‹ Poésies complètesChapitre 75 sur 79 · TOMBEAU DRESSÉ A STÉPHANE MALLARMÉ 27 I · texte numérisé non relu

TOMBEAU DRESSÉ A STÉPHANE MALLARMÉ 27 I

Dans son cœur mon cœur prit sa source, Son astre a volé sur mon front ; La poitrine des monts se rompt, La plaine s'enfle sous sa course.

Des colombes et des verdiers Aux fraises de ses seins vont boire ; On voit briller leur rose ivoire Plus que la fleur des amandiers.

Seins clairs où la coupe se moule, Douce épaule de satin pur :

Des molles ceintures d'azur, Un beau torrent de roses coule.

Lève encor ta voix, luth pieux !

Vénus d'une main triomphante Pare des roses qu'elle enfante Mes marbres, image des dieux!

La colonnade qui rayonne En balance un pesant rideau, L'onde même en porte un fardeau !

— Alors, tordant une couronne

POÉSIFS COMPLÈTES

Dont elle enveloppa mon front, Vénus me soulevant de terre M'abreuva le cœur d'un mystère Que les siècles célébreront.

Déploie autour de moi tes tresses, Garde-moi toujours dans tes bras :

Les cœurs mortels ne goûtent pas Ces pures et fortes ivresses !

Mais quoi ! ton astre au ciel s'éteint, Ta forme aérienne flotte.

Reine, reine!!... Seul je sang*lote Agenouillé dans le matin.

Près des marbres aux 'nobles poses, Dans l'air tendre que son vol fend, L'aube n'éclairait qu'un enfant Qui me riait parmi les roses.

Amour I que ta légère main Sur cette fontaine immortelle Dans le marbre l'inscrive telle Qu'elle fut ce soir surhumain !

LE PREMIER LIVRE DES ÉLÉ&IES

à M. Pierre Quillard.

Entre, ô mon cœur! franchis les portes de rocher :

Mais, des torrents glacés pourras-tu t'approcher,

Cœur qu'une triple foudre alimente et soulève,

Toi qui perças de traits, comme un brouillard, tout rêve,

Cœur affamé d'amour, ô soleil douloureux.

Astre de l'inconnu ! tes implacables feux

Vont-ils s'éteindre ici sur la neige des cimes ? —

— Dans les neiges, miroirs courbés sur les abîmes.

Une stérile nymphe a miré ses longs yeux!...

Triste reine des monts purs et silencieux

Contre mon sein mortel craindrais-tu de descendre ?...

L'éternel désespoir fait ton regard si tendre!...

Le mélèze et le buis enlacent ton beau front ;

Sur les peuples tes chants éclatants voleront !

Veux-tu ma vie, ô reine ? elle créera ton être :

Aux bords où je naquis et que tu peux connaître

Les purs sanglots des vents animeront ta voix ;

Le myrte et les lauriers j composent des bois ;

Une épouse y cueillit la fleur de mes années ;

Mes fils y grandiront ; les Muses y sont nées !

Habitante des monts dont le cœur m'a parlé,

Reine au front de mélèze et de buis noir voilé.

Puisque ta belle lèvre à ma lèvre s'assemble,

Qu'en mes vers gémissants tout ton désespoir tremble!

Mon épouse !... mes fils î... ô tristes entretiens !...

Pleurons près des torrents I . . . mêle mes pleurs aux tiens !

Notre amour concevra quelque jeune harmonie,

0 Nymphe pour jamais à ma douleur unie !

Aux gorges du Gians.

LE PREMIER LIVRE DES ELEGIES

Si le cours incertain et léger des rivières Tremble en mes vers et si ton fleuve tout entier Y coule, et sous ta voix courbe ses ondes fières : Si les feux de mon sein conçurent un laurier !

Apollon, Apollon, Apollon, dieu des ondes

Qui parlent, dieu du jour dans tout mon sang miré !

Donne le son des mers et des forêts profondes

A ce beau luth amer prix de ton choix sacré !

Dieu! tu m'as dit : « J'ai vu, dans les jours d'amertume (( Ton esprit, tel mon front de feu, purifié « Par les brouillards, ton cœur, sacrifice qui fume : « Mon chant était en toi quand ta voix a crié !

« Qu'éclate encor par toi ma voix, aux clairs ombrag'es ! « J'éclairerai ta force et la douleur est peu !... » — J'ai fui dans les déserts, sous les arbres sauvages Pour préserver ton choix trop terrible, beau dieu I

Dans tes temples chéris, les marbres, ces doux êtres, Gardaient fidèlement la force de tes bras ; Des lauriers y veillaient comme d'antiques prêtres ; Là ton astre brillait plus voisin d'ici-bas !

Comme ton char sculpté vole parmi les mondes, A travers les pensers guide encor mon esprit ! — Gloire aux luths immortels, rois des choses profondes, Au chant des luths qu'un Dieu ceint de lauriers m'apprit.

LE PREMIER LIVRE DES ÉLÉGIES

à M. Jean Moréas.

Je ne veux pas mourir, la vie est douce et grande : J*ai vu sur l'amandier verdir la jeune amande Et les fruits du pêcher s'enfler comme des seins. Muses ! vous soutenez mes plus hardis desseins, Ma parole de feu vousTavez enfantée Pour qu'elle soit enfin des races écoutée.

à M, Galixte Toesca.

Je ne te confierais, ô Nuit, ces chers mystères Que si leur fruit de vie éclatait au soleil : Hippocrène a vaincu les ondes adultères ; Je vois le souvenir à l'avenir pareil.

Si le poids des baisers fit fléchir l'auréole, Quelque tendre laurier au myrte a succédé. Gomme enfant de ces nuits j'ai conçu la parole, Erato ne m'a point aux mortelles cédé.

Esprit des nuits d'été !... Les mortels que nous sommes Des plus hautains plaisirs n'ont gardé qu'un san^i^lot ! Extase! !. . . mots compris des savants jeunes hommes : Du char d'or de sa sœur Phœbus parlait au flot.

LE PREMIER LIVRE DES ELEGIES

Celle qui sanglolait d'amour sur le rivage Fut-elle Juliette ou bien Gordélia?

Etait-ce un myrte d'or ou ton laurier sauvag'e, Phœbus! qui pour jamais à ces bords me lia?

0 Cannes ! jamais Toeil véridique des Muses

Ne t'avait éclairé pour l'immortalité. —

Tremblez sur ses deux mers^ belles strophes confuses,

Comme oscille un brouillard au clair des nuits d'été.

Le i3 juillet 1897.

à M. Ernest Raynaud pour le remercier de ses grands éloges,

0 ma nymphe agile, Voici le vallon, Le ruisseau fragile Que rompt l'aquilon :

Nymphe triste et belle, La brise t'appelle !

L'éclat de ton œil Du jour même abaisse La pompe et l'orgueil .

Ta chair, ô richevSse !

Brille mollement Comme un diamant !

LE PREMIER LIVRE DES ELEGIES

Du ruisseau, de l'antre,

Tu te détachas,

0 Nymphe, au beau ventre !

Et tu m'arrachas

Mon cœur sans défense.

Nymphe sans enfance!

Telle en son plein âg'e, Des hauts flots, Vénus Bondit sur la plag'e, Ses deux beaux seins nus ; Du front du dieu, telle Cette autre immortelle !

Mais ton sein brûlant Où -prend-il ses flammes?

Phœbus violent, 0 père des âmes !

Pitié pour nos vœux, Eparg-ne tes feux !

0 Nymphe farouche.

Mon sang* tout entier Fut bu par ta bouche,

POÉSIEvS COMPLÈTES

Et mon frais laurier, Sous votre amertume, Baisers I se consume.

Mai brillait dans l'ombre, Tendre et menaçant ; Tu mis un chant sombre Au luth innocent.

Vagues d'Italie, Pleurez Ophélie !

Ton bras invincible Me soulève aux cieux :

Dans la flamme horrible Descendent les dieux.

La terre où Ton aime Charme le ciel même.

LE PI\EMlEr\ LIVRE DES ELEGIES

ou ÉLÉGIE DE LÉRINS (ÉLOGE DES sanglots)

à la mémoire aimée de Dante Alighieri.

Sanglots I seule musique Où rien ne se corrompt, Du beau monde physique Accent soudain et prompt, J'ose enfin vous élire 0 sanglots! sur la Ijre.

J'ai déserté les roches Et leur mélèze amer.

Mon cœur à tes approches Tremble en mon sein, ô mer !

Mer tragique, mer sainte !

Reste unie à ma plainte !

Que ta vague me jette Aux sommets éclatants Du Pinde ou du Taygète !

Mais garde-moi longtemps Sous les tristes ombrages De tes profonds i^ivages.

Voici le jardin triste Où des arbres au vent Vacillait Taméthyste :

Là, j'écoutais souvent Dans des marbres d'Athènes Se briser des fontaines!

Quoi! Diane, une larme Sur ta face a frémi !

Sous le luth qui les charme L'onde et Tarbre ont gémi :

Quoi ! Calliope pleure!...

Faut-il que mon cœur meure

LE PREMIER LIVRE DES ELEGIES

à M, Deniau.

Tendre couronne d^or, 1 écume autour des îles S'enflait, la lune était sur les vagues tranquilles.

Seule Tonde indécise enfanta la beauté, Car la splendeur du monde est sa fragilité, Et cette grande fleur de lumière qu'on nomme Bonheur si l'on est dieu, mais si l'on reste un homme L'été, saison, hélas! des destins accomplis, N'a-t-elle point laissé, sur ton beau front, des plis? — La sainte volupté met au cœur une ride.

Ami, je songe à toi près de la vague aride

Où j'invoquai jadis mes dieux qui sont les tiens :

Findare au cœur brillant, roi des chants cynthiens,

Et Virg'ile attentif aux choses ignorées,

Et celui qui guida les neuf Muses dorées

Notre illustre Ronsard, et Lamartine au flanc

Blessé par une Nymphe, et près du temple blanc

Lavé des mers, sacrant de son ombre leurs ondes,

Deniau^ j'ai courbé sur les îles profondes

Pour ton front éclatant ce beau laurier marin ;

J'ai confié ton âme au sombre et pur airain

Des paroles de vie où le temps même s'use!...

Etre du monde ! . . . Muse ! . . . ô Muse ! . . . triste Muse ! . . .

LE PREMIKIl LIVRE DES ELEGIES

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