‹ Poésies complètesChapitre 39 sur 153 · ROYAT · texte numérisé non relu

ROYAT

A A. Moinier ci V. Lcnoir

J'ai vu l'Auvergne à l'heure où l'étoile dernière N'est déjà plus à l'ouest qu'un point d'or incertain. Et de leurs cônes bleus et bordés de lumière J'ai vu les monts couper le ciel blanc du matin.

Je les ai vus bientôt, d'une arête plus dure, S'aligner, s'étager en double et triple rang : Tous, depuis Pariou, cratère de verdure, Jusqu'au Pu y-de-la- Vache au lisse et rouge flanc ;

Les vignes de Châteix, les pins de Gravenoirc, Randanne, où le bouleau se mêle au noisetier, Et les deux roches sœurs, Tuillière et Sanadoire, D'où tombe et se déroule un tapis forestier ;

94 LA. LAMPE d'argile

L'âpre route, mêlant les sorbiers aux bruyères, Tournante, ménageant la surprise aux détours, Les grands ravins, comblés d'arbres morts et de pierres Sous lesquels les torrents prolongent des bruits sourds ;

Les sapins étendant sur les noirs précipices Leurs rameaux, invaincus des ouragans anciens ; Les pentes de gazon, d'où les rouges génisses Descendaient vers les lacs aux aboiements des cliiens ;

Sancy, le plus haut pic de la France natale. Qui d'une sombre dent déchire un ciel d'hiver, Et, roulant sous les grès son avalanche pâle, La neige, en thermidor, dans les Gorges d'Enfer.

J'ai, sur les flancs des monts, marché parmi les cendres! Mais rien ne m'a valu mon doux Royat fleuri. Ses jardins, ses villas peintes de couleurs tendres. Feuillages frais, toits clairs sous lesquels j'ai souri.

Là j'ai trouvé des cœurs m'invitant à sourire. Et comme il ne fallait que la Muse y manquât, Des esprits fraternels aimant ce que j'admire. D'un généreux essor et d'un tour délicat.

Là, par un jour d'azur, au fond d'une prairie, Sur une étroite roche isolant mes douleurs Et plein du souvenir d'une absente chérie, J*ai goûté l'amertume et le bienfait des pleurs.

Dans ce pré qu'étoilaient des marguerites blanches J'avais choisi ce roc pour son escarpement ; D'en bas montait un arbre, et ses plus hautes branches A mon front effleuré se jouaient par moment.

Et, j'avais sous les yeux un horizon immense, La Limagne, l'Allier, la chaîne du Forez, Et je ne sais pourquoi l'espace et le silence Rendirent plus poignants mes éternels regrets.

Ah ! je cherchais au loin la maison et la rue Qu'alors même voyaient des ^euK indifférents, Où jadis, blanche et noire, elle m'est apparue Avec un long sourire et des yeux clairs et francs.

Je cherchais les objets, la paix qui l'environne. Elle-même, sa voix, ses yeux, son front divin. Ses cheveux sur lesquels j'ai posé la couronne D'une chaste tendresse et d'un amour sans fin I..*

q6 la lampe d'argile

ïcl, sur ce roc lointain, j'ai pleuré toute une heure Au bas d'un puy boisé dont j'ignore le nom, Et de mon désespoir plus d'un soupir demeure Dans plus d'un vert recoin du bien-aimé vallon.

Car ces lieux si bien vus et si doux au passage, Je les voyais sans elle et n'en guérissais pas ; Du moins je les peuplais de sa fidèle image, Innombrable et diverse et précédant mes pas.

Voilà, voilà comment son souvenir habite Dans ce vallon, fermé par d'éternels sommets, Bien qu'il attende encor son heureuse visite Dont peut-être le jour ne doit luire jamais.

Amis, quand vous irez, vers ces lieux solitaires, Vous plaindre à la nature après les vains combats. Sous les grands châtaigniers, au bord des sources claires, Amis ! cherchez mon âme : elle est encor là-bas !

Reconnaissez mes pleurs dans les eaux des fontaines, Sur le feuillage humide au lever d'un beau jour ! Dans le frémissement des brises incertaines Recueillez mes soupirs, mes longs soupirs d'amour !

Et toi, salut encore, ô cher petit village (Car mon cœur n'est pas fait aux coupables oublis) Avec tes toits de brique au milieu du feuillage, Ton église romane et ses mâchicoulis.

Salut, ô parc, aimé des lentes promeneuses ! Beau parc où^ pour tromper l'ennui du jour pesant, Sous le dais rafraîchi des feuilles lumineuses Elles ouvraient un livre ou brodaient en causant.

Grilles aux lances d'or, vous, terrasses de pierre Dont les balustres blancs découpent le ciel bleu, 0 formes désormais vaines sous ma paupière D'un monde où je passais, à qui j'ai dit adieu !

Royat, hospitalier au rêve du poète,

Toi qui reçus un jour l'aveu de sa douleur.

Gomme le front d'Athène est ceint de violette

Je veux ceindre ton front de la pervenche en fleur.

A MAURIGE FAUGON

Maurice, quand j'ai vu, tout autour d'Escolore, S'enfoncer les vallons, fuir les chemins couverts, Et le sol granitique, aux chênes vieux et verts, Me rendre le terroir de Bretagne et sa flore :

gS LA. LAMPE d'argile

Je n'étais plus h l'âge où notre âme colore De ses propres rayons les ciels les plus divers ; Oi!i le cœur, si des cœurs lui paraissent ouverts, Sans choix s'ouvre à son tour, ayant hâte d'éclore.

Jours enfuis ! jours naïfs et promptement charmés ! Mais des lieux entrevus, de leurs hôtes aimés, L'image, vite empreinte, aussi vite s'efface :

Tandis que, si l'on touche aux désertes saisons, On connaît mieux le prix, on garde mieux la trace Des belles amitiés et des beaux horizons.

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