‹ Poésies complètesChapitre 15 sur 61 · A MA FEMME · texte numérisé non relu

A MA FEMME

Ce que je vous demande, ô ma jeune sœur blonde, Ce n'est point cet amour qui lutte avec le monde Qui rencontre partout le dédain ou l'affront ; Qui toujours à son cœur reçoit quelque blessure Et ne trouve jamais une retraite sûre Où pouvoir reposer son Iront;

En vain espère-t-il échapper aux embûches De ces frelons jaloux qui dévastent les ruches, En vain se cache-t-il pour travailler son miel Parmi les bois obscurs, les discrètes ravines Et les replis profonds des sauvages collines, Le plus loin de la terre et le plus près du ciel...

L'Opinion le traque et le poursuit sans trêve!...

S'il veut de l'avenir caresser le doux rêve,

S il cherche dans son cœur des rires et des chants,

Il v trouve le froid et le silence et l'ombre,

Il se heurte en lui-même à des débris sans nombre

Et ne tressaille plus qu'à des. instincts méchants ! . . .

Il est déchu de tout, de la bonté première, De l'inspiration, poétique lumière, Du bonheur d'être pur, de l'espoir d être heureux; 11 avait fui le monde, il fuit la solitude Et vers un autre exil plus lointain et plus rude Il reprend son vol ténébreux !

Ce que je demande a cette heure, C'est le repos, c'est le sommeil, C'est un vallon où ma demeure S abrite de l'ardent soleil ; C est, loin du bruit des avalanches, Un ruisseau caché sous les branches, Ln dùme épais de roses blanches, Où s'émousse un rayon vermeil!

L'été, c'est, ù ma bien-aimée, L'odeur des herbes dans les prés, C'est la plaine au loin parsemée De bluets et d'épis dorés, C'est le raisin qui se colore, Un nid d'oiseaux qui vient d'éclore, Le premier baiser de l'Aurore Sur le sein fécond de Cérès ! . . .

L'hiver, c'est une solitude

Où le froid ne pénètre pas,

Ln asile où la pâle étude

N'ait pas seule conduit mes pas :

C'est votre bouche qui sourie.

L'accent de votre voix chérie

Et parfois une rêverie

Qui vous endorme dans mes bras ;

C'est un continuel échange De caresses et de serments, Luc foi qui jamais ne change Et se retrempe aux dévoûments ; A otre cœur où le mien s'épanche, Votre sein où mon front se penche.

L'étreinte de votre main blanche Et l'éclair de vos yeux charmants !

Vssez longtemps, parmi les déserts <vl les grèves, J ai poursuivi I essaim tumultueux des rêves

Oui m'échappaienl toujours.

J'ai fendu bien des Ilots, j ai gravi bien des cimes, Mon vol s'est égaré sur d étranges abîmes

Dont Dieu seul connaît les détours !...

Par le même désir des choses inconnues, Quelques âmes en peine avec moi sont venues ;

Pour faire le chemin, Nous nous sommes aidés de la voix et du geste, El nous avons marché dans le désert funeste

En nous donnant la main :

Nous avons entrevu les rives éloignées

Où croit le rameau d'or qu'aux heures fortunées

Nous espérions cueillir.

Mais ce n'était qu'un vain et splendide mirage... Et les pauvres rêveurs ont, à bout de courage,

Souffert jusqu'à mourir ! . . .

Fléchissant sous le poids d'une angoisse infinie, J'ai suivi les progrès de leur lente agonir;

Loin de l'oubli rongeur J'ai bien profondément enfoui leur dépouille Et leur nom, souvenir que rien d'impur ne souille,

Esl resté dans mon cœur !

Page 1