‹ Poésies complètesChapitre 3 sur 61 · II · texte numérisé non relu

II

La ville dort encor sous la brume bleuâtre.

Les coteaux sont charmants, le soleil rit aux cicux,

Le fleuve égare au loin ses flots capricieux

Et la forêt s'étage en vaste amphithéâtre ;

Tout chante autour de moi, l'alouette et le pâtre, Tout réjouit le cœur et satisfait les yeux, Tout semble dire : — Ami. plus de jours soucieux; Plus de travaux ingrats, le soir, auprès de l'àtre;

\ a respirer l'air pur et quitte sans adieu

Tous les livres humains pour ce livre de Dieu

Que le printemps entr'ouvre avec son doigt de rose!

Mais, en vain la nature étale ses beautés, Je reste indifférent et j'ai l'esprit morose, Car vous n'êtes point là. Marie, à mes côtés!

Il pleut... A mon foyer je retourne m'asseoir: Rêveur et soucieux, j'en ranime la flamme, J'éprouve des frissons qui me vont jusqu'à l'âme, Je ne vois pas sans peur grandir l'ombre du soir...

Je songe à Dieu. Marie, à l'amour, au devoir, A tout ce qui mérite ou l'éloge ou le blâme. Je songe à l'abandon que votre voix réclame, Puis aux deux tristes jours écoulés sans vous voir!.

Mais je songe surtout à mon départ funeste

Qui de notre bonheur va dissiper le reste.

A nos derniers baisers, à nos derniers adieux...

M'aimerez-vous encore après ce long voyage?... Hélas! des pleurs amers me viennent dans les yeux Kl de les retenir je n'ai pas le courage !

DÛ

Quand pourrai-je aux rayons do la naissante aurore T'asseoir à mes cotés sur la terrasse en fleurs, Essuyer d une main tes veux mouillés de pleurs Et te cueillir de l'autre un lis qui vient déclore )

Loin du soleil ardent quand donc pourrai-je encore Trouver à tes genoux I oubli de mes douleurs. Sous les ombrages frais parler de jours meilleurs Et baiser ton front blanc que ma lèvre colore?

Quand donc pourrai-je entendre aux rayons du couchant L'écho profond du lac répondre à ton doux chant El les Esprits du soir soupirer dans nos voiles!

Quand donc pourrai-je enfin, sous un ciel tout d'azur,

A cette heure amoureuse où brillent les étoiles,

'1 endormir dans mes bras d'un sommeil calme et pur?

A quoi vous employer, longues heures du soir?

Je suis seul dans ma chambre et ma porte est bien close,

Je -eus monter vers moi le parfum de la rose

Et sur le balcon vert je suis allé m asseoir;

Je \ais lire d'abord, pour me rendre l'espoir. Celle lettre d'amour qui sur mon cœur repose; Puis, en la refermant, si ma lèvre s'y pose. L étoile à l'œil discret pourra seule me voir...

Ensuite, quand la nuit sera tout à fait sombre. Devant ton seuil aimé j'irai passer dans l'ombre Pour goûter au retour un plus heureux sommeil,

Ton image viendra s'incliner sur ma couche . Et, que le ciel soit pur ou triste à mon réveil, I ii sourire paisible entrouvrira ma bouche!

Près d'un ruisseau limpide. à l'ombre d'une treille, Une femme esl assise au milieu de la nuit, Son sein encor voilé s'agite au moindre bruit, Son front est sérieux et sa bouche vermeille,

Les oiseaux dans leurs nids dorment quand elle veille, Sa main jette des fleurs sur l'onde qui s'enfuit. Elle élève les yeux vers l'étoile qui luit Tandis que vers la terre elle penche l'oreille:

Elle murmure un nom d'elle seule entendu. \n\ souvenirs d'amour son cœur est suspendu Gomme un fruit déjà mur à la branche flottante;

Plein de crainte et d'espoir, triste et pourtant joyeux, Hier soir c est ainsi que j'aurais peint l'Attente. . . Ce matin je mettrais des larmes dans ses yeux!

Tu me dis bien souvent : — Si j étais jeune fdle,

Je quitterais pour toi ma mère et son lover,

Le lit au pied duquel j'aimais tant à [nier:

Le banc d'herbe où j'allais rêver sous la charmille;

Que l'ombre soit épaisse ou que le soled brille, Je bénirais toujours l'exil hospitalier Où mon cœur près de toi saurait tout oublier ; Là serait mon pavs. là serait ma famille !

Là. tant que Dieu voudrait, loin des regards jaloux.

Docde à tes désirs comme à ccu\ d un époux.

Je vivrais, pauvre enfant amoureuse et coupable! —

Pins tu pleures après tous ces rêves joyeux, Tandis que maudissant le sort qui nous accable Je bois avec transport tes larmes dans tes veux!...

Quand je te vois passer au milieu de la foule El chercher à sourire en cachant ta douleur. Livrée aux tourbillons comme une pauvre fleur Que loin du bord natal un fleuve emporte et roule;

Quand baisant tes cheveux qu'à mon gré je déroule. Ou ton front résigné, calme sous sa pâleur. Je rêve à tes genoux un avenir meilleur.

Et

(iue

tu cl

is

Partez, ami. l'heure s écoule!..

Oh! je voudrais tenir une arme dans ma main. T enlever dans mes bras et m ouvrir un chemin A travers ta famille et la mienne et le monde;

Mourir ou t emporter, sans nous voir désunis,

Dans quelque solitude inconnue et profonde

Où 1 amour nous ferait le plus charmant des nids !

Dans un rêve une femme à mes yeux s'est offerte : Seule, elle reposait sous un antre écarté. Le sommeil la montrait dans toute sa beauté Que cachaient mal les plis de sa robe entrouverte;

Les oiseaux s'enfuyaient de la grotte déserte.

Le soleil à regret y jetait sa clarté.

La brise murmurait le nom de Volupté.

De beaux lis défleuris la terre était couverte...

Pais, comme j'approchais et qu'un charme vainqueur Entraînait vers sa couche et mes bras et mon cœur. J'entendis une voix crier à mon oreille :

Le tigre est moins a°ilc et le lion moins fort Llle est impitoyable à quiconque L'éveille, Laisse dormir en paix cette sœur de la Mort!...

Résiste à mon désir, prolonge mon attente,

Quand je dis: aujourd'hui! réponds toujours: demain !

Ecarte mes baisers en repoussant ma main.

Et voile sous des plis ta blancheur éclatante :

Feins d'être tour à tour froide, injuste, inconstante. D'avoir l'esprit frivole et le cœur inhumain. Qu'importe?... Je voyais, ce soir, sur mon chemin. Un de ces fruits dorés dont la saveur nous tente...

Je dis en sourianl : — L'orgueilleux ne craint pas Qu'un passant jusqu à lui puisse allonger le bras. 11 croit que la hauteur le sauve, mais qu'importe?

Sitôl qu'il sera mûr, vienne un jour de chaleur.

11 se détachera du rameau cpii le porte

Pour tomber de lui-même aux pieds du voyageur! —

Oli ! vous êtes venue! et maintenant, à l'heure Où je rentre chez moi, tout rêveur, chaque soir. Dans notre grand fauteuil heureux d'aller m'asseoir, Je dis qu'avec l'amour l'existence est meilleure !

In fantôme charmant dont la lèvre m'effleure Dans l'ombre sur le seuil accourt me recevoir, Son œil joyeux et triste est ravissant à voir Comme un ciel de printemps qui sourit et qui pleure!

11 est partout, il vient sur mon bras s'appuyer,

Il ranime avec moi les flammes du foyer,

Sur le livre où je lis penche son cou de cygne...

Je vois sa main trembler et sa gorge frémir...

Puis, quand la nuit s'avance, il rougit, me l'ait signe,

Mois ('(Hciiis ma lampe et nous allons dormir!

L'égoïsme est partout, même dans nos amours ! L'homme est heureux fies pleurs que répand une femme. Il est fier de causer les troubles de son Ame. Les veilles de ses nuits, les remords de ses jours!...

Depuis crue tu m'as dit : — Je veux t aimer toujours. T aimer malgré le monde et la crainte du blâme, T'aimer malgré la mort que pourtant je réclame, Malgré Dieu dont ma faute éloigne le secours! —

Je pars presque joyeux, mon esprit se dégage Des soupçons inquiets, car je reçois un gage Plus sur pour nos liens que le calme du cœur !

Combien de fois aussi n'as-tu pas dit toi-même : — De son amour le temps peut devenir vainqueur. Mais tant qu'il souffrira je suis sûre qu il manne!...

Prononce mon arrêt, je l'attends en silence! Qu'il soit dur ou clément, je partirai demain, J'irai vivre ou mourir sous le beau ciel romain, La crainte dans mon cœur se mule à l'espérance...

Ma tète sur ton sein tombe avec nonchalance, J'ai les veux tour à tour fixés sur le chemin, Sur ta poitrine émue, et sur ta blanche main Qui de notre avenir soulève la balance!...

D'un coté le besoin d'un éternel adieu

Et la crainte du monde avec celle de Dieu,

Les serments, l'amitié, le devoir, la famille...

De l'autre, mon amour, tout seul, à les genoux! Qui donc remportera?... profonde est la charmille Ll l'ombre de la nuit s'abaisse autour de nous!

Sous l'ombre tic leurs cils ravonncnt tes beaux veux. Sous son voile entrouvert frémit ton sein <l albâtre. Tu cherches mes baisers et ta bouche folâtre Laisse échapper L'essaim des sourires joyeux !

L effroi de 1 avenir n'arrête point nos veux.

Pourtant le jour se montre à I horizon bleuâtre.

El I étoile pâlit avec le l'eu du pâtre

El oous touchons, Marie, à l'heure des adieux!...

Je par-! nos yeux bientôt n'auront plus que des larmes, Nos cœurs se rempliront de regrets et d'alarmes, Nos lèvres pour gémir s'ouvriront tristement...

Qu importe? oublions toul ! <\\< comme Juliette : — Non, ce n esl pas le jour] là-bas, ô mon amant. Chante le rossignol el non pas l'alouette! —

Non ! je ne sais plus rien si ce n'est que je t'aime ! Que cet amour me donne ou la vie ou la mort, Qu il fasse de mes ans la joie ou le remord, Ou il mérite indulgence ou mérite anatlième:

C est dit, je ne veux plus lutter contre moi-même, Mon cœur las du combat se replie et s endort. San- regrets du passé je bénirai mon sort Dût I enfer m'engloutir à mon heure suprême!

Si c est un crime, eb bien, ce crime est à moi seul :

plais toi, tu sortiras, pure, de ton linceul

Et les anges viendront te ravir sur leurs ailes...

Du liant des cieux alors plonge un œil plein d ell'roi

Dans l'horrible séjour des peines éternelles

Et puis laisse tomber quelques larmes sur moi!...

J'ai rêvé que mon cœur entrouvrait ses abîmes, Et; comme dans le monde où vivent les humains, J'y vis des frais sentiers, des arides chemins, Des fertiles vallons et des désertes cimes !

Ici dormaient encor les vices et les crimes,

Là brillait la pudeur ceinte de blancs jasmins;

Plus loin pleuraient dans l'ombre, en se tenant les mains,

La constance et la foi, mes premières victimes!...

Tout à coup, un ruisseau faible et caché d'abord

Su us l'herbe et sous les Heurs qui s'inclinaient au bord,

Gonfla comme un torrent ses vagues déroulées:

.)o vis ses lianes profonds absorber tour à tour

Les vices, les vertus, les monts et les vallées

Et mon cœur ne lut plus qu'un océan d'amour î...

Tu m'as nommé, dis-tu, l'autre nuit, en dormant, Lu cri s'est échappé de ta bouche effrayée, Des pleurs les plus amers ta couche était mouillée El Ion cœur agité battait péniblement:

(i esi un rêve menteur qui causa ce tourment Et tu souffris encore après être éveillée. El jusqu au lendemain, sûre d'être oubliée, Tu m as d'ingratitude accusé durement :

Oh! que n étais-je là, tout près de toi, dans l'ombre, Pour recueillir tes pleurs, pour en savoir le nombre, Pour les sécher après par autant de baisers,

Pour dire que t'aimer est ma seule pensée,

Et, voyant par ee mot tes doutes apaisés,

!<' rendormir bien \itc entre mes bras bercée!...

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