RAPHAËL ET MICHEL-ANGE
De cet idëal qu'il rêva ; Sa main puissante s'est lassée, Mais au niveau de sa pensée Jamais l'œuvre ne s'éleva !
Si son ànie parait jalouse ,
C'est que l'art est sa seule épouse ,
Et ses ouvrages ses enfants ;
Jl craint de perdre ce qu'il aime ,
Et que , plus heureux que lui-même ,
Ses rivaux ne soient triomphants.
Pourtant à sa force il dut croire Lorsque, ceint d'une triple gloire , Il contempla dans leur splendeur Trois monuments de son génie Qui de sa nature infinie Semblaient attester la grandeur.
C'est Moïse , luttant encore Sous le Verbe qui le dévore , Et répétant dans Israël L'écho de cette voix divine Qui lui dictait sur la colline Les lois écrites dans le ciel !
C'est cette heure en douleurs féconde Où sur les ruines du monde L'ange sonne le jugement; Où les morts , réduits en poussière , Trouvent en sortant de leur bière Le pardon ou le châtiment ! •
Immense comme sa pensée ,
C'est cette coupole élancée
Vers les cieux , œuvre de géant ,
Qui réunit par la prière
L'homme prosterné dans Saint-Pierre
Au Dieu qu'implore son néant.
222 PENSEROSA.
Et quand il a fini ses œuvres immortelles,
Son génie agrandi déploie encor ses ailes;
A son propre foyer il semble s'embraser,
Il va toujours créant sans jamais s'épuiser :
Ce qu'il chercbe dans l'art, ce n'est que l'art lui-mt'me;
Sans lui rien demander avec amour il l'aime;
Les louanges du monde expirent sur son seuil ,
11 sent l'enthousiasme et dédaigne l'orgueil.
11 n'ouvre pas son àme à l'encens de la terre :
C'est plus haut qu'il s'abreuve et qu'il se désaltère;
Fuyant tout sentiment qui pourrait l'enivrer,
A d'énervants désirs il craint de se livrer.
Et quand il sent l'amour dans toute sa puissance,
C'est un amour divin, d'une immortelle essence;
Car cette âme héroïque et pleine de grandeur
Ne pouvait ressentir qu'une sublime ardeur!
Celle qui sut toucher cette nature austère
Pour le cloître avait fui les grandeurs de la terre.
Descendante des rois, fdle des Colonna,
Le monde l'admirait, elle l'abandonna.
D'un époux qu'elle aimait quand la mort la fit veuve,
Dieu seul fut son reluge en cette grande épreuve.
Elle voua ses jours au service divin;
Mais de l'ange exilé le monde se sou^int,
Car elle avait laissé dans toute l'Italie
De ces grands souvenirs que jamais on n'oublie.
Jeune et belle elle avait repoussé l'étranger
En armant ses vassaux à l'heure du danger ,
Puis d'un double laurier ceignant son front pudicpie,
]\Iuse, elle avait conquis la palme poétique.
Michel-Ange comprit dans leur sublimité
Sa touchante vertu , sa sévère beauté :
11 embrase son âme au culte qu'elle inspire,
A sa sainte amitié chastement il aspire ;
Pour elle à tout désir terrtstre il dit adieu ;
Sentiment cthiré qui l'élève vers Dieu,
Sa tendresse devient rinefiabie mélange
De respect et d'amour que l'on accorde à l'ange ,