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POÉSIES LYRIQUES

Ces poésies, parues d'abord dans divers recueils et toutes d'actualité, ont été recueillies en un volume traduit en allemand par L. Passage et imitées par Gh. Neumann en 1886; elles sont célèbres dans toutes les contrées du Nord. Ce qui frappe surtout c'est le radicalisme du poète penseur. Pas de demi-mesure, pas de répartition, le

renversement de la maison, il est nettement révolutionnaire.

En vain chercherait-on des chants harmonieux, des mots ou des rêves d'amour. La poésie anacréontique ou lamartinienne n'est pas son lot. Chez le poète du Nord tout est excessif, avec Goethe et Byron il montre quelque tendresse pour l'esprit du mal, il aime le fantastique, le bizarre, le désordonné. Il déteste les grands mots comme ayant été prostitués par trop de bouches.

Parmi les poésies lyriques d'Ibsen dont on trouvera plus loin la traduction, la plus singulière est la Lettre par Ballon,

Dans ce poème Ibsen crie le dégoût que lui inspire l'époque actuelle si pauvre en originalité détalent. Cette idée nous la retrouvons encore plus nettement exprimée dans Une E pitre.

Le temps présent vit sur des illusions, affirme Ibsen. Les préjugés, les coutumes ne sont acceptés par nous qu'en attendant l'heure où l'on découvrira que tout cela est simplement mensonge. Ce poème est d'un symbolisme étrange. L'inquiétude qui régne à bord d'un bateau où les matelots s'imaginent la présence d'un cadavre dans la cale, signifie le tourment des esprits

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qui redoutent la catastrophe révolutionnaire irrévocable. Cette révolution, Ibsen l'appelle au contraire de tous ses vœux. Dans une petite poésie appelée Y Orateur révolutionnaire, il dit : Les petits moyens ne sauraient me convenir, mais si vous voulez tout détruire, je suis avec vous.

Toutou rien, voilà la devise anti-opportuniste qu'Ibsen a empruntée à Kierkegaard et qu'il a faite véritablement sienne dans Brandet dans d'autres poèmes encore.

Ibsen est-il donc, comme nous Favons affirmé, exclusivement un poète symbolique ? Son symbolisme parfois obscur est-il la dominante de son génie ? Non point, le poète est aussi d'une clarté, d'un réalisme et d'une vérité surprenante quelquefois. — Voyez par exemple Ter je Vigen, cette superbe poésie que la Plume a publiée, dans notre traduction — ce jour-là c'est un Ibsen tendre, clair, épique même dans cette description du matelot national, que nous avons montré à la critique étonnée.

Dans les poésies le lecteur pourra se rendre compte que le génie d'Ibsen est tour à tour lyrique et symbolique avec le même bonheur.

Un certain nombre de poèmes sont des poésies d'ac-

tualité ; elles ont perdu de leur intérêt, dira-t-on, cela n'est point exact! Il est toujours bon de savoir quelle fut l'opinion d'un grand poète sur les faits d'une époque, et rien n'est négligeable pour la critique de ce qui touche à la vie intellectuelle d'un poète génial comme Ibsen.

L'Apothéose d'Ibsen et la faillite de la critique.

Après avoir été si longtemps méconnu, après l'exil et la souffrance, après les paroles acerbes des critiques et le mépris des ignorants, voici que le pouple d'Allemagne, le snob parisien, les intellectuels de tous pays se réunissent maintenant dans une admiration commune et peut-être excessive pour l'œuvre.

Le Jubilé.

Le Jubilé d'Ibsen a été l'occasion de fêtes littéraires dans l'Europe entière ; en Scandinavie il a été célébré comme une fête royale. A un banquet qui lui fut offert le 23 mars à Christania, Ibsen a parlé de sa reconnais-

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sance pour tous ces témoignages de sympathie — et il a dit :

« Vous avez sans doute pensé que j'allais vous parler de mon œuvre, mais je ne saurais le faire sans vous dire ma vie entière. Cela seul fournira le sujet d'un très gros volume que j'ai l'intention d'écrire, un livre qui unira ma vie et ma production et en montrera l'unité Car il me semble qu'il doit m'être permis de m'accorder un peu de répit et de prendre un repos d'une année. — Un tel livre sera un ouvrage de vacances en comparaison du travail de composition dramatique, excitant et énervant. Je n'ai pas pris de repos depuis trentequatre années que j'ai quitté la Norvège, il me semble que j'en ai besoin. Maintenant ne croyez pas pour cela que je veuille déposer définitivement m& plume dramatique. Non, j'ai l'intention de la tenir ferme jusqu'à la fin. Le fait est que j'ai encore diverses folies en magasin et que je n'ai pas eu l'occasion de les faire sortir jusqu'ici. Quand je m'en serai débarrassé, j'aurai, ce me semble, acquis le droit de débarquer, en comparaison des jours où je débutais dans ma carrière !!!

« Des forces jeunes et sûres de la victoire ont surgi. Elles n'ont plus besoin d'écrire pour un cercle étroit,

elles ont un auditoire, tout un public pour les écouter, auquel elles peuvent présenter leurs idées et leurs sentiments. Qu'elles rencontrent de la résistance ou qu'on les approuve, cela revient à peu près au môme. Il n'y a de dangereux que la dureté d'oreille et les rebuffades. J'en ai fait l'expérience moi-même. Je regrette sincèrement de n'avoir eu dans mon pays que peu de rapports personnels avec la plupart de ceux qui continueront l'œuvre que j'ai commencée, non que je souhaite exercer quelque pression, mais je souhaite arriver moimême à un plus haut degré de l'entendement. Et je me servirais de ces rapports intimes pour dissiper un malentendu qui m'a toujours ennuyé. Je veux parler de ceux qui soutiennent qu'on ne saurait être parfaitement heureux, lorsqu'on a été aussi favorisé parle sort, glorieusement accueilli dans tout le monde.

« Sans doute, j'ai trouvé des cœurs ardents et qui me comprenaient, mais le vrai bonheur intérieur n'est pas un don inné. Il doit être acquis au prix d'efforts souvent pénibles, car celui qui a trouvé un home dans tant de pays, ne se sent, en réalité, nulle part vraiment chez lui, même dans sa patrie. Pourtant, cela peut venir avec le temps.

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« Et je considérerai cette journée comme un point de départ, car je distingue quelque chose qui ressemble à un unisson. Ici tous les points de vue, toutes les opinions divergentes ont pu se concentrer autour du même objet. Ici je n'ai plus le sentiment pénible d'être considéré comme le chef d'un parti. 11 faut qu'un poète rassemble autour de lui son peuple entier, partisans et rebelles. Et puis l'unisson doit servir à de plus nobles besognes et à des devoirs plus élevés. C'est là mon espoir et ma foi. »

Ces nobles paroles ont été pieusement recueillies par les adeptes du maître qui y voient la promesse formelle d'Ibsen de nous révéler ses plus intimes secrets.

Parmi les hommages de l'admiration universelle parvenus à Ibsen, il faut remarquer l'enquête du journal danois le Politiken. L'organe de Georges Brandès a entrepris de demander aux plus grands écrivains de l'Europe leur opinion sur Ibsen et de toutes parts sont venues les déclarations les plus enthousiastes.

Enfin M. Gran, directeur de la revue Samtiden, a. réuni en une œuvre collective l'expression des sentiments de vénération des auteurs Scandinaves. Le roi Oscar a composé à cette occasion une curieuse poésie.

Les grands poètes Drachmann et Heijdenstam ont envoyé d'admirables poèmes ; Levertin, de dithyrambiques éloges ; John Paulsen, d'intimes détails pleins d'intérêt.

A Paris, malgré les préoccupations politiques de la lutte électorale et les phases diverses de l'affaire Zola- Dreyfus, toute l'élite intellectuelle a voulu fêter Ibsen.

Antoine et Lugné-Poë ont donné en représentations extraordinaires des pièces d'Ibsen et Y Ennemi du peuple a eu un succès sans précédent.

Parmi les écrivains français qui ont payé à cette occasion leur tribut d'admiration au jubilaire, nous devons citer : Paul Alexis, qui fut du reste un des premiers à faire connaître en France le nom d'Ibsen ; Lugné-Poë, qui n'est pas seulement un artiste incomparable, mais un écrivain consciencieux, aimé particulièrement d'Ibsen ; Henry Becque, Emile Zola, Pierre Louys, Viélé-Griffin, R. de Gourmont, Faguet, Jules Glaretie, Paul Ginisty, Maurice Barrés, Abel Hermant.

Enfin, tous les journaux français sans exception ont parlé avec bienveillance des fêtes célébrées en l'honneur du grand écrivain ; à Berlin l'enthousiasme n'a pas été

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moindre. La revue Freie Biïhne, après avoir groupé les sentiments laudatifs des auteurs allemands, a organisé une soirée splendide. Près d'un millier de personnes appartenant à l'élite du monde des lettres et des arts y avait été convié. Tous étaient présents, Théodore Mommsen lisait des vers de circonstance.

Devant l'unanimité de ces louanges, on ne saurait sans quelque mélancolie se rapporter au temps peu lointain encore où notre critique de langue française était si divisée sur l'œuvre d'Ibsen, et quand cela ne servirait qu'à montrer que le génie parvient à décourager l'envie, à forcer l'admiration, je pense que c'est l'instant de rappeler, sans commentaires du reste, quelques-uns des jugements les plus injustes des princes de la critique.

Après les Revenants, M. Faguet, dans le Soleil, trouve que la pièce est maladroitement faite ; M. Hector Pessard, dans le Gaulois, dit : « Le morne et pénible ennui qui se dégage de ces dialogues à intentions profondes, le brin de dégoût que provoque l'évocation de ces hérédités honteusement malsaines, les audaces enfantines de ces révoltés en sapin de Norvège, découragent ma courtoisie pour les exotiques.

Après le spirituel pessimisme de Schopenhauer, après le mysticisme encore supportable de Tolstoï, le symbolisme d'hôpital dont les Revenants sont, paraît-il, l'expression la plus accomplie, me semble superflu et me laisse absolument froid et ennuyé. »

Feu Sarcey, dans le Temps : « Si je n'avais eu la précaution de lire la pièce avant de la voir jouer, je n'y aurais rien compris du tout. »

Après le Canard sauvage, après Hedda Gabier, même sentiment chez les princes de la critique qui tous, à l'exception de Henri Bauer, se montrent malveillants.

Sarcey termine un article par cette prière :

« Seigneur, préservez-moi, préservez ceux que j'aime, Confrères, bons bourgeois et symbolistes même Dans la nuit triomphants,

de la littérature exotique, du théâtre de Maeterlinck, le Shakespeare belge, de Henryk Ibsen, le Shakespeare norvégien, et, si j'osais, j'ajouterais : Préservez-moi, sur notre scène, de Shakespeare lui-même !! »

M. Lemaitre, lui aussi, après avoir parlé convenablement des Revenants, de Maison de poupée, de Rosmersholm, est devenu soudain plus réservé, puis

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s'est montré tout à coup hostile et nous a révélé un Ibsen accommodant du George Sand et Dumas à la mode norvégienne et nous offrant cela comme neuf, comme original.

Enfin M. Catulle Mendès, qui n'est pas un des moindres seigneurs de la grande critique, s'est montré plus habilement perfide à l'occasion du Petit Eyolf; il a dit :

« Pourquoi s'évertuer à chercher un sens profond et lointain aux œuvres de M. Ibsen ? Qu'elles aient un air de mystère, je n'y contredis point. Mais elles n'ont d'énigmatique que leur hésitation, leur pudeur peutêtre, à révéler ce qu'elles signifient ; et l'énigme devinée, on s'étonne que le mot en fût si proche, si peu rare, si banal quelquefois. M. Ibsen m'apparaît comme un esprit très simple en soi. On pourrait dire, je pense, que c'est un génie puéril — ce mot ici n'implique aucun blâme, bien au coutraire. S'il lui arrive de proférer de grands mots de science moderne et d'école, c'est avec la naïveté infatuée d'un écolier qui les apprit récemment et sa malice est celle d'un enfant qui a écouté aux portes des littératures étrangères. Les symboles qu'on veut découvrir en lui y sont peut-

être, si on les y met ; mais lui, il n'y songeait guère, du moins quand il était tout à fait lui-même, rien que lui-même, c'est-à-dire avant que les agenouillements de l'enthousiasme lui eussent révélé la hauteur de son front. ))

A propos de Peer Gynt, M. Mendès insiste encore : « Telle est mon humilité devant les esprits créateurs, que je ne me reconnais pas l'autorité du choix entre leurs créations. Moins encore m'est-il permis de marquer le point de leur évolution intellectuelle où ils auraient bien fait de se tenir. J'ai tout au plus le droit de me réjouir que proche encore des instincts natifs du grand Norvégien et comme projeté par l'inconscience de son inspiration première, le poème dramatique représenté avec succès à Y Œuvre corrobore ma proposition d'admirer en Ibsen non pas un souverain et volontaire philosophe, méthodiquement révolutionnaire de la pensée de la vie, mais un auguste génie puéril. »

A propos de la Révolte, de Villiers, M. Mendès, qui est décidément un adversaire d'Ibsen, insinue que le maître norvégien a plagié l'écrivain français :

« Villiers de l'Isle-Adam ayant à coup sûr ignoré et M. Ibsen, moins sûrement, ayant ignoré Villiers de Hsle-Adam, celui-ci nous apparaît en le triomphe du

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théâtre social, comme le précurseur français, plus volontaire artiste, du maître norvégien, plus candide divinateur. »

Je voudrais pouvoir analyser encore les critiques de MM. Faguet, Fouquier, Doumic, mais ne serait-ce pas superflu maintenant, pour montrer que si Ibsen ne fut pas accueilli avec autant de rigueur que Wagner par la critique parisienne à ses débuts, on attendit cependant bien tard pour lui rendre, comme à Wagner, les honneurs qu'il méritait.

Le succès définitif de Henryk Ibsen, comme celui de Wagner, sonne le glas de la critique qui a méconnu et combattu cruellement ces deux admirables maîtres.

Et l'universel concert de louanges admiratrices qui s'élève des deux mondes en faveur du plus grand génie dramatique contemporain, atteste que le public intellectuel s'est enfin libéré des tuteurs patentés dont il subissait l'autorité.

Le triomphe définitif d'Ibsen est une date pour la liberté de pensée, une date que nous devons retenir parce qu'elle est en même temps celle du krach de la critique.

Vicomte de Golleville et Fr. de Zépelin.

Cher ami,

Vous me demandez anxieusement en votre lettre Pourquoi notre génération est si étrangement inquiète, Impuissante à jouir comme impuissante à souffrir, Tant elle est tourmentée par une vague terreur. Vous me demandez pourquoi aucun succès ne saurait

faire vibrer les âmes, Pourquoi personne ne se croit responsable de sa propre

infortune, Pourquoi chacun attribue au hasard joies et douleurs,

Attendant tout du destin en une paresseuse somnolence.

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Ami ! Pourquoi sollicitez-vous de moi le mot de cette

énigme ?

Je questionne volontiers, mais je ne réponds point d'habitude à qui m'interroge.

Cependant vous n'aurez point inutilement Trempé votre plume, mon cher ami, Si vous n'exigez pas de façon absolue Une réponse péremptoire et définitive.

Et tout d'abord, comme réponse, je vous poserai à mon

tour une question.

Mais veuillez prendre garde que c'est un poète qui

vous parle, Un poète dont toute phrase est image ou symbole.

Dites-moi donc si, d'aventure,

Vous avez longuement considéré près de nos ports Un navire gagnant le large sous le souffle du vent favorable, Un navire cinglant tout droit vers le lointain horizon. Certes, souvent cela vous arriva, et vous avez aussi

remarqué L'animation, la joyeuse activité des gens du bord, L'insouciance absolue de tous ces êtres qui s'éloignent,

Entendu les paroles brèves et hardies du commandant : Tous se montrent là, aussi rassurés que sur la terre, Aussi tranquilles que si la vaste mer obéissait à des lois, Que si la route pouvait être kilométriquement et sûrement poursuivie.

Et le plus souvent ce navire s'éloigne de la sorte,

Cherchant les rives lointaines aux ports nombreux.

On décharge les soutes, puis on les remplit de nouveau

De produits indigènes, de marchandises, et dans la cale

S'amoncellent des caissons et des sacs

Dont le capitaine ni les matelots

Ne connaissent le contenu :

Puis on embarque pour le long cours

Et si hardiment la proue fend l'écume amère

Que l'océan ne paraît plus assez large

Avec ses vagues et ses lames puissantes

Pour contenir la joie immense de vivre.

La tempête elle-même ne fait qu'accroître la bonne humeur

Du capitaine, des matelots et aussi des voyageurs.

X'est-ce pas tout simple ? Le bateau ne fait pas d'eau.

La cargaison est soigneusement chargée.

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La boussole, le sextant et la longue-vue Promettent une heureuse traversée. Enfin la science et l'expérience du commandant Font naître la confiance et étouffent l'inquiétude, Et cependant il peut advenir, Par un jour calme, sans raison plausible, Que soudain à bord, sur le visage de chacun Se révèle une étrange et cruelle inquiétude. Peu nombreux sont d'abord ceux qui sont en proie à cette

nostalgie, Mais le mal s'étend et saisit bientôt tout le monde. Alors apathiquement sont hissées les voiles et tirés les

cordages.

La trompette qui doit pour le quart éveiller les matelots Résonne lentement et paresseusement, Et le moindre incident inquiète !

La tranquillité du flot, le vent favorable lui-même Sont fâcheusement interprétés. — La brusque apparition d'un marsouin, Le cri d'un oiseau de tempête sont de mauvais augure Pour ces hommes sans courage gagnés par un mal secret Que personne n'avoue, dont personne n'a parlé.

Qu'est-il donc arrivé do nouveau à bord du navire ? Quelle est la cause énigmatique de ce mal singulier Qui a paralysé la volonté, le courage et la parole de tous ? Un accident est-il survenu, un homme tombé à la mer ? Non ! Tout marche à bord comme de coutume, Mais tout marche sans foi, sans joie et sans chansons. Pourquoi donc ? Parce qu'un mot a été murmuré — Qu'une rumeur, un on-dit s'est sourdement glissé Des cabines de l'avant aux cabines de l'arrière — Et qu'on s'imagine voyager avec un cadavre dans la cale. La superstition du marin est connue de tous ; Lorsque cette étrange crainte l'envahit, Elle prend aussitôt possession des autres âmes Et c'est seulement au terme du voyage, Quand le navire, malgré les augures, les écueils et les

bancs de sables, Aura jeté une bonne fois son ancre dans le port, Qu'on saura si cette crainte était justifiée ou illusoire.

C'est ainsi, mon ami, que le navire de l'Europe Vogue vers de lointains rivages ; Vous et moi nous y sommes embarqués de concert, Et nous voici maintenant assis sur le gaillard d'arrière.

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De notre chapeau, nous saluons les rivage aimés que

nous quittons.

Enfin, en pleine mer voici que le vent caresse notre front. Sur le pont on respire et l'air rafraîchit notre âme. Dans la cale nos bagages sont bien placés Et le cuisinier se dispose à nous préparer notre repas. Que faut-il de plus pour un heureux voyage ? La machine est en action, écoutez le souffle de la chaudière, Voyez le piston s'enfoncer et se dresser tour à tour, Contemplez l'hélice fendant l'eau comme un glaive, Examinez la voile d'étai qui soutient la marche du bateau , Le timonier attentif nous mène droit en pleine mer, Là-haut, sur la passerelle, le capitaine est digne de notre

confiance, Son œil expérimenté est ouvert à tous les écueils, Que faut- il de plus pour un heureux voyage ? — Et cependant que nous sommes en plein océan, A moitié route de notre pays et de notre but, Il semble tout à coup que la route s'elîectue moins vite Et que le courage s'est tout à coup envolé. Matelots et voyageurs, hommes et femmes Montrent des yeux ternes, des visages fatigués ;

UNE KPITIUÎ 37

On songe, on rêve, on s'inquiète dans les cabines, Aussi bien dans celles de l'avant que dans celles d'arrière.

Et vous me demandez, cher, pourquoi il en est ainsi ? N'avez-vous pas compris que quelque chose allait arriver ?

N'avez-vous pas compris qu'une époque finissait Et qu'avec cette époque s'en allaient la tranquillité et

l'espérance ?

La raison ? Oh ! elle n'éclate pas encore en pleine lumière, Cependant écoutez toujours le peu de vérité que je sais

de ces choses:

Une nuit je me suis trouvé seul ici, à l'arrière.

Cette nuit était chaude, calme, semée d'étoiles ;

Le vent plein de caresses exquises

Avait tout à fait coupé ses ailes.

Tous les voyageurs, sauf moi, s'étaient allés coucher;

Dans les cabines les lumières mouraient

Et une chaleur étouffante régnait, énervant

Les voyageurs épuisés de fatigue.

Leur sommeil était agité. Je les voyais nettement

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Par la claire-voie restée mi-ouverte :

Un homme d'Etat, aux lèvres convulsives, Esquissait un sourire qui se terminait en grimace, Un savant professeur se retournait fiévreusement, Semblant se quereller avec sa propre conscience ; Un théologien se voilait le front avec son couvre-pied, Cet autre cachait sa tête sous l'oreiller Et çà et là des artistes et des écrivains tourmentés Par d'horribles rêves s'agitaient dans une attente inquiète.

Sur tous ces êtres somnolents, une chaleur Lourde et épaisse s'épandait en un nuage rougeâtre. Je détournai les yeux de cette vision pénible Et je fus à l'avant goûter la fraîche haleine de la nuit. Je regardais vers l'Orient où déjà la pâleur du jour Commençait à ternir l'éclat des étoiles. Alors quelques mots sortis des cabines retentirent à

mon oreille.

Ils vinrent me frapper au moment où je m'appuyais au

mat.

La voix qui les prononçait avec force Semblait tenir du cauchemar, elle disait : — Je crois que nous portons un cadavre dans lu cale.

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