A DEUX BOXEURS
(Jules Janin et Félix Pyat.)
Courage î à qui fera les plus grossiers scandales En s inspirant la mieux du langage des halles, Tour à tour en public colportez vos écrits, \misi qu'on voit, l'hiver, dans le brumeux Paris Au coin d'un carrefour, aux abords d'un théâtre, Des femmes en haillons, à la face olivâtre, Le madras sur le front et le cynisme aux yeux. Offrir des fruits gâtés, verts, étranges, douteux,
Dans un osier malpropre étalés devant elles Sous un vieux papier rouge où fument des chandelles El crier aux passants : — A trois et quatre sous Le Portugal! c'est gros, c'est bon, régalez-vous!...
Courage! que chacun se défende et se venge, Grands hommes!... cet hiver est pluvieux, la lange Se mule en abondance aux ruisseaux débordés, Puisez à pleines mains, gratis, et puis vendez!... On vous voit, engageant ces luttes héroïques, librement affecter de grands ans satiriques, Vous draper à l'envi dans des plis surprenants El froncer le sourcil comme des dieux tonnants, La flamme de l'orgueil en vos regards s allume, Dans le fiel, dites-vous, nous trempons notre plume... Non ! non! ce n'est pas là, qui pourrait le nier, La style qu'employaient Juvénal et Régnier! Non! ce n'est même pas du fiel, c'est de la boue Qui de vos doigts salis jaillit sur votre joue !.. .
Quel est donc votre but? pourquoi — parlons plus bas Mêler le nom de l'Art à vos honteux débats? Pourquoi traînant ainsi la Muse échevelée Dans la rue, au milieu de la foule assemblée.
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Et comme une Phrvné qu'on ne respecte point
La prendre pour témoin d'un duel à coups de poing.
Soit qu'elle se repose à l'angle d'une tombe Comme sur un cyprès une blanche colombe. Et sur le marine froid quand elle y vient prier Ecrive un nom illustre et dépose un laurier; Ou qu'en un autre endroit du lugubre ossuaire Elle écarte en tremblant les longs plis d'un suaire Et baigne de ses pleurs le corps inanimé D'un de ses nobles fils qu'elle avait seule aimé, Et que dans l'avenir sa douleur maternelle Liii promette du moins une palme immortelle A ce poète auquel nul ne tendit la main. \uquel on refusa de 1 espoir et du pain î Soit que s'abandonnanl à ses plus beaux délires, Les main-- pleines de (leurs, le-- yeux pleins de sourires, Prêtanl sa voix sonore aux triomphes charmants, Elle proclame, au bruit des applaudissements, Le nom d'un plus heureux qui voit malgré 1 envie Luc gloire précoce orner sa jeune vie ! Soit enfin, et c'est Là son plus noble devoir. Que, sœur intelligente, elle vienne le soir D'un enfant studieux encourager les veilles, De la terre promise évoquer les merveilles,
El lui montrer du doigt, pour prix de ses travaux, Sa place réservée cuire tous ses rivaux! Profanes, laissez-la dans sa noble attitude, N'allez point de vos cris troubler sa solitude!...
Hors <lu temple de l'Art portez vos pas impurs, Emmenez vos tréteaux et le long d autres murs Etalez à loisir vos étranges boutiques Qui charment les badauds de nos places publiques, \oilà les spectateurs dignes de pareils jeux!. .. Hors du temple, marchands de scandales houleux! liais sous le fouet levé chacun de vous résiste Et crie impudemment : — Mais je suis un artiste! Je suis ici chez moi ! —
^. ous des artistes? non !
Vous en volez l'habit, nous en souille/ le nom, Mascarilles bavards dignes de l'étrivière Comme les faux seigneurs bâtonnés par Molière!.., Quels litres avez-vous, visibles ou secrets, Mouches qui bourdonnez sous le char du progrès? Les mauvais jugements sortis de nos cervelles, Vos liaiues de calcul, nos brutales querelles,
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Qu'est-ce que cela fait à l'Art, au nom du ciel, A l'Art immaculé, tout-puissant, immortel?... Vous vous ressemblez bien, vous êtes bien les mêmes, Dans du papier doré taillant vos diadèmes, Usurpateurs courbant sous vos sceptres d'un jour Ceux qui brident pour l'Art d'un éternel amour ! Mais quoiqu'injustement la foule vous renomme Contre les vrais élus que pouvez-vous en somme? Sans avoir incliné sous vos arrêts leur front, Ceux qui doivent grandir malgré vous grandiront, Les autres n'auront pas leur page dans l'histoire; Votre publicité, messieurs, n'est point la gloire, L'une est dans le présent, l'autre est clans l'avenir, El vous n'empêchez rien de ce qui doit venir!...
Non! la Muse, du ciel suprême confidente,
Veillant sur les fronts ceints de l'auréole ardente,
\ a pas besoin de vous, il est temps d v songer,
Pour les glorifier ou bien pour les venger!
Lt nous n'aurez plus même une tombe inconnue
Qu en une nuit d'azur s'élançant de la nue
Souriante, pareille aux étoiles ses .sœurs.
El traversant des airs les mornes profondeurs,
Elle s'approchera de quelque froid squelette El lui dira : c'est l'heure! éveille-toi, poète!... Puis, le radieux couple, eu se tenant la main, Du céleste séjour reprendra le chemin!... Puis au lever de l'aube, au réveil de la terre, Sur le sol où dormait le martyr solitaire Qui de l'obscurité, vivant, n a pu sortir, On verra tout à coup un monument surgir, Et l'encens de la foule à genoux sur les dalles Montera vers sa gloire en bleuâtres spirales!...
Plus loin, je le répèle, allez vous disputer!...
La Muse est patiente et lente à s'irriter Comme tout ce qui tient de la divine essence, Comme la foi, la force et la toute-puissance! Le ciel n'a pas d'azur aux jours les plus sereins IMu^ calme que celui de ses a eux souverains, Des belles mains errant aux cordes de sa lyre I "ni rarement vibrer celle de la satire; Si sa lèvre se plisse et pâlit un moment,
-i de tristesse ou bien de dédain seulement... Mais (pion la pousse à boni, sa colère est terrible Mille éclairs ont jailli de son <ril inflexible,
Un glaive formidable élincelle en sa main,
Sa poitrine revêt la cuirasse d'airain;
Ce n est pins une vierge, une sœur, une amante,
Rêvant sous la feuillée au bord d'une eau dormante,
C'est Pallas sillonnant les plaines de l'éther
On le grand aigle veille aux pieds de Jupiter,
Et sur ses ennemis qu'elle réduit en poudre
Elle lance de là l'impitoyable foudre!...
Quoi ! tant de bruit pour toi, Muse ! tant de scandale ! Quoi ? tout cet attirail d'avocats et d'huissiers Tout ce baroque esprit en style de dossiers, Tout ce tas de badauds qui riaient dans la salle !
Toute cette chicane aux lettres si fatale, Ces querelles d'acteurs, ces intérêts grossiers, Des rosses a ton char en guide de coursiers, Tant d'ornières gênant ta marche triomphale ! . . .
Pauvre Musc, je plains tous ces tourments secrets, Permets-moi d'y mêler nies fraternels regrets, Car ta douleur doit-être aux poètes sacrée !
\ était-ce pas assez, dis ? sans les tribunaux, D'avoir à ta poursuite, au jour de la curée, La meute des amis et celle des journaux ?...
Allons, mon beau soleil, sois-nous propice à tous,
Aux jeunes comme aux vieux, aux sages comme aux fous !
Sur le palais et la chaumière Verse à profusion tes splendeurs qu'on bénit ; Au captif dans sa tour, à l'oiseau dans son nid,
Donne la joie et la lumière !
L'un te demandera de mûrir ses raisins, L'autre de féconder le sol de ses jardins,
L'amant des fleurs pour sa maîtresse, Le pauvre un peu de pain, le riche beaucoup d'or, Car à tous ici-bas s'ouvre comme un trésor
Ton inépuisable largesse...
El moi, je te demande un rayon de chaleur, Soleil, pour ranimer aujourd'hui dans mon cœur
Ma verve un moment engourdie ; Qu après l'hiver pour lui vienne aussi le printemps, Ma sombre muse en deuil fit gémir trop longtemps
L'Elégie et la Tragédie !...
Vu diable les soucis dont je me débarrasse, Le théâtre empesté de Grecs et de Romains, tes confrères jaloux, les journaux inhumains, Tous les membres charmants de l'infernale race !
Je pars ! je vais ranger mes fleurs sur ma terrasse, Uijjner mes gazons et sabler mes chemins, Improviser un parc grand comme les deux mains Et j'ai là près de moi mon enfant que j'embrasse...
Quoi ? huit vers sur quatorze ? achevons les derniers l.t prenons pour rimer la fleur des ébéniers : le te croyais, ma muse, encor plus engourdie...
le Hiis toujours poète et ma verve renaît, J'ai dix-huit ans, après toute une tragédie, Par Apollon, j'ai pu faire tout un sonnet !...