L'HÉRITAGE
A Gaston Rageot.
Heureux celui qui sait aimer avec son âme Et que la vision de la chair laisse en paix ! Mais cet autre est captif en des réseaux épais Sur qui s'est abattu le désir de la femme.
Indifférent aux biens les plus hauts de l'esprit, Plein du souvenir seul de l'ivresse charnelle, Il promène partout son angoisse éternelle, Sachant de quel antique esclavage il périt.
Du fruit perfide et tendre où s'attacha sa lèvre- Apres mille festins encore inassouvi.
Il s'épouvante d'être à jamais asservi Et se traîne au hasard, rouge et pâle de fièvre-
Mal obscur, hcritc peut-être des aïeux, De leur destin brisé dans sa mâle espérance I Fleur morbide qui prend racine en la souffrance Dont leur tombe a gardé le mot mystérieux I
Oui, sans doute, quelqu'un de ces tristes ancêtres A, devant ses désirs, dans l'ombre rencontré L'obstacle social, comme au cachot muré Se heurte le captif dont se vengent ses maîtres.
Victimes du vieux monde où vinrent échouer Vos aspirations douces et naturelles, Le rêve qui pesa sur vos têtes rebelles, Votre fils, lui non plus, n'a pu le secouer ;
Si bien qu'il transmettra ce poison dans les veines De ses enfants promis au tourment du désir, Qui chercheront la paix dans l'erreur du plaisir Ou dans l'âpre douceur des austérités vaines.
Il regardait, d'un œil attentif et pieux,
Le portrait de l'aïeul peint en mil huit cent trente,
Avec un pli sévère a la lèvre souffrante.
Et d'épais cheveux noirs sur un front soucieux.
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Il se remémorait les dernières années De cet autre, en silence étouffant ses regrets, Et celui mort d'hier, et les liens secrets. L'accord simple et profond de tant de destinées.
Ainsi, vingt ans et plus, il avait, sans le voir. Eu sous les yeux le sort qui l'attendait lui-même Et l'explication du douloureux problème D'un désir légitime et pourtant sans espoir.
Il comprenait enfin quel fatal héritage Aggravait sur son cœur le poids de tous ses maux, Et ne se sentait pas, devant les jours nouveaux, De force à le pouvoir assumer davantage.
Qu'il repose à son tour ! la tombe est un lit sûr Pour le corps, et le ciel offre peut-être à l'âme Le seul bien désormais que son trouble réclame : L'apaisement, après l'orage, dans l'azur.
Qu'il repose ! ses fils continueront son rêve, Celui de ses aïeux, hélas I avec le leur. Jusqu'au matin d'hiver où, dans l'arbre sans fleur, La souffrance et le temps auront tari la sève ;
Jusqu'au jour où la race, en proie au mal ancien, De sa veine anxieuse ayant tari le fleuve, Par un matin d'hiver finira son épreuve Dans la paix éternelle et le pardon chrétien.
Ce n'est pas vous, aïeux I qu'en mes nuits d'insomnie J'accuse du stérile espoir en qui j'ai cru ; En mon cœur, héritier de votre mal accru, Votre mémoire obscure est bien plutôt bénie.
Vous le savez, 6 vous que je connus trop peu ! Je ne redoute pas de vous revoir en rêve, Et vous m'accueillerez, le jour où tout s'achève. Devant le Juge assis sur la nuée en feu.
Mais vers ce monde absurde et coupable, où vos âmes Et la mienne ont heurté le mur des préjugés. Mur de fange et de pierre où se sont engagés, Sans pouvoir en sortir, les fers purs de nos lames ;
Vers ce monde, comblé de tous les dons du ciel. Qui fut sans joie et sans tristesse généreuse. Epris de faux devoir et de formule creuse, Vers lui seul est monté tout le flot de mon fiel.
A sa mort, qu'un répit illusoire recule. Je consacre mes vers, mon sang et mon orgueil. Viens donc, ô muse ! avec ton vêtement de deuil Sous lequel un poignard sacré se dissimule.