année à ses lois il asservit le cours. A ses vœux le sénat ollrait de vains obstacles ; Il bravait le Destin, démentait les oracles. De Vénus on faisait descendre ses aïeux. On le plaçait vivant au rang des demi-dieux; Et, par une faveur jusqu'alors sans exemple, 11 avait ses autels, ses prêtres et son temple. Pourtant que reste-t-il de ce tyran flatteur Qui tomba sous le fer parricide et vengeur Après avoir soumis le monde à son épée? Une goutte de sang de sa veine échappée.
Qu'on montre encore au voyageur
Sur le marbre où revit Pompée!
J'ai redit les cris furieux
Du Baibare enivré de gloire ;
Du peuple aimé de la victoire
J'ai répété les chants joyeux.
Maintenant une humble prière
Succède à la trompe guerrière ;
La gloire passe avec les jours.
Un chant trouble encor mon silence,
Mais ce cbarit vers les Cieux s'élance.
Et ma voix le dira toujours.
iliî POÉSIES
Quels accenls belliqueux, quelle noble harmonie, Naguère dans ces lieux sont venus me ravir. Quand vers ce beau pays qu'elle allait asservir La victoire marchait sur les pas du génie ! Quand vint ce bataillon de héros et d'enfants.
Quand les Français de Bonaparte, Joyeux imitateurs des fiers rivaux de Sparte, Plantèrent sur ces monts leurs drapeaux triomphants ! Peuple amant des combats, brave jusqu'au délire.
Généreux, prudent et léger.
Qui chante la misère et nargue le danger.
Et qui meurt avec un sourire !
Que de fois j'entendis ces courageux soldats. Dans ces vallons de neige où s'enfonçaient leurs pas.
Transis de froid, d'une voix affaiblie.
Saluer en riant le beau ciel d'Italie ! Ce ciel les protégeait; Rome reçut leurs lois; Leur chef audacieux s'assit au rang des rois. Tous les échos des monts ont dit sa renommée. Tous les fleuves ont vu sa vagabonde armée ; Sous ses pas triomphants tous les ponts ont frémi; Tous les forts ont porté son tonnerre ennemi. L'aquilon du Volga, l'ouragan de Syrie, Le simoun dont le souffle aveugle les regards. Le zéphyr parfumé de l'antique Ibéiie, Tous les vents ont enflé ses nombreux étendards. Rêvant du monde entier le trône solitaire, Ln soldat conquérant il parcourut la terre. Du sort des nations il fut l'arbitre un jour. Etonnés, devant lui les rois courbaient leurs têtes, Et, sujets couronnés, venaient parer ses fêtes. Des rivaux de sa gloire il composait sa cour. On le vit, pour servir ses desseins téméraires, Distribuer l'Europe à ses sœurs, à ses frères.
P 0 E s I K s il t
VJ., du destin liompeur démonlrant les hasards,
Ilonoior de sa main la fiilc des Césars.
Ho ce monarque allier, de ce géant de gloire,
l.e sceptre eut un moment vingt trônes pour appui:
A ses revers si prompts quel peuple eût osé croire?
Les fruits de tant d'exploits, où sont-ils aujourd'hui?
Après tant de grandeur que reste-t-il de lui?
Une veuve, hélas! consolée.
Une tombe sans mausolée Qu'un ami courageux osa lui consacrer; Monuinenl oublié sous le feuillage sombre. Où nulle voix ne répond à son ombre.
Où sou ûls ne va point pleurer !
Ainsi trois conquérants ont ébloui le uiondc Qui retentit longtemps de leur chute profonde.
Leur exemple servira-t-il A ceux qui de la gloire affrontent les tempêtes? Quel fut le fruit de leurs conquêtes?
Le poison, le fer et l'exil!
(J vous que sur ces monts une humble croix protège. Vous, rois hospitaliers de ces déserts de neige, Qui sur les lianes des rocs, dans le creux des torrents. Du pauvre pèlerin cherchez les pas errants; Vous qu'au milieu des nuits guide ma voix sonore. Qui du fond de l'abime arrachez les mourants, Sans demander quel Dieu leur désespoir implore; Charitables héros, qui, braves sans courroux, ()btciiez la victoire en n'exposant que vous, Marchez aux saints combats où la foi vous appelle;
Apprenez à ces rois de triomphes jaloux
Que si des conque'rants la couronne chancelle,
Au front de la vertu l'auréole est fidèle,
Et qu'au sein des fléaux qui régnent parmi nous
La gloire des bienfaits est la seule éternelle !
A l'hospice du mont Saint-Bernard, 16 septembre 1827.
MA REPO>'SE
On accuse mon cœur de ne pouvoir aimer,
D'être sourd aux accents qui devraient le charmer.
« Le poëte, dit-on, dans sa brûlante ivresse,
» Peut rester insensible en peignant la tendresse;
» Son art ingénieux, de lui-même vainqueur,
» Parle à force d'esprit le langage du cœur;
» Aux plus beaux sentiments son délire l'élève...
» Mais en chantant l'amour, c'est la gloire qu'il rêve;
» Son désespoir, ses cris, loin d'être superflus,
» Assurent à ses vers un triomphe de plus,
» Et, pour se consoler, il attend que le monde
» Applaudisse aux accents de sa douleur féconde. »
0 toi dont l'harmonie accompagne mes chants.
Qui fais parler mon ùme en tes accords touchants.
Toi qu'hélas! tant de fois j'arrosai de mes larmes.
Toi qui connais mes vœux, mes rêves pleins de charmes.
Mes regrets éternels, mes tourments, mon effroi.
Toi qui sais mon secret, ma harpe, défends-moi!
Dis comment le poëte, en pioie à la souffrance,
Peut célébrer l'amour, la joie et l'espérance;
Comment par l'avenir son génie attristé
S'abandonne à l'erreur pour fuir la vérité;
Dis comment, créateur des plus riants mensonges.
Son cœur désespéré s'exile dans ses songes.
Si les hymnes de gloire ont pour lui des attraits.
Pour des maux ignorés il a des chants secrets!
Mais les hommes, voyant son désespoir sublime.
Lorsqu'il faudrait la plaindre admirent la victime.
El ne comprennent pas, l'entendant soupii-er, Qu'un chagrin soit mortel dès qu'il peut inspire)-. Ainsi, quand le chasseur lui ravit sa compagne, L'aigle sort désolé du creux de la montagne, Et, reprenant soudain son vol audacieux. Va cacher sa douleur dans le désert des cieux; Dans l'espace avec lui ses chants plaintifs s'élèvent. Ici-bas commencés, dans les airs ils s'achèvent ; Les mortels le suivant au séjour étoile, N'entendant plus ses cris, le disent consolé, Et ne soupçonnent pas que l'oiseau des tempêtes Puisse gémir encore en planant sur leurs têtes!
Vous blâmez ma froideur et ma légèreté ; Mais, en ces lieux, l'usage impose la gaîté. On se rit des chagrins étalés avec pompe; Les yeux indifférents exigent qu'on les trompe. Il faut, se dérobant à leur vaine pitié. Réserver sa tristesse aux soins de l'amitié. Ehl qui pourrait me plaire en ce monde frivole, Oîi, soumis à l'orgueil, chaque jour on immole A de vils intérêts les plus doux sentiments. Où le soin de briller remplit tous les momenis; Où la jeunesse, hélas ! riche d'expérience, A fait de l'amour même une froide science? Dans ce siècle pédant, charmer n'est plus un don. Tout est calcul : les soins, le dépit, l'abandon. Les regards, les soupirs, la douce rêverie, Ne sont que les moyens de cette théorie. On s'étudie à feindre un injuste courroux, Avant l'instant prescrit Ton n'ose être jaloux, Et le plus exercé dans cet art difficile Est en nous séduisant moins aimable qu'habile.
Livrerai-je mon cœur à ce bel indolent?
Suivre ou donner la mode est son premier taleul.
PO KSI ES 281
D'opalos, de rubis, sa parure étincelle;
Et c'est en s'admirant qu'il me dit: «Qu'elle es.t belle ! »
Dois-je lui préférer ce jeune ambassadeur.
Qui prend la gravité pour de la profondeur.
Qui met toute sa gloire à contraindre son âme.
Et sa diplomatie à tromper une femme?
Séduite par l'espoir de succès éclatants.
Faut-il choisir enfin ce tribun de vingt ans,
Rhéteur ambitieux, sévère par système.
Qui maudit sa jeunesse auprès do ce Cju'il aime ;
Qui déjà, s'apprêtant à défendre nos lois.
Sur les moindres sujets veut exercer sa voix,
Et, rêvant au conseil sa future importance.
Fait en parlant d'amour des essais d'éloquence?
Non, ces heureux du jour ne sauraient m'allendrir: A mon amour il faut des larmes à tarir. Qu'elle chante les Cieux, la gloire ou la tendresse. Ce n'est point au bonheur que. ma harpe s'adresse ; L'n sourire m'enchante, un mot me fait rêver. Mais l'attrait du malheur peut seul me captiver. Qu'importent les secours, les accents du poète, A celui dont la vie est un long jour de fêle. Dont le cœur n'eut jamais de blessure à guérir. Qui ne fut point trompé, qui n'a pas vu mourir? Ah ! s'il est un mortel désabusé du monde Qui cherche en ses regrets un cœur qui lui réponde. Nommez-le... Fallùt-il en un désert affreux M'exiler avec lui... Nommez ce malheureux Qui, sans espoir, succombe à sa douleur extrême. Que l'amour peut sauver!... et vous verrez si j'aimo ! 1 1
Paris, 20 mai 1828.