‹ Poésies complètesChapitre 5 sur 153 · L'ENFANT AUX ABEILLES · texte numérisé non relu

L'ENFANT AUX ABEILLES

A Emile Jobbé Duval

L'enfant prédestiné, le chanteur, le poète, Qui doit, l'été venu^ se couronner la tête Du lierre élégiaque ou du noble laurier, Ressemble à Gomatas, le jeune chevrier ; Imprudent qui, le jour, sacrifiait des chèvres Aux Muses dont le souffle habitait sur ses lèvres ! Quelle stupeur un soir, quand d'un geste nouveau Le maître commanda de compter le troupeau... Les mains du suppliant, ses couleurs pâlissantes Et ses aveux tardifs sur les têtes absentes. Rien ne put désarmer cet homme injurieux ; L'argent le touchait plus que les honneurs des Dieux. « Va jouer de la flûte au champ des asphodèles, Dit-il, et sers d'exemple aux pasteurs infidèles ! » Et Gomatas fut mis dans un coffre de bois. Tandis que son bourreau criait à pleine voix :

l4 LA. LAMPE d'argile

v( 0 jeune homme pieux ! voici l'heure où la Muse Devrait pour ton salut inventer quelque ruse. » Il partit. Douze mois passèrent. « A présent, Qu'on lève, ordonna-t-il, ce couvercle pesant. » Il disait, curieux de voir le peu de cendre Qu'avait pu faire un corps si flexible et si tendre : Le coffre était riant et parfumé de miel, Et l'enfant, vigoureux comme un jeune Immortel.

LE JARDIN D'ÉPIGURE

A Jean Psichari.

Cecropîas suavîs exspirans hortulus auras Florentis viridi Sophiae compleditur umbra.

ClRIS.

Que n'avons-nous connu vos caresses légères, 0 souffles embaumés de l'antique Jardin, 0 brises de Cécrops, divines messagères, Vous qui tentiez jadis le poète latin î

Du temps qu'au front païen vous effaciez la ride Et le songe importun de l'humaine douleur. J'eusse été le disciple errant d'un pied timide Sous les ombrages verts de la Sagesse en fleur.

PRELUDE l5

C'est de là que mes yeux, dans un calme sourire, Auraient pu voir au loin les erreurs des mortels. L'ambition, Tamour égaux en leur délire. Et l'inutile encens brûlé sur les autels.

Mais quel rêve m'égare ? 0 brises bocagères ! Brises pleines d'arôme et de sérénité, Alors qu'il aspirait vos senteurs étrangères. Le poète latin fut-il vraiment tenté ?

Sans doute quelque brève et molle lassitude^ Les attraits du mystère et de Féloignement, L'éphémère désir de fuir la multitude.

Voilà tout le secret de son enchantement,

Quel poète ne vit par les choses profanes ? Aujourd'hui comme hier, comme demain, pour nous. Si frais que soit cet air flottant sous les platanes, Le souffle d'une femme est un parfum plus doux.

Aurais-je pu goûter les fruits de la doctrine ? Aurais-je su jamais me défendre en chemin De tes yeux, Lycoris, de ta lèvre, Corinne, Charme et perdition du vieux monde romain ?

Au déchirant appel des civiques batailles, Serais-je demeuré sans oreille et sans voix? Aurais-je, d'un œil sec, vu tant de funérailles. Le crime d'un consul foulant aux pieds les lois ?

l6 LA LAMPE d'argile

Non, non ! j'aurais voulu tomber dans la curie, Pour le droit inQcxible et pour la liberté, Ou, la tête de rose et de myrte fleurie. Comme j'aurais vécu, mourir de volupté.

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