‹ Poésies complètesChapitre 46 sur 153 · ATHÈNES · texte numérisé non relu

ATHÈNES

A Sully Prudhomme.

Un jour, le grand Archer, dans sa course sacrée, Lançait des flèches d'or sur la mer du Pirée. Le vent, chargé de sel, qui soufflait du lointain, S'embaumait des odeurs de fenouil et de thym ; L'abeille au bruit des flots unissait son murmure. Et la vigne couvrait les coteaux de verdure, Et partout l'olivier, sous les fruits incliné, Multipliait les dons de Pallas Athéné.

Sur les gradins creusés au flanc de la montagne, D'où l'œil embrasse au loin la mer et la campagne, Le peuple s'est assis ; et du tréteau de bois L'acteur se fait entendre à tous, enflant la voix.

Il marche ; le cothurne et la haute coifi'ure Lui donnent, comme il sied, l'héroïque stature. Et le masque doublé de lames de métal, Rigide, offre les traits d'un visage fatal.

Il6 LA LAMPE d'argile

Et voici l'Orient et la terre de Siise ;

Et la reine qui tremble et pourtant se refuse

A croire dans son cœur au présage nouveau,

Et le roi Dareios sortant de son tombeau,

Et Xerxès, le front bas et la face livide,

Aux Vieillards consternés montrant son carquois vide.

Or, usé par les ans moins que par les travaux, Eschyle, plusieurs fois vainqueur de ses rivaux Et qu'un groupe pieux d'élèves environne. Satisfait de son œuvre, attend une couronne.

Son crâne est lisse et nu comme un quartier de roc.

Son front a l'air d*un champ retourné par le soc,

Et sa barbe, semblable à l'écume marine.

Roule des flots d'argent sur sa mâle poitrine.

Salut, ô dur soldat, blessé de Marathon !

Quand le Mède fuyait, harponné comme un thon.

Des eaux de Salamine au vieux port de Phalère,

Et qu'enivrés du vin aigri de la colère

Les pêcheurs de l'Attique entonnaient le Péan,

Ta lance, de son poids, a rompu l'arc persan ;

Tu n'étais pas en vain frère de Gynégire,

Celui qui par la poupe arrêtait un navire

Et qui, sous le tranchant meurtrier de l'airain.

Plutôt que de lâcher, y laissait une main.

RETOUR VERS l'aNTIQUE II7

Voilà l'homme au passé religieux et rude

Qui, sans crainte, devant l'heureuse multitude.

Par la voix des acteurs disait en âpres vers

Némésis équitable aux yeux toujours ouverts,

Les Dieux jaloux domptant Forgueil du roi Barbare,

Gomment notre destin dans l'ombre se prépare

Et qu'il rampe vers nous sûr et silencieux.

Et qu'un peuple fait bien, aux jours victorieux,

De ne point éveiller par un excès d'ivresse

Le Cronide qui tient la foudre vengeresse

Et qui darde vers nous, sous ces sourcils puissants,

Le coup d'œil soupçonneux des monarques récents.

0 foule magnanime ! ô poète sincère !

Honneur à celui-ci qui, sans peur de déplaire, Fait entendre, agréable ou non, la vérité ! Honneur à qui l'écoute et n'est point irrité ! D'autres, précipitant le jour expiatoire. D'une insolente joie ont gâté leur victoire ; Mais, ô trésor d'Hellas, ô peuple Athénien, Pour les siècles surpris quel exemple est le tien ! 0 chef-d'œuvre des dieux, ô merveille du monde ! Quel autre égalera ta sagesse féconde ? Quand l'astre rougissant plongea sous l'horizon. Chacun avec lenteur regagnait sa maison : Marins accoutumés dès leur enfance dure Aux tempêtes d'automne, au lever de l'Arcture,

Il8 LA LAMPE d'argile

Ayant pour ce jour-là tendu sur les galets

Les bords, frangés de plomb, de leurs pesants filets.

Laboureurs de la plaine et marchands de la ville

Heureux d'une existence étroite mais tranquille,

Et les vieillards pareils au cavalier Nestor

Fils de ceux qui portaient une cigale d'or.

Les vierges aux yeux clairs pour qui les jeunes hommes

Tressent le doux safran, cueillent les douces pommes.

Et, nés pour inspirer la lyre et le ciseau,

Les éphèbes au front couronné de roseau.

Déjà le tendre honneur de l'antique palestre

Et chers à Poséidon, dieu de la lutte équestre,

Et les mères menant leurs enfants par la main,

Et partout des lauriers, des fleurs sur le chemin...

0 triomphe du Beau ! les vainqueurs de l'Asie

S'enivraient tout un jour d'austère poésie,

Et tout un jour, marchant dans un rêve pieux.

Se gardaient d'offenser les Muses et les Dieux.

RETOUR VERS l'aUTIQUE IIQ

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