‹ Poésies complètesChapitre 102 sur 153 · ERNEST MILLET · texte numérisé non relu

ERNEST MILLET

Après que la Jeunesse a fleuri ton cercueil, Que ta ville natale a senti son long deuil, Sur ta tombe reçois la couronne tressée Par une main que l'âge aura bientôt glacée.

Je la dépose avec respect, ô jeune ami

Dans le renoncement de ton œuvre endormi !

L'avenir te devait les lauriers et la rose ;

Nos yeux les devinaient dans sa corbeille close.

Quand soudain elle s'ouvre et se vide en entier...

Une sèche immortelle en tombe. — Ni laurier,

Ni rose I — Gloire, amour, rien n'est plus de ce rêve

Qui s'annonçait durable, et qu'un jour nous enlève I

EllNEST MILLET 253

Ainsi tu suis Tellier au pays inconnu D'où, si ce n'est Lazare, aucun n'est revenu, Et dont Lazare, à ceux qu'il trouva sur sa route. N'a rien livré qui pût les soulager du doute.

Et nous, flétris par Fâgc, usés par les dégoûts, Nous vivons, nous marchons, après comme avant vous; Et notre seule excuse est d'en sentir la honte. Dont le sang à nos cœurs, avec vos noms, remonte.

Jeunes gens ! jeunes gens I si vous disparaissez

Les premiers de l'arène où, combattants lassés,

Gomme des sécuteurs que la résille enlace.

Nous n'aurons plus demain qu'à tomber avec grâce

Sous les yeux de ce peuple absurde et délirant

Qui rejette au passé tout ce qui le fit grand,

Si vous vous en allez, quels sont donc les courages

Prêts à braver l'averse et l'éclair des orages.

Et dignes de revoir l'aurore du matin

Où nos illusions souriaient au destin ?

En secret, je comptais sur vous pour Taventure D'où naîtraient les remparts de la cité future. Chrétienne par le cœur, latine par l'esprit, Et dans le monde entier mettant l'ordre prescrit. Dieu n'y condescend pas, et, maître de l'histoire. Vous épargne la peine... et vous ôte la gloire.

Repose donc auprès de tes vergers en fleur, Là- bas où les amis que te fit ton grand cœur Tourneront désormais un regard triste et morne ; Repose en paix, Millet, dans la terre de l'Orne.

Tes poèmes vivront : car le pur sentiment

Et l'art pur, sans lesquels ne brillent qu'un moment

Les flambeaux les plus vifs que notre rêve allume.

Assurent la durée à ton livre posthume.

Les esprits généreux demain y chercheront

L'idéal qui battait aux veines de ton front ;

Oui ! sur ta destinée, encor qu'inaccomplie.

Déjà plus d'un penseur médite et se replie,

Et remonte, au fil d'or de tes vers déroulés,

La suite de tes jours rapides et troublés.

0 poète, amoureux de la pourpre latine

Qui reprit sa couleur dans les vers de Racine,

Toi qui, pliant la phrase au rythme souverain,

Gardas l'intégrité du vieil alexandrin,

Lutteur qui, par ce temps de promptes défaillances^

Dans la vie et dans l'art portas haut tes croyances,

Aimas le Beau trahi, le Bien humilié,

Et la reine des jours à venir, la pitié,

0 Millet ! je voudrais sur ta récente fosse

Qu'une colonne (hélas ! au fût tronqué) s'exhausse^

Et qu'un lierre s'y vienne étroitement unir.

Amer et résistant comme le souvenir !

l'héritage 255^

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