‹ Poésies complètes (volume 2)Chapitre 16 sur 76 · CHEMINS DES RUINES · texte numérisé non relu

CHEMINS DES RUINES

CHEMINS VES T^UI^dES

Quand Vénus au reflet d'opale Filtrera de loin sur les fronts, Quand viendra l'heure, nous irons, Comme au hasard, dans le soir pâle !

Je marcherai dans les sillons, Tu t'en viendras par la prairie, Moi, sous un vol impur qui crie, Toi, sous l'essaim des papillons.

Tu suivras le sentier qui chante Au crépuscule doucement; Je longerai le bois dormant Où flotte une âme frissonnante.

Ensemble, par les deux versants, Nous monterons sur la colline, Moi, déchiré par chaque épine, Et toi, parmi les vers luisants.

Et dans les ogives béantes

Sur la transparence du soir,

En même temps nous pourrons voir

Surgir nos têtes souriantes!

LÉPERON 79

L' ÉVEI^OÏNI

L'insatiable instinct de vivre nous harcèle Jusqu'au bout, cependant qu'à l'angoisse nouvelle Nous marchons précédés par le nouveau souci, Et mordus en secret sans trêve ni merci Par l'hydre que déroule et nourrit la mémoire. O Nature! A la nôtre asservissant ta gloire, Troublant par nos vils bruits tes muets entretiens, Sans honte nous versons nos rêves dans les tiens. Fiers de tes flancs rongés, trouant tes saintes voûtes, Sous l'éperon fatal nous reprenons nos routes Vers le labeur des jours ou le repos des nuits, A travers nos remords, nos dégoûts, nos ennuis, Nos désespoirs, hélas! nos amours, ô misère! Qui de tout l'horizon font une fondrière, Et plus noirs, plus stagnants que les marais croupis, Infestent la moisson de nos futurs épis. Et c'est à peine encor sur cette flaque infâme S'il flotte une blancheur arrachée à notre âme, Comme un dernier faisceau tombé du haut des cieux Du poitrail pantelant d'un oiseau fabuleux.

LcA POURSUITE

C'est en vain que tu la fuiras, Disant : « L'absence cicatrise ! :

Le hasard est plein de traîtrise; Et l'insensible aux yeux ingrats Qu'un sourire jamais n'irise, Un jour, tu la rencontreras!

C'est en vain qu'on croise les bras, Disant : « Mon mal, je le méprise! »

Le passé, plus fort, nous maîtrise; Et tout à coup tu l'oublieras, Ta leçon fièrement apprise, Et lâchement tu pâliras.

C'est en vain que tu vieilliras, Disant : « Sa tête est toute grise ! » Le regret ne lâche pas prise ; Et l'amertume où tu sombras Est la source où rien ne se brise Des traits purs que tu reverras !

LA POURSUITE 8l

Et c'est en vain que tu mourras, Disant : « La grande nuit dégrise!

Sous le grand soleil, sur la brise, Ce qui peuplait un crâne ras, Au ciel peuplé se vaporise; D'astre en astre tu chercheras

c4 U JoAT^VIWi

<A Léon Hennique.

Le soir fait palpiter plus mollement les plantes Autour d'un groupe assis de femmes indolentes Dont les robes, qu'on prend pour d'amples floraisons, A leur blanche harmonie éclairent les gazons. Une ombre par degrés baigne ces formes vagues; Et sur les bracelets, les colliers et les bagues Qui chargent les poignets, les poitrines, les doigts, Avec le luxe lourd des femmes d'autrefois, Du haut d'un ciel profond d'azur pâle et sans voiles L'étoile qui s'allume allume mille étoiles. Le jet d'eau dans la vasque au murmure discret Retombe en brouillard fin sur les bords ; l'on dirait Qu'arrêtant les rumeurs de la ville au passage Les arbres agrandis rapprochent leur feuillage, Pour recueillir l'écho d'une mer qui s'endort Très loin, au fond d'un golfe où fut jadis un port. Elles ont alangui leurs regards et leurs poses Au silence divin qui les unit aux choses,

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