LA CHARRUE
On se hall a il ! la plaine au loin était semée De tourbillons produits par l'ardente fumée
()îi crépitaient les coups de feu...
Immobile, ('-paillant avec fermeté 1 arme. J'avais un souvenir pour ces cœurs pleins d'alarme
Dont vibrait encore L'adieu...
Nous étions là. quarante au [)lns contre vingi mille, Pendant que l'ennemi traitait avec la ville
Afloléc au bruit du canon ; Tous résolus, ayant cette même pensée Qu'avec un peu de cœur on pourrait voir chassée
La honte de l'invasion!...
Quelques hulans. la lance en arrêt, droits sur selle. De leurs regards où luit une fauve étincelle
Surveillent les terrains douteux...
Puis partent au galop, courbés sur la crinière... Nous lirons... et plus d'un roule dans la poussière
Au milieu de nos cris joyeux!
Puis comme un flot montant, je vois la masse noire De ces soldats-bandits que flétrira l'histoire
Envahir bientôt l'horizon, Ft ] entends contre nous tonner I artillerie. Et les obus prussiens pleuvant avec furie
Viennent foudroyer ma maison!...
Eh bien, en ce moment où la mort était proche, Un paysan sorti du village s approche
Traînant sa charrue après lui Avec cette lenteur toute particulière A la race de ceux qui cultivent la terre
Et qui ressemble à de l'ennui...
Alors, oubliant tout, combat, danger, mêlée, Je suivis du regard jusqu'au bout d'une allée,
Comme un phénomène touchant.
Cet homme qui partait de son humble demeure Sans se préoccuper d'autre chose... c'est l'heure
Pour lui de labourer son champ !
MAINVILLIERS
Celait un asile modeste
Où, loin de la grande cité,
Dans une solitude agreste
Se réunissait chaque été
Ma clicrc cl paisible famille,
Femme, enfant, vieillard, jeune fille;
Et comme un nid sous la charmille On le croyait bien abrité...
Tout à coup, la pauvre nichée, Comme à l'approche du vautour, S'envole toute effarouchée Jusqu'aux rivages de l'Adour...
Et je sens mon âme se fendre...
Mais seul et voulant me défendre Je reste à mon seuil pour attendre L'ennemi qui rôde à lentour!
Il vint, l'envahisseur sauvage
Qui ne songe qu'à dévaster,
Et dans le calme paysage
J'ai vu ses obus éclater;
Et, l'arme au poing pour la bataille,
Front haut, cœur froid, bouche qui raille,
A mon poslc. -mis la mitraille.
Comme un soldat j'ai su rester!...
Puis, quand débordés par le nombre
Il fallut céder le terrain, .
Je suis parti, le regard sombre,
Serrant mon fusil clans ma main.
Et fier de sentir dans mon âme Que 1 instinct du devoir enflamme Briller comme une pure Qamme Un contentement souverain!...
Avant la fin de la journée
Les reitres aux casques pointus
Sur la maison abandonnée
En pillards s étaient abattus...
Et qui donc osera prétendre
Que de ces gueux qu'il faudrait pendre
Un seul, bon mari, père tendre,
De la famille a les vertus?...
Erreur, mensonge, hypocrisie!
Car malgré ce droit du vainqueur Et malgré celte frénésie Qui d'un soldat fait un voleur, Ce nid vide mais tiède encore Où la voix de ceux qu'on adore Restait comme un écho sonore, Par mille riens parlait au cœur...
La dernière lettre envoyée
A l'hôte du logis désert,
Une capeline oubliée
Sur quelque meuble, un livre ouvert
L'alphabet de la iillo ainéc,
Un ruban, une fleur fanée,
Et sur un coin de cheminée
Lue poupée en toquel vert...
Jouets, berceaux, douces épaves De l'amour et de l'amitié, Ils ont tout saccagé, ces braves, Sans choix, sans respect, sans pitié, Et comme un do^ue qui se ioue
qui se j<
Des lambeaux souillés qu'il secoue, Ils ont tout traîné dans la boue, Tout pris, tout brisé sous le pié!...
Et personne parmi ces brutes
Ivres d eau-de-vie et de vin,
Ces ravageurs pour qui les luttes
Ne sont qu'un prétexte à butin,
\ a senti sa rage apaisée
l n seul moment par la pensée
De la maison qu'il a laissée Lui-même à l'autre bord du Khiu !
Et ce pillage fut si bête, Si brutal, si lâche vraiment, Que plus d'une fois je regrette D'avoir eu le cœur trop clément Aux prisonniers de cette bande Qu'on nomme l'armée allemande Et cjui furent sur ma demande En vaincus traités dignement...
Mais non! pas de regrets, en somme!
J'ai bien fait de faire cela Car on cesserait d être un homme En ressemblant à ces gens-là:
Enfants de la Gaule sans tache.
Luttons sans trêve et sans relâche, Mais laissons toute action lâche A tous ces bâtards d'Attila!...
LE HULAN
Dieu nous a repris notre mère.
Et quand papa travaille aux bois Je reste seule à la chaumière, Où je berce mon petit frère...
Arrive un soldat bavarois Armé d'un sabre et d'une lance.
.1 ,u peur, je veux crier... Silence/ Dit L'étranger d un ton brutal...
Mais loin de me faire aucun mal,
Il jette dans un coin ses armes, Court au berceau, de grosses larmes Tombent de ses yeux attendris...
— A mon Karl ccl enfant ressemble, Murmure-t-il, et sa voix tremble; /:'// A' regardant il me semble Que je suis encore au pays- ■ ■ Quand le reverrai-je, mon fils?
Puis un juron sort de sa bouche
Et reprenant un air farouche :
.l' ni fi un', des vivres! — .lu logis,
Monsieur, pus même du pain bis,
Nous n avons rien! — Tu mens, fillette/...
Il venait de voir ma chevrette
Qui dormait au bas du grand lit...
Vers la pauvre bète il bond il
Et comme une proie il l'emporte,
Me pousse, referme la porte...
Et le cœur tout glacé d'effroi
Je tombe à genoux quasi morte,
Mais le bon Dieu veillait sur moi!...
Un souffle chaud court sur ma lèvre,
Je rouvre les veux... c'est la chèvre!
Elle bèie en me caressant
Et sa blanche robe a du sang...
Tai tué l'homme, dit mon père
Tout pâle et debout sur le seuil,
// se passera de cercueil
Au fond de la (fraude marnière . . .
A tout pillard le même sort!
Cesl égal, enfant, pour le mort
Il faudra dire une prière...
El j'ai prié d'un cœur sincère...
Mais surtout pour cet orphelin Oui ressemble a mon petit frère, Et de l'autre côté du Rhin Va connaître deuil et misère!...