‹ Poésies complètesChapitre 21 sur 79 · BAUDELAIRE · texte numérisé non relu

BAUDELAIRE

Pour ceux qui prêtèrent quelque intérêt au développement de ma pensée artistique, cette suite de douze poèmes évoquera la surprise de douze Nymphes blanches, subitement jaillies des secrètes forêts, et bondissant — cheveux aux vents — vers l'harmonieux horizon .

J'avais exprimé, dans les Vers Dorés, la période héroïque de l'Idée. Ici, l'Idée atteint sa période nuptiale. Les couleurs se sont attendries. Les formes ont pris plus d'indécision. A l'affirmation mag^nifique d'une personnalité, j'ai substitué les voluptueuses plaintes du désir. Souvent même, je me suis tu et j'ai laissé parler les choses.

Les hasards, qui sont des volontés mystérieuses, me

convoquèrent, ces temps-ci, aux fêtes de la terre. J'ai assisté à la naissance du printemps, dans Tantique parc de Versailles. A l'ombre des lambris poudreux, sous les feuillages étendus de ces vieux arbres, j'ai senti ruisseler, dans mes veines joyeuses , un nouveau sang*. Le monde a habité en moi.

Une fois encore, j'ai voulu chanter le bonheur des êtres : réaliser à jamais, en la beauté de leurs types primordiaux, les fleurettes qui me saluèrent, les rossignols qui chantèrent, quand je passai. Reconnaissant aux sites qui m'aidèrent à constituer l'éternité de ma conscience, je les ai décorés, de toute la grâce de la femme aimée.

Celle-ci, je ne Tai point ensevelie dans l'illusoire passé. Je l'ai laissée naître de mes poëmes, et, bercée par leur harmonie, resplendir de vague en vague, comme Vénus issue des gémissantes mers.

Les paysages m'ont libéré et m'ont rendu ma splendeur natale ;

Et puis j'ai rencontré la Forêt vagabonde

Qui, pour ressusciter le vieux dieu que je fus,

M'a tendu ses deux seins qui s'enflaient comme une onde

Et m'a mordu le cou, dans un rire confus (i).

(i) La Forêt.

DAPHNÉ

A mon tour, j'ai tenté de délivrer les paysages, en les préservant des interprétations vulgaires ou fausses, et en leur permettant de parler, dans mes vers, leur propre langage.

Pour célébrer ces amoureuses solennités, j'ai cru devoir recourir à l'emploi continuel du vers alexandrin, mais de « l'alexandrin libre », assoupli, variant ses coupes à l'infini. Soucieux, toujours, de Téclat et de la qualité des rimes, je ne me suis pas fait faute, néanmoins, d'user de toutes les libertés qui pouvaient apporter à l'orchestration générale plus d'immensité. M. Stéphane Mallarmé veut que l'on réserve l'alexandrin pour les grandes circonstances. Mais qu'y a-t-il qui mérite les honneurs du Vers-roi, plus que le lever auguste du printemps, le chant universel des choses vers leur réalité, et les pulsations de félicité du cœur des fleurs^ du cœur des sources, du cœur des hommes et de celui des tourterelles?

La Littérature, aussi, est en sève. Les générations nouvelles promettent à la France Tété merveilleux des idées. Saint- Pol -Roux vient de se dresser étrangement,

élevant des livres noyés de mystère. Henri de Régnier ne permet pas qu'on l'oublie. Maeterlinck a trois nouveaux drames et j'ai lu de Jean Moréas d'admirables vers. Quant à MM. Le Gardonnel, Raymond de la Tailhède, André Gide, Paul Valéry, Claudel, Gasquet et Souchon, je ne doute point qu'ils ne nous réservent de fort beaux livres.

Tout le vieux monde s'émancipe. Des voix hautaines prêchent, de tous côtés, la liberté des joies. L'inspiration poétique a retrouvé ses vraies sources.

Une conception nouvelle de la Divinité s'élabore. L'arbre humain s'élève, étincelant de fleurs. Demain, de hautes pensées fructifieront. Le divin est partout répandu. Les sombres azurs en reluisent. Les prunelles des vierges en sont alourdies et leurs flancs en tressailliront.

Puissent ces douze poèmes contribuer largement à l'œuvre de gloire et de vie. Sur l'Occident couvert de ses ruines fumantes, puisse notre Poésie se lever comme un vaste vent, soufflant des déserts.

Jacinthus était venu réhabiliter la raison, parler des cimes neigeuses de Grèce et des rives gracieuses du lac de Tibériade. Jacinthus marchait dans les luttes idéales, portant aux deux mains son âme sacrée.

DAPHNÉ

Mais la Musique est victorieuse. L'Ombre d'Orphée a brisé les enfers. L'arbre de Delphes a refleuri, Castalie s'épanche encore où boivent les tourterelles gémissantes,

EtDaphné s'avance, qui apporte le CHANT.

Paris, i5juin i8g4.

DAPHNÉ

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