‹ Poésies complètes (volume 2)Chapitre 67 sur 76 · LES TRÉSORIERS · texte numérisé non relu

LES TRÉSORIERS

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«.// Leçon te de Lisle.

n frémissement fier passe à travers les bois;

Aux limpides clartés de la nuit pacifique,

Le vieux peuple muet dont les chênes sont rois

Enfle son âme au vent de leur âme stoïque.

Et le siècle, le jour, l'heure, l'instant, le mois, Unissent tout à coup dans un arôme unique Mille arômes au loin répandus à la fois.

Le peuple fraternel aux lointaines lisières

Vibre ému tout entier de la beauté des lois

Qui scellèrent ses pieds aux plaines nourricières.

Les timides soupirs, les féroces abois,

Tous les instincts errants, toutes les fourmilières,

Ancêtres! ils sont nés sous votre ombre, autrefois.

l8o LES AMANTS

Tout ce qui rampe ou court, tout ce qui saigne ou tue. A vos pieds dormira, cendre inerte et sans voix, Pour que la sève en vous monte et vous perpétue.

Vous absorbez sans fin par des canaux étroits Tous les rêves éteints de la vie éperdue, Et vous en secouez la nuit l'immense poids;

Et les rêves encor tombent de vous, ô bois !

LA FEMME DU CHEF l8

Loi FEéMMiE VU CHEF

^A mon frère ^Arthur

LE BARDE

Levez-vous! Regardez, ô vierges de Powys! Ce qu'ils ont fait de la patrie!

Tous les loups de Kouthwinn ensemble l'ont pétrie Sous leurs pieds dans les corps éventrés de nos fils!

Un arbre échappera, couvert de chèvrefeuille, Peut-être bien; mais tout ce qu'ordonnera Dieu

Arrivera, quoi que l'on veuille!

Le palais de Pengwern n'est-il pas tout en feu?

O Kendélann! Ton cœur, tel qu'un feu de broussailles Du printemps, pétillait au signal des combats. Malheur à vous, garçons et filles, qui tout bas Vous parlez de vos fiançailles !

il. 16

l82 LES AMANTS

Kendélann! Lion belliqueux, Tu défendis longtemps ta ville, pierre à pierre. — Le loup suit le guerrier dont le cœur est fougueux! Qui rebâtira Trenn, patrimoine en poussière?

LA FEMME

Je t'admirais de loin combattre le premier,

Ardent, la tête échevelée, Te ruant par grands bonds à travers la mêlée, O Kendélann, faiseur de morts, cœur de limier!

La cervoise de Trenn ruisselait sur ta table Tant que tu défendis ta ville en cendre, hélas!

O Kendélann, chef indomptable!

Tant qu'un mur fut debout tu nous y rappelas!

Mes fils! Hier encor, sous deux coups de sa hache Les cadavres tombaient à ses pieds par monceaux; Grandissez! Le lion est mort, mes lionceaux! Mes fils ! mes fils ! Malheur au lâche !

Allume en eux ton grand brasier, Incendie 1 En leur âme, ô vent! souffle ta rage! Vengeance! que ta soif dessèche leur gosier! Et que mon âme à moi soit comme un ciel d'orage!

LAFEMMEDUCHEF 1 83

LE BARDE

Quand il vivait, son toit n'était pas grand ouvert

Sur la salle, comme à cette heure!

Abandonnés après le maître que je pleure, Comme la salle est sombre et le palais désert!

La salle du palais de Kendélann est sombre Cette nuit, sans foyer, ni lampes au milieu!

Seul je veille en pleurant dans l'ombre. Qui peut me soutenir à présent, sinon Dieu!

Salle de Kendélann, quel lourd silence règne Entre tes murs déserts et sous tes noirs lambris! Ni foyer, ni lumière! Et seul dans les débris Je sens mon cœur amer qui saigne!

Sans famille, hélas! et sans feux, Salle de Kendélann, le vent noir te secoue! Mon chef est mort! je vis! j'arrache mes cheveux! Mes pleurs abondamment coulent, creusant ma joue!

Ta salle, ô Kendélann ! est morne sous le ciel !

L'asile a croulé sous les flammes, Ou les guerriers riant aux valeureuses dames Ecoutaient le vieux barde en buvant l'hydromel!

Que tu me semblés triste et sombre, ainsi sans maître, Salle de Kendélann, où l'on me fit honneur 1

Ah ! qui pourrait te reconnaître Dans cette nuit! — Pitié! Que ferai-je, Seigneur!

Salle des chants joyeux et des fêtes célèbres, Salle de Kendélann, sans foyer ni chansons, J'écoute, je n'entends plus rien, ni voix, ni sons, J'erre tout seul dans les ténèbres!

La salle est sinistre aux sommets Du rocher d'Hédouez, cette nuit! j'en frissonne! Chants, festins, compagnons ne reviendront jamais, Jamais, femmes, amis, ni maître, ni personne!

LA FEMME

Au grand galop, va! pars! Je porte, ô bon cheval!

La moisson rouge de la veuve!

La gerbe dont la trace est longue comme un fleuve! L'épi mûr qui brillait ce matin sans rival!

A travers champs je porte à mon côté la tête, La tête pâle, aux yeux rigidement ouverts,

Que la mêlée avait pour crête Dans les jours de victoire ou les jours de revers!

LA FEMME DU CHEF l8f

J'ai cherché dans la nuit ; et je porte à ma gauche La tête aux longs cheveux du chef des braves clans Arrachée aux oiseaux qui croassaient sanglants, Et dont la corne fouille et fauche!

Je porte à cette heure à la main La tête au front troué d'un guerrier magnanime! Cours, bon cheval! hennis! je pleurerai demain! Bondis par la forêt sous ma voix qui t'anime!

Emporte-moi! Je porte, hélas! sous mon manteau,

La tête froide au front tout rouge!

Sur sa face à présent aucun muscle ne bouge! Elle bat sur mon sein telle qu'un lourd marteau!

En avant! Sur mon bras, au grand galop, je porte La tête où tant de fois l'éclair terrible a lui !

— Les murs n'ont plus ni toit ni porte! — Amour et gloire, tout n'est qu'un rêve aujourd'hui!

Là-bas, sur un grand tas d'ennemis, près du môle De Pennock, il était comme un chêne couché. Son cou que j'embrassais, moi, moi, je l'ai tranché! Sa tête est là sur mon épaule!

Mes fils! je vous porte à mon poing Sa tête aux yeux ouverts qui fixement regardent! — Dans mon âme ces yeux ne se fermeront point! — Le jour venu, malheur aux orphelins qui tardent!

Je porte à mes trois fils, je tiens devant mes yeux

La tête hier effroi du traître!

La tête où flamboyait le regard fier du maître! La tête qui dormait sur mon sein orgueilleux!

O Kendélann ! Au bout de ta pique de frêne Je leur porte ta tête, ô chef! pour que ton sang

Arrose en eux la bonne graine, Et les fasse grandir plus vite, en frémissant!

LE BARDE

Le corps de Kendélann, le chef de dix armées, Gît là, sans tête, blême, inerte, sans chaleur! J'ai sur l'âme le poids d'une immense douleur, Songeant près des planches fermées!

J'entends l'aigle d'Eli, ce soir!

Il élève la voix, il crie, et je l'écoute! Le cœur des guerriers morts fut son large abreuvoir! Le sang des hommes blancs sur son poitrail dégoutte

Appelant ses petits qui cherchent leur chemin,

L'aigle d'Éli mange et dévore!

Il parcourt la forêt, il plane, il plonge encore! L'aigle gardien des mers aime le sang humain!

LAFEMMEDUCHEF 1 87

L'aigle d'Eli du bec et des serres travaille. Dans la foret il mord avec un cri perçant.

Il boit le vin de la bataille, 11 se gorge, il s'enivre, il nage dans le sang.

L'aigle d'Ëli, du val de Mésir, la sœur pâle, Aux champs de Broc'hmael, le brave, a tout tari ! Il s'acharne, fouillant dans les morts sans abri; Il fait des lambeaux qu'il avale!

Maintenant c'est l'aigle au bec gris Qui sent le corps du chef, là, dans ces planches sombres, Qui rouvre l'envergure en poussant de grands cris. C'est l'aigle de Pengwern, là-haut, sur les décombres!

L'aigle au bec gris a soif d'un sang qui coûta cher!

C'est d'un sang pur qu'il est avide!

Il sait que Kendélann gît dans la salle vide; Sa gorge insatiable a faim de noble chair.

Il a ce soir au loin appelé, l'aigle énorme

De Pengwern que l'on voit dépeçant le guerrier!

Afin qu'aucun barde ne dorme, Au-dessus du cercueil il va longtemps crier!

Il plonge dans la salle, il bat de sa grande aile, L'aigle au bec gris que suit de loin un vol pesant ! Et l'on te nomme, ô Trenn! la Déserte, à présent! O Trenn! hier encor si belle!

LA FEMME

Malheur à moi! mes fils sont morts!

Là! là ! Regardez-les, yeux froids! Jusqu'à la garde L'égorgeur a trempé son fer dans leurs chers corps ! O Kendélann ! tes yeux sont grands ouverts, regarde !

Tous les trois égorgés d'un coup, subitement!

Malheur! Ils sont morts, tous les mâles! L'abominable nuit emporte au loin leurs râles! Et dans mon sein gonflé s'engouffre un hurlement!

Quand j'accourais, criant : « Lâche, qui vit esclave! » L'aurore à leurs berceaux empourprait ses rougeurs!

En leur portant ta tête, ô brave I J'accourais ! Ils sont morts, eux, les futurs vengeurs !

Qui donc les vengera, puisqu'il n'est plus, leur père? Qui donc te vengera, si tes fils sont partis ? Qui me vengera, moi, lionne sans petits, Seule, sans mâle et sans repaire?

Mes fils ! Horreur ! ils ne voient plus ! Tous les trois sont muets! En vain je les appelle! — Je ne veux pas prier, les bras irrésolus! Je ne veux pas gémir au fond d'une chapelle!

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