BENY
Quand je savais les noms des arbres et des plantes. Quand je vivais, l'été, sous le chaume des toits, Quand juillet, ramenant les heures consolantes, Me rendait la montagne ou me rouvrait les bois ;
Avant qu'un dur travail à mon âme engourdie Eût versé la torpeur en lui donnant la paix, Ma Berthe, j'aurais pu chanter ta Normandie Et ses pommiers nombreux parmi les foins épais.
Ah ! sinon aussi bien qu'en la vieille romance Dont l'accent ni les vers ne sont encor perdus, J'aurais chanté la terre où ton passé commence. Où marchent à présent nos destins confondus .
J'aurais glorifié tes vallons et tes plages ; De clocher en clocher jusqu'au phare de Ver J'aurais redit les noms de tous ces grands villages Que tu m'appris un jour en allant vers la mer.
208 LA. LA.MPE d' ARGILE
A travers les colzas, parmi la pagnolée, N'était-ce pas hier que je marchais encor? Un bruit d'cveils confus montait de la vallée. Le haie sur les blés faisait vibrer son or.
Hier, sur le sol blanc du chemin de Gourseulle,
Je me hâtais, le front rafraîchi par le vent ;
Hier, sur le perron, ta vénérable aïeule
M'ouvrait ses bras, son cœur, m'appelait son enfant !
Du temps et de la vie ayant subi l'offense, Laissant derrière moi plus d'un jour nuageux, J'entrais dans la maison où sourit ton enfance. Je voyais le jardin qui vit tes premiers jeux.
Et l'herbage étoile de pâquerettes blanches Où jadis tu grimpais tout en haut du noyer. Croquant à belles dents les fruits parmi les branches. Et la cuisine ancienne au vaste et noir foyer.
Séjour moins consacré par ce passé prospère Par tant de souvenirs jeunes et radieux Que par l'ombre, à tout pas présente, de ton père. De ton père dont l'âme a passé dans tes yeux !
Si dans tes bois chéris où le cyclamen rose Eparpille sa fleur au pied des vieux ormeaux. Tu m'as vu tout d'abord errer le front morose Sous l'ombre qu'épanchaient les paisibles rameaux ;
Si l'air qu'on y respire attrista ma pensée, Si je m'assombrissais lorsque nous étions seuls. L'œil perdu dans un songe et la tête baissée, Et marchant en silence entre les vieux tilleuls :
Ce n'était pas froideur ou rêve involontaire, L'imagination qui s'égarait au loin ; Non ! plutôt j'écoutais, j'interrogeais la terre. Des jours évanouis je cherchais un témoin.
J'évoquais, en mon âme ouverte à la détresse. Le passage de ceux qui, se sentant mourir, Dans ces mêmes détours ont traîné leur faiblesse Sous les derniers soleils qui les voyaient souffrir..
Hélas ! et dans quel lieu foulé des créatures, Sous quel toit souriant et dans quel vert chemin Peut-on ne pas trouver la trace de tortures, D'angoisses, deuil d'hier, menace pour demain ?
Puisqu'aimer et mourir est la loi de ce monde, O ma Berthe ! aimons-nous en attendant la mort. Viens, enfant, sur mon cœur poser ta tête blonde Que je presse d'un bras plus avare et plus fort.
A ce coin verdoyant de la terre normande
Où, sous la pierre, dort ton père enseveli.
Ce qu'il faut, vois-tu bien, que notre amour demande.
Ce n'est ni deuil trop lourd, ni trop léger oubli.
Dans notre cœur, qui croit par moments se connaître. Le cœur de nos aïeux revit à notre insu ; C'est de leur être à tous que s'est forme notre être, Élaboré longtemps avant d'être conçu.
Notre âme aussi vivra dans l'âme de la race : Tels ces rayons venus de mondes si lointains Qu'ils n'ont point achevé de franchir tout l'espace Alors que leurs foyers sont à jamais éteints.
Nous sommes les anneaux d'une chaîne infinie ; Nos pères ont vécu, vivons à notre tour. Gomme eux, nous connaîtrons l'horreur de l'agonie ; Goûtons aussi, comme eux, la douceur de l'amour.
Mais si nous invoquons l'éternelle Nature, Alors qu'elle est clémente et sourit au désir, Ne nous révoltons pas quand sa loi sera dure^ Afin d'avoir su vivre et de savoir mourir.