‹ Poésies complètesChapitre 103 sur 160 · LA VEILLE DE SA MO UT · texte numérisé non relu

LA VEILLE DE SA MO UT

Votre bras m'a frappée ainsi qu'un châtiment :

Au milieu d'un doux rêve et sans pressentiment,

]Mon Dieu I vous me l'avez tout à coup enlevée !

Ainsi qu'à l'ordinaire , elle s'était levée

Aux lueurs du matin. Le mal qui la minait

De funèbres tableaux la nuit l'environnait.

Elle voyait passer, dans sa lente insomnie,

L'heure du désespoir, l'heure de l'agonie.

L'heure où sa voix mourrait en nous disant adieu,

L'heure qui vit faiblir même le fils de D!eu.

Pour chasser de son cœur ces images funèbres,

Elle abrégeait les nuits. Sitôt que des ténèbres

Une blanche clarté perçait le \o\\e obscur,

Elle allait dans les champs respirer un air pur.

Tandis que tout dormait au château , dans la ferme ,

Elle seule allait voir ou les moissons en germe ,

Ou les premiers rameaux de l'arbre en floraison ,

Ou les agneaux couverts d'une blanche toison ,

Ou bien ces vers soyeux qui commencent d'éclore

Aux jours chauds du printemps, quand tout va '.ivre encore.

Quand fermente le sang, quand le co'ur bat plus fort.

Quand, jetant un défi d'espérance à la mort,

La nature en travail incessamment enfante

Et s'étale aux regards, heureuse et triomphante !

Tant la terre iécoiule et rhonime rajeuni Semblent avoir été créés pour l'infini ! Tant la vie est partout ardente et débordée ! Ob ! de la tombe alors qui n'a cbassé l'idée ? Qui, voyant près de soi souffrir un être aimé, N'espéra? Le mourant lui-même, transformé. Croit que la vie aussi se rallume en ses veines ; 11 s'abandonne encore aux espérances vaines , Et, respirant cet air qui semble le nourrir, Il se dit qu'il vivra , qu'il ne peut pas mourir.

Elle aussi, ce jour-là, l'àme calme et ravie, Elle oubliait ses maux et croyait à la vie : Rattacbant sa vieillesse à mon jeune avenii-, Son cœur auprès du mien semblait se rajeunir. Elle avait deviné, dans son amour de mère, Mon espoir de vingt ans, mon ardente cbimèrc, Et ces vagues terreurs d'une âme qui pressent Qu'à donner le bonheur le monde est impuissant , Mais qui pourtant y croit, le poursuit et l'appelle Comme un rêve du ciel que l'homme se rappelle.

Interrogeant mon cœur, où s'éveillait l'amou;-. Seule avec moi ma mère avait passé le jour. Nous avions, du printemps saluant la venue. Visité le jardin et la longue avenue.

Puis, se trouvant plus forte, elle avait voulu voir Ces champs que les cyprès couvrent d'un manteau noii' Abritant en été la moisson souple et blonde Que le mistral ardent agite comme une onde. Je ne la vis jamais, même en ses plus beaux jou.s. Plus riante et plus vive ; elle marchait toujours. Dans sa course sans but j'avais peine à la suivre ; Son cœur, qui renaissait, semblait pressé de vi\re. On eût dit que la mort précipitait ses pas Vers le soir de ce jour marqué pour son trépas; Elle allait, elle allait à travers les prairies. Ou foulant des vergers les lisières fleuries, Ou bien des peupliers côtoyant le rideau , Ou cherchant la fraicheur au bord des pièces d'eau ;

194 PENSEROSA.

Et lorsque, pour franchir quelque site sauvage, Elle prenait mon bras, en voyant son visage Doucement coloré par la marche et par l'air , Où rayonnait la vie en un dernier éclair , A ces lueurs d'espoir mon âme suspendue Remerciait le ciel de nie l'avoir rendue !

Tout ce qu'elle exprima de nobles sentiments , Tout ce qu'elle me dit en ces derniers moments, Dans sa bonté de mère et sa tendresse sainte, Mon âme en a gardé l'ineffaçable empreinte. Sur le seuil de la tombe elle voulut encor Me verser de son co'ur l'ineffable trésor : Elle me révéla la femme dévouée , Qui cache ses vertus et craint d'être louée. Pudique, résignée au\ luttes d'ici-bas.

Dans son âme étouffant de douloureux combats, Ange de la famille ignoré de ce monde , Versant autour de soi tout l'amour qui l'inonde, Et dans son c i ur de mère enfermant par pudeur Ce que Dieu lui donna de force et de grandeur.

Tandis qu'elle parlait, je compris que son âme Eut des élans fougueux et des rêves de flamme ; Mais qu'elle sut lier aux chaînes du devoir Toute enivrante erreur, tout orgueilleux espoir ; Que son intelligence, en repliant son aile, Insp'ra chastement son âme maternelle, Et que ce noble esprit, si sublime et si doux, Dérobant son éclat, ne brilla que pour nous! Ainsi se déroulait sa pure destinée, Radieuse, éclairant sa dernière journée, Comme on voit les rayons d'un ciel resplendissant, Le soir, à l'horizon, sourire en s'effaçant.

Et , seules , dans les champs nous restâmes ensemble .Jusqu'à l'heure [laisible où le foyer rassemble La mère et ses enfants pour le repas du soir. Heureuse, près de nous nous la vîmes s'asseoir.

Sa présence anima notre gaîté frivole ;

Elle nous rassurait par sa douce parole;

Elle ne souffrait plus, disait-elle, et ses yeux

Brillaient d'un feu plus vif sous son front radieux;

Et lorsqu'avec ces mots que la tendresse emploie

Aux cœurs de ses enfants elle eut rendu la joie ,

Se levant lentement, de tous elle reçut

Le baiser lilial, respectueux tribut;

Puis elle s'éloigna pour regagner sa couche ,

En nous disant : Adieu ! dernier mot de sa bouche !

Mais, je ne sais pourquoi, quand ce mot retentit,

11 vint glacer mon cœur!... tandis qu'elle sortit

Je pâlis.... Tout à coup je sentis disparaître

Cette sécurité qui venait de renaître.

Et pendant qu'ils riaient, heureux, autour de moi.

De leur gaité mon âme était pleine d'effroi !

Dans le recueillement d'une tristesse sombre,

Devant moi je crus voir se dessiner une ombre.

Mon cœur se suspendit à ses pas solennels;

Elle avait la démarche et les traits paternels ;

Elle avançait traînant le linceul de sa bière ,

Qui traçait derrière elle un sillon de lumière.

Je la vis s'enfoncer dans le noir corridor,

Puis dans l'obscurité je la suivis encor,

Et je la vis toujours, par l'œil de la pensée,

Remonter l'escalier à la rampe enlacée;

Elle ouvrit une porte, et, debout sur le seuil.

Elle étendit ses bras roidis par le cercueil.

Dans le fond de sa chambre, à genoux , en prière,

Ma mère tressaillit au souffle de mon père,

Car l'ombre, c'était lui!... lui qui venait alors

La chercher pour dormir dans la couche des morts !

Pour préparer son cœur à cette grande épreuve , 11 lui dit, en baisant son chaste front de veuve : « Viens, j'ai gardé ta place à la droite de Dieu; » O mère ! à tes enfants il te faut dire adieu ! )' Viens, souris à la mort, car ta tâche est remplie; » La tombe réunit ceux qu'a liés la vie.

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