‹ Poésies complètesChapitre 32 sur 79 · EMMANUEL SIGNORET · texte numérisé non relu

EMMANUEL SIGNORET

Rome, mai i8g8.

PRÉFACE DE L'AUTEUR

Les six poëmes de la Souffrance des Eaux furent récemment publiés par diverses Revues. Dès leur apparition ces poëmes soulevèrent dans la poitrine des jeunes hommes un violent enthousiasme. Mais sitôt que les Elégies et les Sonnets furent en lumière, une frénésie sympathique m'environna. Depuis plusieurs mois les lettres s'amoncellent. Bien que la Souffrance des Eaux ne soit point achevée, je dois me déterminer à livrer au public la partie qui en est écrite, en l'accompagnant de ces dernières œuvres qui firent bondir tant de cœurs et qui me concilièrent le suffrage des esprits les plus ombrageux.

Les Vers Dorés et Daphné avaient ému l'opinion et voici que, depuis ces livres, des événements extraordinaires se sont accomplis en moi.

La lecture soudaine deRonsardet deGœthe me révéla la qualité de mes propres dons. Un océan de poésie enflait mon sein depuis l'enfance. Ces deux grands hommes

m'aidèrent à constituer mon expression délinitive, ils me fortifièrent en moi-même; ils furent pour moi non point des modèles, mais de vivaces et hautains exemples. Par eux ma pensée prit conscience de toute sa capacité créatrice, de sa jeunesse et de sa force; ils chassèrent toute l'ombre de mon intelligence et ils en effacèrent toutes les rides. Leur lecture vivante et passionnée me délivra des erreurs que l'on m'avait imposées et de l'interprétation arbitraire et égoïste de plusieurs d'entre leurs tristes admirateurs.

A la même époque je visitai lltalie. Deux années consumées sous son ciel et parmi ses divins édifices n'ont point encore satisfait ma curiosité et mon amour. Rome et Pise, Florence, Naples m'ont ouvert leurs trésors. L'Italie m'initia à la vie complète et supérieure. Là, j'ai pu contempler la genèse des forces et m'accoutumer à l'antiquité de la vie. Chaque temple, chaque arc de triomphe imite et perpétue l'effort des hommes courbés ou des peuples qui se relèvent . Chaque colonne étend aux pieds du voyageur des amas de siècles avec son ombre. Chaque dalle cache une source des idées. Là, ma puissance expressive s'est développée jusqu'à la plénitude. J'ai pu enfin apprécier par moi-même comment pensaient et agissaient Cellini, Vinci, Michel-Ange,Titien et Raphaël. Et je me suis aperçu que je n'avais jamais pensé ni agi différemment. J'ai secoué le joug des traditions parasites,des rhétoriques imaginées pour affaiblir l'expression, de tout ce qui dénature et appauvrit l'invention. Dans

LA SOUFFRANCE DES EAUX

la littérature contemporaine l'ignorance revêt deux formes : un dog-matisme restrictif par lequel certains hommes s'affirment et au nom duquel ils nient tout ce qu'ils ne comprennent pas ; une tolérance ironique et méfiante qui annihile la personnalité de ceux qu'elle atteint et dévore, et qui ne saurait rien comprendre. Je hais et dédaig-ne ces deux états de presque tous mes contemporains. Aussi, jusqu'ici, ai-je à peu près vécu seul.

Je remercie les héros qui m'aidèrent dans le travail de la construction immortelle de moi-même : Spinoza, Balzac, Taine, Nietzsche et Renan . Ils m'ont poussé vers la lumière. Dans un Essai sur Y Italie, sur Ronsard et sur Gœthe{i),ie me ferai bientôt Fhistoriendes grands événement intérieurs que je viens d'esquisser à peine. Cet Essai sera la véritable Préface de la Souffrance des Eaux.Q^s quelques notes crayonnées sur les marches de la Logg'ia dei Lanzi,aux bords de la Piazza délia Signoria, à Florence, sont particulièrement destinées à des amis. Les Uffizi sont près de là avec leurs marbres, leurs statues d'airain et leurs toiles rayonnantes. A mes côtés se dresse le Persée de Benvenuto Cellini avec son Apollon, son Mercure et sa magnifique Minerve. Ahl puisséje faire pour ma douce patrie ce que tous ces maîtres firent pour la leur. Par les restes de l'antiquité, par eux et par Dante mes voyages en Italie furent pour moi une vraie naissance. Ils ont fait parler le marbre et l'airain. Par eux la couleur est devenue éloquente. Puissé-je

(i) Voir le Saint-Graal, numéro 21. (Numéro 2 de la 4® série.)

rendre la langue française aussi expressive. Puissé-je Tenrichir de traits aussi forts, aussi originaux et aussi impérissables !

Le nouvel homme est né en moi. II a repensé toute mon œuvre passée. Il a trouvé sa substance poétique d'une telle richesse qu'il a voulu lui imposer les éternelles formes de la vie.

A travers les cités illustres et les brillantes campagnes, j'ai partout emporté dans ma pensée une œuvre en qui je voudrais amasser toutes les flammes mélodieuses de mon sang, toute la force de ma jeunesse. La création de Jacinthus réjouit et tourmenta mon être dès mes plus tendres années. Presque enfant j'écrivis un Jacinthus en vers. Plus tard je traitai le même sujet en une prose qui fut jugée vigoureuse, opulente, éclatante et précise. Tout le monde connaît certains chapitres Jacinthus ( i). Enfin sur les bords du Tibre et de l'ArnOjSur les plages d'argent de Naples, parmi cette lumière précieuse, sous cet épais soleil, cette lune presque dorée et ces terrifiantes étoiles, ma conception de Jacinthus s'est mûrie, modifiée et perfectionnée. Encore une fois, mais d'une manière définitive, j'ai choisi pour Jacinthus la langue des vers, comme étant seule capable d'exprimer l'intégrale vie du monde et de tracer le caractère gigantesque

(i) Le chapitre I, le Hameau (aux Essais d'art libre); le chapitre II, Paroles sur la Montagne (au Mercure de France) ; le chapitre XIX, le Second Noël (à la Si/rinx, avec une belle Ode à Emmanuel Signoret de M. Paul Souchon); le chapitre XXXIII, la Messe d'or (a la Revue Sentimentale).

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et pur de mon héros. Par un lent et sublime effort j'ai su élever ma pensée jusqu'à la forme immortelle et unique. Ce nouveau travail ne manquera pas de susciter des appréciateurs enthousiastes. Gœthe fit subir à son Iphigénie et à son Torquato Tasso des transformations presque aussi considérables.

J'ai désappris pour jamais la restriction et la douleur. Ma conscience participe à la vie entière . J'ai rejeté toute méthode partielle. J'ai surpris les modes secrets d'expression de la nature elle-même.

Cette nouvelle forme, simple, incorruptible et totale ne pourra être comprise que par ceux qu'une raison haute et saine rendra dig-nes de la comprendre.

J'achève en bénissant la vie et puisque l'on me demande, avant tout, des œuvres, je livre, comme une nourriture d'harmonie, à la faim spirituelle des hommes qui sont assez nobles pour m'aimer, la Souffrance des Eaux, les Sonnets, les Elégies et les Poèmes.

Florence, le 1 5 juin 1898.

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