LES ÉLÉGIES
Mers ! la nef douloureuse aux sombres voiles d'or Sur vos vag-ues glissant emporta loin du bord La déesse aux beaux jeux, de ses cheveux voilée : Des échos de mon cœur a tremblé la vallée. J'ai faim et soif sur mes sommets étincelants ; Celle qui fut Taurore élevant ses bras blancs Ne me tend plus ses purs calices de rosée, La statue aux yeux d'or de Taurore est brisée ; Sur l'ivoire du luth ruisselle un lierre amer ; Le front taché de sang* la lune est sur la mer ; Le pain ne fleurit plus sur les blés pour ma table, L'eau coule et n'inscrit plus ses formes sur le sable : Je suis le chêne en fleurs dont la force a ployé. Tout le ciel sur moi croule et je meurs foudroyé.
Ail cimetière de Tivoli.
La colonnade en marbre éclate sur le ciel :
Sut les cyprès fleuris puisant un sombre miel
Erre un troupeau léger d'abeilles rougissantes,
La source à la clarté joint ses ondes naissantes,
Où maint spectre s'assied d'eau vivante abreuvé.
Quand l'astre couronné de lis sera levé,
Diane aux voiles blancs, l'œil clos sous sa couronne,
Que la brise du fleuve en grondant t'environne !
Nous mettrons aux bergers des flambeaux dans les mains,
Nous leur dirons : « Versez, par torrents^ aux chemins
La lumière opulente ! Assez d'âmes sont mortes !.. »
De la maison sans joie allez ! brisez les portes I
L'œil de l'homme a du ciel les charmantes couleurs.
Les membres parfumés des enfants sont des fleurs
Où, du pollen des dieux, l'homme vrai fructifie !
Des sépulcres brisés jaillit l'aube de vie ! »
LA SOUFFRANCE DKS EAUX
0 toi, belle lumière en nos sombres prisons ! Toi dont Toeil tour à tour a l'éclat des saisons, Couleur d'or printanier, couleur de fruits d'automne, Livide et g'racieux comme un été qui tonne Foudroyant les rameaux d'un orage de fleurs, Comme un hiver de neige enflé, tout blanc de pleurs ! Par les vivantes eaux roulant au fond du gouffre A l'immense contact de l'univers qui souffre Tu rendis tout ton corps sensible, bloc pieux^ Immortel marbre humain où vont vivre les dieux ! L'harmonie à ton nom coule à flot de mes flûtes, Les torrents ébranlant les déserts de leur chute En font gronder l'or pur des clairons assoupis. Par ces roses en gerbe et ces bouquets d'épis Je viens te consacrer mes bosquets solitaires,
Ma plaine à pleins sillons roulant le sang des terres Toi, tendre fleur des ceps, force et saveur du pain ! Je viens te consacrer par ces rameaux de pin Les monts, pour qu'à jamais sur leurs sommets tu vives, Et la mer avec tous les temples de ses rives.
Rome, oclobre 1896.
LA SOUFFRANCE DES EAUX