ROME
A mon cher maître, Eugène Benoist.
Rome entière, la Rome immense que tu vois Jusques à l'horizon multiplier ses toits, Ne fut qu'herbe et colline avant le fils d'Anchise, Etranger ! Ton silence atteste ta surprise, 0 mon hôte ! regarde, écoute, admire encor. Ce mont, ce Palatin couvert de marbre et d'or. Jadis a vu, parmi les broussailles, s'étendre Le troupeau fugitif des génisses d'Evandre. Apprends-le : c'est ici qu'il vivait, le vieillard. Dans sa cabane étroite et construite sans art C'est ici qu'il reçut un jour le grand Hercule ; Ici qu'il vit venir les pénates d'Iule Et les navires peints qui nageaient sur les eaux ; Qu'éveillé par le chant matinal des oiseaux
126 LA LAMPE d' ARGILE
Il quittait sans retard sa couche solitaire S'enveloppait le corps d'une peau de panthère, Et chaussant la sandale aux nœuds tyrrhéniens Partait au petit jour, suivi de sesMeux chiens. 0 souvenir ! ô mœurs ! simplicité passée !
Il se tut, un moment trop plein de sa pensée.
Et puis je l'entendis nommer avec fierté
Les haches de Brutus, la belle liberté,
Les menaces du Cimbre et celles du Numide.
Mais à mon tour, le front pâlissant, l'œil humide :
« Humble commencement du peuple roi des rois, M'écriai-je, qui mit la raison dans ses lois Et posa sur nous tous sa main réparatrice ! Louve de Mars, ô toi la meilleure nourrice, Quelle ville, quels murs ont grandi par ton lait ! Rome î à quel avenir le destin t'appelait ! Mère des Curius et des mâles Gamilles, Qu'il fut rude, le tronc de tes nobles familles ! Rome, admise aujourd'hui dans les cieux étoiles, 0 déesse ! jadis, quand des pâtres hâlés, Cœurs rustiques^ venaient, au bord d'une prairie, Debout près de leurs bœufs, composer ta curie ; Quand de tes seuls voisins ton glaive était connu, Quand Jupiter tonnait du haut d'un rocher nu. Comment croire qu'un jour la guerre aux justes causes Mènerait tes enfants a Tempire des choses ?