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UNE SOIRÉE

A Ch. Lebrun.

Oui I nous prenions plaisir à nommer nos amis ; Ceux qui, jeunes, au temps de nos jeunes années, Pour n'avoir pas eu peur des luttes obstinées, Au lieu de se soumettre au monde, l'ont soumis.

Ils ont montré jusqu'où le triomphe est permis Et sur leur seuil d'airain forcé les destinées, Et leurs têtes, d'un vert feuillage couronnées, Brillent parmi les fronts de leurs vains ennemis.

Il est d'un juste cœur de désirer la gloire : Pendant la vie, afin qu'instrument de victoire Elle mette en nos mains la défaite du mal ;

Après la mort, de peur qu'au piège de la tombe Quelque chose de nous avec nous ne succombe. Qui pût encore aider au bien, notre idéal.

URVAÇÎ

URVAÇI

A Léon Dierx.

Les paons à l'œil de jais, au poitrail d'un bleu sombre Au bord de la citerne étaient couchés à l'ombre, Et l'abeille, vaincue enfin par la chaleur, Cherchait, pour s'y blottir, un calice de fleur.

Des degrés de cristal de la blanche terrasse,

Sans que nul serviteur ose suivre sa trace.

Le roi Purûravas descend dans les jardins.

Mais les jets d'eau, la source aux murmures lointains.

Les feuillages légers aux vertes transparences,

Loin de les adoucir, irritent ses souffrances ;

Et tel il se consume et se traîne, depuis

Qu'un éclair désastreux a brillé dans ses nuits

Et que les Gandharvas, par leur ruse jalouse,

Ont fait partir la nymphe Urvaçî, son épouse.

Il a franchi la porte. Au hasard de ses pas Il erre dans des lieux qu'il ne reconnaît pas.

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Tout se tait sous la cime en fleur de la montagne : L'éléphant royal dort auprès de sa compagne ; Le coucou, messager d'amour, n'a plus de voix. Purûravas s'engage en des sentiers étroits ; Une eau vive y circule, et parmi les lianes La mouche verte et hleue aux ailes diaphanes Avec les papillons tourne en essaims vibrants Sur les jasmins unis aux manguiers odorants. Mais le faible ruisseau s'élargit en rivière. Bat d'un flot plus profond sa berge printanière, Et brusquement se perd dans l'étang, qu'Urvaçî Pour baigner son beau corps ce jour même a choisi.

C'est là que se plaisait l'Epouse fugitive. Quittant l'onde plus chaude et nageant vers la rive Où des champs de lotus rafraîchissent les eaux, Elle et ses sœurs jouaient sous des formes d'oiseaux,

Sitôt qu'elle aperçoit le prince solitaire Venir, les yeux rougis et baissés vers la terre : « Voici l'homme, dit-elle, avec qui j'ai vécu ! » Elle pense, et déjà plus qu'à demi vaincu Son cœur de jeune femme, inquiet sous ses ailes, Palpite au souvenir de tant de nuits si belles, Ainsi qu'un voyayeur se reprend à songer De l'horizon natal, sous un ciel étranger ; Et son esprit se trouble et retourne en arrière, Gomme la frange d'or aux plis d'une bannière

URVAÇÎ 1 8 1

Qu'un homme vigoureux, dans sa marche en avant, Entraîne et fait siffler à Fencontre du vent.

Et telle est Urvaçî d'un vain songe enlacée.

Ses sœurs ont deviné sa secrète pensée :

« Chère Urvaçî, pourquoi ne pas nous laisser voir

Au fils d'Ida, que brûle un ardent désespoir ? »

Elle dit : « Je le veux ; qu'il me voie, et qu'ensuite,

Sans même lui parler, nous hâtions notre fuite. »

Ses compagnes, alors, joyeuses en leur cœur,

D'un nuage divin s'enveloppent en chœur,

Et toutes, reprenant leurs visages de femmes.

Leurs fronts dorés, leurs yeux remplis de molles flammes

Pareilles aux lueurs des matins et des soirs.

Et leurs lèvres de pourpre et leurs longs cheveux noirs,

Se découvrent au roi : puis, d'une course prompte.

Feignent de vouloir fuir par surprise et par honte.

Dans les halliers, que baigne une tiède vapeur.

Si la svelte antilope a frissonné de peur

Au bruit d'un pas humain, le pieux solitaire

Qui fut de tant d'effroi la cause involontaire

S'avance, et l'appelant du geste et de la voix

L'invite à ne pas fuir dans l'épaisseur du bois.

Ainsi Purûravas, d'une douce parole.

Tâche de retenir la troupe qui s'envole;

Car les Nymphes, parmi les joncs et les roseaux.

Glissent avec la grâce agile des oiseaux.

l82 LA LAMPE d' ARGILE

PURU RAYAS

Oh ! ne me fuyez pas, légères immortelles ! Compagnes d'Urvaçî, que craignez-vous de moi ? Et toi, toi qui m'aimais ! ne reprends point les ailes Vois comme mon désir respecte ton effroi.

URVAÇl

Aussi prompte à m'enfuir que la première Aurore, J'ai déserté ta couche et trompé ton désir. Et non moins que la brise au fond du bois sonore, A présent me voici difficile à saisir.

PURURAVAS

Hélas ! épouse chère et cruelle, demeure. Echangeons les secrets de nos cœurs douloureux ! Le fruit a sa saison et l'amour a son heure. Et ce qui vient trop tard ne nous rend point heureux.

URVAÇl

De tant de vains discours que veux-tu que je fasse ? Lorsque tu te levas pour venger ma brebis. Je dus rentrer au ciel, en me voilant la face, Car mon œil t'avait vu sans tes royaux habits.

URVAÇl

PURU RAYAS

Puisque tu hais les mots qui tombent de ma bouche, Que je m'en aille alors loin de ton bel œil clair ! Sur le seuil de la Nuit qu'à jamais je me couche ! Que les avides Loups se partagent ma chair !

URVACl

Ne tombe pas, ô Roi ! parmi les Loups avides ; Ne va point te coucher sur le seuil de la Nuit. .

PURURAVAS

J'irai ! j'irai ! Sans toi les heures sont trop vides, Le rêve qui m'embrase en tout lieu me poursuit.

URVAÇl

Aurai-je donc pour toi le cœur d'une étrangère ? Crois-tu qu'un lit nouveau m'ait rendu le plaisir, Ou que la solitude aux femmes soit légère Et que l'homme, lui seul, connaisse le désir ?

PURURAVAS

Mais, si ce n'est ton cœur, qui te force au silence? A mes deux bras ouverts ne te refuse plus 1

l84 LA. LAMPE d'argile

Vers ta bouche et tes yeux permets que je m'élance, Et renouons le fil des beaux jours révolus.

URVAÇÎ

Attends , et dans la nuit qui va clore l'année Monte aux Sièges dorés, tu m'y retrouveras ; Car c'est alors, selon l'antique destinée, Que je dois concevoir un fils entre tes bras.

Purûravas sentit couler sur sa souffrance

Le baume d'une sûre et prochaine espérance.

Ses yeux ne furent plus brûlés par l'eau des pleurs.

Plus tendre au souvenir des anciennes douleurs,

Son cœur s'épanouit comme un lotus encore.

Et dans la volupté d'une éternelle aurore,

Initié plus tard aux mystères du feu.

Parmi les Gandharvas il siégea comme un Dieu.

Eurydice de l'Inde, Urvaçî, jeune fée.

Je te salue. Aurore, épouse du Soleil ! Et toi, Purûravas, ô frère aîné d'Orphée, Vos noms sont différents, votre destin pareil.

Renaissez sous nos fronts, mythes des anciens âges ! Racontez-nous comment, bercé par son ennui,

UUVACl

L'Esprit Humain iloUa de ses premiers rivages A l'occident des mers qu'il habite aujourd'hui.

Dans les noms du Soleil et dans ceux de l'Aurore Entendus tous les jours et compris des aïeux, Expliquez- nous comment l'Aryâ fit éclore Toute la floraison mystique de ses Dieux.

Et nous, loin des brouillards de nos cités plaintives, Sous la rose et l'azur du divin firmament Puissions-nous, revenus aux plages primitives, Goûter l'illusion du rajeunissement !

Et partout et toujours te retrouvant, Nature, Sentir planer sur nous ton regard familier Que l'homme, cet enfant tombé de ta ceinture, Dans son âge viril est tenté d'oublier !

• XÎI MUSE NOUVELLE

SALUS VIRTUSQUE MEA

Quand sur mon cœur je te tiens embrassée, 0 mon enfant ! sais-tu quelle pensée Mouille mes yeux et fait pâlir mon front? Devines-tu, si jeune et si ravie, Combien pour toi je redoute la vie, Le temps, qui vient mystérieux et prompt?

Ah ! ce qui fait si forte mon étreinte,

C'est le bonheur, mais c'est aussi la crainte,

La peur des ans par qui tout est gâté,

La peur du monde et de sa jalousie,

La peur de voir s'enfuir la poésie

Aux derniers feux d'un trop rapide été.

Mais ton cher cœur soupçonne ma détresse ; Ta voix alors me parle avec tendresse, Et moi j'écoute, et je ne crains plus rien. Je ne sais plus ce qu'est l'espace et l'heure, Si l'homme passe et si la mort demeure, Lequel dit vrai, de mon cœur ou du tien.

I go LA LAMPE D ARGILE

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