‹ Poésies complètesChapitre 42 sur 61 · LA CHARRUE · texte numérisé non relu

LA CHARRUE

On se hall a il ! la plaine au loin était semée De tourbillons produits par l'ardente fumée

()îi crépitaient les coups de feu...

Immobile, ('-paillant avec fermeté 1 arme. J'avais un souvenir pour ces cœurs pleins d'alarme

Dont vibrait encore L'adieu...

Nous étions là. quarante au [)lns contre vingi mille, Pendant que l'ennemi traitait avec la ville

Afloléc au bruit du canon ; Tous résolus, ayant cette même pensée Qu'avec un peu de cœur on pourrait voir chassée

La honte de l'invasion!...

Quelques hulans. la lance en arrêt, droits sur selle. De leurs regards où luit une fauve étincelle

Surveillent les terrains douteux...

Puis partent au galop, courbés sur la crinière... Nous lirons... et plus d'un roule dans la poussière

Au milieu de nos cris joyeux!

Puis comme un flot montant, je vois la masse noire De ces soldats-bandits que flétrira l'histoire

Envahir bientôt l'horizon, Ft ] entends contre nous tonner I artillerie. Et les obus prussiens pleuvant avec furie

Viennent foudroyer ma maison!...

Eh bien, en ce moment où la mort était proche, Un paysan sorti du village s approche

Traînant sa charrue après lui Avec cette lenteur toute particulière A la race de ceux qui cultivent la terre

Et qui ressemble à de l'ennui...

Alors, oubliant tout, combat, danger, mêlée, Je suivis du regard jusqu'au bout d'une allée,

Comme un phénomène touchant.

Cet homme qui partait de son humble demeure Sans se préoccuper d'autre chose... c'est l'heure

Pour lui de labourer son champ !

MAINVILLIERS

Celait un asile modeste

Où, loin de la grande cité,

Dans une solitude agreste

Se réunissait chaque été

Ma clicrc cl paisible famille,

Femme, enfant, vieillard, jeune fille;

Et comme un nid sous la charmille On le croyait bien abrité...

Tout à coup, la pauvre nichée, Comme à l'approche du vautour, S'envole toute effarouchée Jusqu'aux rivages de l'Adour...

Et je sens mon âme se fendre...

Mais seul et voulant me défendre Je reste à mon seuil pour attendre L'ennemi qui rôde à lentour!

Il vint, l'envahisseur sauvage

Qui ne songe qu'à dévaster,

Et dans le calme paysage

J'ai vu ses obus éclater;

Et, l'arme au poing pour la bataille,

Front haut, cœur froid, bouche qui raille,

A mon poslc. -mis la mitraille.

Comme un soldat j'ai su rester!...

Puis, quand débordés par le nombre

Il fallut céder le terrain, .

Je suis parti, le regard sombre,

Serrant mon fusil clans ma main.

Et fier de sentir dans mon âme Que 1 instinct du devoir enflamme Briller comme une pure Qamme Un contentement souverain!...

Avant la fin de la journée

Les reitres aux casques pointus

Sur la maison abandonnée

En pillards s étaient abattus...

Et qui donc osera prétendre

Que de ces gueux qu'il faudrait pendre

Un seul, bon mari, père tendre,

De la famille a les vertus?...

Erreur, mensonge, hypocrisie!

Car malgré ce droit du vainqueur Et malgré celte frénésie Qui d'un soldat fait un voleur, Ce nid vide mais tiède encore Où la voix de ceux qu'on adore Restait comme un écho sonore, Par mille riens parlait au cœur...

La dernière lettre envoyée

A l'hôte du logis désert,

Une capeline oubliée

Sur quelque meuble, un livre ouvert

L'alphabet de la iillo ainéc,

Un ruban, une fleur fanée,

Et sur un coin de cheminée

Lue poupée en toquel vert...

Jouets, berceaux, douces épaves De l'amour et de l'amitié, Ils ont tout saccagé, ces braves, Sans choix, sans respect, sans pitié, Et comme un do^ue qui se ioue

qui se j<

Des lambeaux souillés qu'il secoue, Ils ont tout traîné dans la boue, Tout pris, tout brisé sous le pié!...

Et personne parmi ces brutes

Ivres d eau-de-vie et de vin,

Ces ravageurs pour qui les luttes

Ne sont qu'un prétexte à butin,

\ a senti sa rage apaisée

l n seul moment par la pensée

De la maison qu'il a laissée Lui-même à l'autre bord du Khiu !

Et ce pillage fut si bête, Si brutal, si lâche vraiment, Que plus d'une fois je regrette D'avoir eu le cœur trop clément Aux prisonniers de cette bande Qu'on nomme l'armée allemande Et cjui furent sur ma demande En vaincus traités dignement...

Mais non! pas de regrets, en somme!

J'ai bien fait de faire cela Car on cesserait d être un homme En ressemblant à ces gens-là:

Enfants de la Gaule sans tache.

Luttons sans trêve et sans relâche, Mais laissons toute action lâche A tous ces bâtards d'Attila!...

LE HULAN

Dieu nous a repris notre mère.

Et quand papa travaille aux bois Je reste seule à la chaumière, Où je berce mon petit frère...

Arrive un soldat bavarois Armé d'un sabre et d'une lance.

.1 ,u peur, je veux crier... Silence/ Dit L'étranger d un ton brutal...

Mais loin de me faire aucun mal,

Il jette dans un coin ses armes, Court au berceau, de grosses larmes Tombent de ses yeux attendris...

— A mon Karl ccl enfant ressemble, Murmure-t-il, et sa voix tremble; /:'// A' regardant il me semble Que je suis encore au pays- ■ ■ Quand le reverrai-je, mon fils?

Puis un juron sort de sa bouche

Et reprenant un air farouche :

.l' ni fi un', des vivres! — .lu logis,

Monsieur, pus même du pain bis,

Nous n avons rien! — Tu mens, fillette/...

Il venait de voir ma chevrette

Qui dormait au bas du grand lit...

Vers la pauvre bète il bond il

Et comme une proie il l'emporte,

Me pousse, referme la porte...

Et le cœur tout glacé d'effroi

Je tombe à genoux quasi morte,

Mais le bon Dieu veillait sur moi!...

Un souffle chaud court sur ma lèvre,

Je rouvre les veux... c'est la chèvre!

Elle bèie en me caressant

Et sa blanche robe a du sang...

Tai tué l'homme, dit mon père

Tout pâle et debout sur le seuil,

// se passera de cercueil

Au fond de la (fraude marnière . . .

A tout pillard le même sort!

Cesl égal, enfant, pour le mort

Il faudra dire une prière...

El j'ai prié d'un cœur sincère...

Mais surtout pour cet orphelin Oui ressemble a mon petit frère, Et de l'autre côté du Rhin Va connaître deuil et misère!...

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