‹ Poésies complètesChapitre 77 sur 79 · LE CIMETIÈRE DES CYPRES ET LE CIMETIERE DES PINS · texte numérisé non relu

LE CIMETIÈRE DES CYPRES ET LE CIMETIERE DES PINS

à M. Bernard Lazare.

Innocent cimetière où le cyprès léger Qu'éclaircit l'aquilon, que le zéphyr rend sombre. Veille et jette un mystère à l'esprit du berger I De mes fertiles ans j'ai supputé le nombre.

Cimetière héroïque où resplendit le pin, Tombeaux, graines de vie éternelle! Cybèle! Ma pensée est rompue, ils ont dit : c'est le pain ! Les pires cœurs ont dit : comme sa lyre est belle !

0 pins chers à mon cœur, cyprès comme un vaisseau Vacillants! j'ai reçu le luth que sollicite Tout esprit vain ; Phœbus fit de feux mon berceau : Temple de sang qui chante, un dieu secret m'habite I

LE PREMIER LIVRE DES ELEGIES

Neuf Muses tour à tour ont voulu m enfanter! Si ton Ronsard et si ton Lamartine, ô France! Et ton Racine enfin qui me force à chanter, Se jetant dans ma voix m'ont appris la souffrance!

Qu'ai-je fait pour subir ce formidable choix? Si des sanglots d'amour éclatent quand je passe, Si le bruit de ma Ijre, ô mer! couvre ta voix, Si Phœbus m'emporta sur son char dans l'espace,

Rendez-moi les forêts et mon père et la paix ! Que Maurras se courrouce ou Van Bever grimace, Que faire à mon laurier chaque jour plus épais Si la force des chants sur mon seul luth s'amasse?

Toi, comme un cœur d'enfant, langage encor glacé, Je t'ai donné Taccent des plus secrets poètes : Dante^ agile laurier jusqu'aux enfers baissé, Gœthe sculptant son front de ses mains inquiètes,

Et Shakespeare dont l'œil a des feux créateurs ! Parler de France! au marbre antique je t'élève! Sansot-Orland ! mon front atteint ces purs sculpteurs La vie a commencé, mais ma pensée achève.

Tradition, pins éternels, cyprès pieux!

Sur les tombeaux assis, cercle attentif des âmes! Je veux hausser le monde au front même des dieux, Puis, chantre fructueux, m'endormir dans les flammes 1

LE PREMIER LIVRE DES ELEGIES

ÉLÉGIE X à MM. Calixte Toesca et L... B ..

Si mon cœur tout entier brille comme une fleur, Tout son terrestre encens parfume mes semblables; Que le lâche te cède à ses frères, douleur! Seul le pain de la joie est rompu sur mes tables!

Tu me donnes, Hermann, la paix de tes yeux fiers, Mon frère délicat, mais sais-je situ souffres? Ta pudeur se balance et luit sur tes hiers Comme une rose cache et parfume des g^ouffres.

Toi par les mains de qui Tépine est aig-uisée, Ami plus malheureux laisse-moi fuir tes doutes! Mon esprit amolli par Tag-ile rosée Léger comme Cécrops résonne au feu des routes !

Toi, tu m'as protég-é d'un bouquet hérissé! Par toi mon doux génie est pur de sacrilèges Et resplendit plus grand sous ton œil courroucé ! Mais que faire des pleurs dont sur moi tu t'allèges?

Sous le cristal du frêne ou les sapins épais Tu ne m'auras point fait vénérer les ruines; Ton cœur, clairon crevé, me vante en vain sa paix. Désarmé de son or par de fausses doctrines.

Ton nom sans timbi-e, hélas ! et qui peut désigner Tant d'êtres ! sur la bouche éloquente des Muses Ne prendra point la vie. Hélas ! j'ai vu saigner Dans tes mots tant d'aïeux factices, tristes ruses !

Mais ton cœur est vivant, il grossit les échos. Vois s'ouvrir le vallon, le ciel au flot s'efl^ace, Vois l'éphémère éclat des purs coquelicots, Ecoute ton cœur battre, il te dira ta race.

J'aime ta race, hélas! Vieillard, ton front plissé

Pour mon œil fatidique est Tairain d'un vain masque ;

Mon laurier fermera ton destin commencé

Toi qui sus tant chérir ma Minerve au beau casque!

LE PaEMIEPv LiVi\E DES ELEGIES

Mais je te laisserai sur tes cliemins amers :

Mes jours plus éclatants, tu ne pouvais les vivre...

Ou bien preocls-moi ces nefs et monte sur les mers! —

— Toi , mon Hermann , accours ; ouvrons quelque cher livre!

Le doux rossignol veille, oh ! sous l'ample forêt Où Diane descend de son char pour nous plaire, Viens couronner mon front ; un monde neuf paraît ; La rosée a dissous ta trop juste colère :

Calliope se mêle au groupe de tes sœurs, Sa voix qui ne ment point proclama la plus belle L'une d'elles ! . . . Bercés au rhythme de nos cœurs Tremblent les bois, les monts et la mer immortelle.

Trop doctes nuits, berceau des races sans affronts ! Déesses, à nos cœurs donnant vos corps sans ride ! Vous couvriez le labeur suave de nos fronts Sous le myrte fécond ou sous la rose aride !

Vous m'avez accordé ce nocturne laurier.

Pur modèle de gloire et d'amour pur exemple.

Chers héros et vos sœurs!.,, et pourrai-je oublier

Ces doux corps blancs en qui j 'entrais comme en un temple?

à M. Sully-Prudhomme.

Rends-moi la mer brûlante et ces plâges de sables Plus molles que les mers et g'ardant le soleil Dans leurs tendres cristaux ! sur l'île étends mes tables Et que la vague encor me verse le sommeil !

Et le jardin marin où les brises fidèles,

Haleines de Pallas, viennent sculpter les fleurs : —

— Permesse y fend le sol ; que ses eaux les plus belles

Chargeant mon sein du poids des images nouvelles

Fassent briller le front de mes jeunes Douleurs !

LE PREMIER LIVRE DES ELEGIES

ou ÉLÉGIE DE MAI

au tendre et grand Alexandre Roy.

Destins, destins, corps bruts par Tesprit achevés !

La lune est sur les monts, les astres sont levés!

Sur la rose assoupie un beau Zéphyr nu vole;

Dans l'éclat velouté de cette lune molle

Les œufs des rossignols brillent ! Soleil pieux

Bientôt tu mûriras ces fruits mélodieux;

Le chantre aux tendres veux brisera ses demeures ;

Il dira le secret rayonnement des heures,

L'eau des vallons g'iacés, le saphir des bluets,

La foudre sur les lacs et les antres muets.

Les sang-lots des rameaux trembleront dans sa phrase !

Et la lyre, et la lyre, et la lyre en extase

Fléchissant sous le poids de ces vaines chansons,

Regrettera Téclat de ses antiques sons.

Par ces brillantes nuits, Muses, ô mon génie! Marchons, des sillons verts à ce blé d'harmonie! Surces palais lé gers courbez vos fronts dorés I J'ai dormi sous les feux de vos yeux inspirés ; J'ai bu toute la vie à votre haleine aimée : Oh ! que la lyre entière en mon sein soit formée !

LE PREMIER LIVRE DES ÉlÉGIES

ou LES PRÉSENTS DES GRACES

Galixte tant nommé par les lèvres dorées De la tendre élég'ie ! aux plages inspirées Que d'écume et de feux la mer latine bat, Le char flexible et pur des trois Grâces s'abat.

L'une porte une rose et soudain me Taccorde,

L'autre, dont l'esprit sonne à l'héroïque corde

Que me tendit Phœbus suave et meurtrier,

Fait couler sur "ma tempe un abondant laurier.

Et la troisième, au bord des solitaires ondes

D'où les yeux de Vénus brillèrent sur les mondes,

Veut, tant mon haut sang'lot à son doux cœur est cher,

Par un lien de myrte à son corps m'attacher.

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Construites d'une larme, ô mes Grâces parfaites ! Touchez ces cœurs nourris d'éphémères ardeurs : Pitié pour les absents en proie aux faux prophètes ! Cœurs que j'aime, g'oûtez ces délicates fêtes: Le front de la Victoire a de belles pudeurs !

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