RAPHAËL ET MICHEL-ANGE
Et quand sur lui parfois elle arrête ses yeux ,
Tous deux , pour s'y rejoindre, ils se montrent les cieux.
La première appeh'-e, elle l'y fut attendre :
Alors pour la pleurer sa voix devint plus tendre;
On eiU dit qu'il avait, dans des adieux touchants,
Reçu d'elle sa lyre et l'esprit de ses chants ;
Il sent, dans la douleur dont son âme est saisie,
A ses lèvres monter des flots de poésie;
A celle qui l'entend dans un antre univers
Il dit son chaste amour dans la langue des vers ;
Et le monde, attentif aux accents qu'il répète.
Sur son front pose encor le laurier du poète.
Que lui fait cet éclat , quand ses pures amours.
Charme de sa vieillesse et de ses sombres jours ,
Remontent vers le ciel , et que , seul sur la terre ,
H porte dans son deuil sa gloire solitaire?
Ici-bas, du regard il cherche tristement
Son étoile perdue au sein du (irmament.
Parfois elle lui jette une lueur subite.
Comme pour lui montrer la sphère qu'elle habite;
Mais tandis qu'ébloui par ce rayon divin
Au lumineux sillon il se suspend en vain ,
L'étoile disparaît, la vision s'efface
Et ce n'est qu'en son cœur qu'il retrouve sa trace.
L'heure où prenant l'essor pour remonter vers Dieu,
Lumière de sa vie, elle lui dit adieu.
Sembla lui présager ces jours lents et funèbres
Où son regard se perd à travers les ténèbres,
Et voit cet uni\ers ainsi qu'un astre éteint
S'éclipser à jamais dans la nuit qui l'atteint.
Pour rârtiste mourant que l'art (îonsume encore, Quant tout s'évanouit, quand tousse décolore , La mort Cnt sans horreur et sans obscurité; C'est un vol vers le ciel d'où jaillit la clîMté ; Le Christ, dont tant de (ois il retraça l'image, Vient adoucir pour lui ce douloureux jiassage;
22 4 PENSEROSA.
Son âme radieuse à l'heure du départ Se déploie; et portant sur son front de vieillard Un siècle de grandeur, un siècle de souffrance, Il accepte la mort comme une délivrance.
Piiris, novembre 1839.
XXXVIJI
Oh ! que tu savais bien , toi dont l'âme est au ciel , Que le fruit de la gloire est un fruit plein de fiel ! Oh ! que tu savais bien que , dans ce monde infâme , Le céleste rayon qui ceint un front de femme , Hélas! n'attire pas le respect et l'honneur, Et que pour nous la gloire est le deuil du bonheur! Ah! que tu disais vrai quand tu disais : Préfère Une vie écoulée en sa modeste sphère, A l'éclat de l'orgueil qui brûle , en l'atteignant , Le cœur qu'il éblouit et qu'il laisse saignant!... Et moi qui' t'écoutais, j'ai pu ne pas te croire! Tu me donnais l'amour, et j'enviais la gloire! Oh! je ne savais pas quel amer sentiment C'était!... et j'ai choisi le feu pour élément.
Mais ce n'est plus l'orgueil; une autre voix m'entraîne, Ma mère! c'est l'honneur qui me pousse à l'arène, Et qui me fait braver, parmi les combattants. Le lâche pamphlétaire aux propos insultants;
A xMA MKRE. 225
C'est l'honneur qui me dit qu'au ciel la Providence
Veille sur le travail et sur l'indépendance, *
Et que son œil divin accompagne nos pas
Lorsqu'aux instincts d'en haut nous ne faillissons pas!
J'ai trouvé dans ma route, imprudemment choisie,
Le pain de la pensée et de la poésie;
Et le ciel, en plaçant la lyre dans mes mains.
Ne m'a pas abaissée aux déshonneurs humains.
Pauvre et libre , pour ceux qui donnent l'opulence
Mon vers indépendant a gardé le silence.
Et, dans ce monde impur où le mal est vainqueur.
J'ai marché le front haut , mais le deuil dans le cœur.
Oui , le deuil dans le cœur ! et c'est là ma faiblesse ;
Le mal, sans me corrompre, est un dard qui me blesse.
Et qui , semblable au doute , en mon âme descend ,
A ma foi dans le bien jette une ombre en passant.
Et fait pàUr ma lèvre alors qu'elle prononce
Une prière à Dieu qui reste sans réponse.
Mais non , Dieu m'a parlé ! par ta voix il m'a dit ,
Ma mère, qu'ici-bas le poète est maudit.
Et que, semblable au Christ, sur son front qui s'incline
On pose en ricanant la couronne d'épine ,
Que tout nom qui s'élève est un nom blasphémé ,
Qu'en cessant d'être obscur on cesse d'être aimé ;
Que la froide' ironie enserre un cœur sublime
Comme des rocs géants la neige ceint la cime ,
Et que même la femme à son pudique front
En attirant la gloire attire aussi l'affront!
Et pourtant j'espérais qu'une indigence sainte
Dans ce siècle de l'or me ferait une enceinte ,
Qu'on n'attaquerait pas comme une œuvre d'orgueil
Mes chants oii le malheur a répandu son deuil;
Qu'en lisant mes tourments de femme et de poète
Toute ironique voix demeurerait muette;
J'espérais , dans mes jours de dégoûts et d'ennuis ,
Dans l'insomnie ardente où s'écoulaient mes nuits ,
Que, quand pieusement ma tâche serait faite,
Après tant de douleurs viendrait un jour de fête.
Et voilà quel espoir me soutenait encor
Dans l'aride travail qui me donne un peu d'or;
226 PENSEROSA.
Et ([uand j'avais gagné le pain de la journée, J'oubliais en chantant ma rude destinée , Comme le moissonneur berce par ses chansons Les fatigants labeurs des brûlantes moissons.
Dans un de ces instants où tout chante en notre àme ,
Où la pensée humaine a des ailes de flamme ,
Où, dégageant nos voux du monde oii nous souffrons,
Le souffle inspirateur fait rayonner nos fronts,
J'ai créé, dans la nuit, quand le cœur seul tressaille,
L'hymne patrioti<jue aux grandeurs de Versaiile ,
Et mes chants, inspirés par la croyance et l'art.
Au monde indifférent sont allés au hasard !
Mais Dieu, qui savait seul mon intime souffrance.
Me donna la couronne ainsi qu'une espérance;
Alors je répétai, dans mon bonheur d'enfant.
Les vers improvisés de mon chant triomphant.
Je rêvais , dans mon âme , où la joie était née ,
Après mes jours amers une heureuse journée!
Poétique oasis où je pusse m'asseoir,
Splendide souvenir qui brillât jusqu'au soir !
Que le songe était beau! comme aux fêtes anti(pies
On couronnait mon front de lauriers poétiques ;
Et le peuple, que j'aime, à mon chant suspendu,
S'écriait : « Tu souffris , et ce bonheur t'est dû ! «
Ce ne fut pas ainsi : dans nos temps d'ironie ,
Toute espérance ment, toute joie est ternie;
Les fêtes de l'esprit et les fêtes du cœur
Pour l'homme ne sont plus qu'un spectacle moquf ur.
En posant le laurier sur le front d'une femme,
Froidement à l'éloge on mêle l'épigrarnme;
On brille en déchirant, et l'esprit satisfait.
Frondeur insoucieux, rit du mal qu'il a fait!
Mais le sarcasme est doux à côté de l'injure. Le critique impuissant aiguise sa morsure : Il ne juge pas l'œuvre, il la profane et ment ; l'jinemi sans valeur, il frappe lâchement. Sur de l'impunité, son courage s'anime; 11 attaque unf femme, et aarde l'anonyme!...
A MA MEKE. 227
Hypocrite, il se pose en austère censeur;
Il cite faussement , et trompe le lecteur ;
Ou bien dans son cynisme il souille, il parodie
Une image d'hymen pudiquement hardie;
Et quand il fait monter la rougeur sur le front.
De sa pensée impure il nous jette l'affront.
Puis , de la liberté souillant la sainte cause ,
En patriote ardent il se métamorphose!
A nous qui n'avons pas d'encens pour le pouvoir,
Mais qui l'applaudissons quand il fait son devoir ;
A nous qu'on ne voit pas, malgré notre indigence,
Aux aumônes de cour vendre l'intelligence,
A nous !... au nom du peuple il jette le dédain
Que l'impur Montagnard jjetait au Girondin.
Courage ! accomplissez une aussi noble tâche ; Outragez une femme et posez-vous en lâche : Celle que vous frappez dans son isolement Ne se mêlera plus à vos bruits d'un moment. Elle ira, poursuivant sa route accoutumée, Vers ceux qui l'ont comprise et dont elle est aimée. Libre et fière toujours , jusqu'au seuil du tombeau , Sans qu'ici-bas son âme ait laissé de lambeau , Elle ira, soutenant la lutte commencée, Et vivant noblement du fruit de sa pensée ! Ceux qui gardent encor de généreux penchants Pour soutenir sa vie accueilleront ses chants, Travaillant et priant, comme dit l'Évangile, Elle n'envîra plus une gloire fragile; Car, pour sa pauvre vie où manque le bonheur, La prière est la joie , et le travail l'honneur I
8 juin 1839.
228 PENSEROSA. M^\
P 0 È 31 E COURONNÉ PAR l'aCADÉMIE FRANÇAISE
EN SA SlixNCE DU 30 MAI 1839.
Versailles, c'est le Pandiéon I
Comme aujourd'hui les peuples luttent Contre les rois qui leur disputent Le pouvoir et la liberté, Contre les seigneurs et les princes, Tyrans des fiefs et des provinces , Les rois long-temps avaient lutté ;
Jusqu'au jour ou , dans sa faiblesse , On vit se courber la noblesse Sous le bras fort de Richelieu , Et la royauté , fière idole , S'élever comme le symbole Du pouvoir incarné de Dieu.
Louis Quatorze , roi suprême , Se revêtit de cet emblème,
En s'écriaiit : « L'État, c'est moi!
» Et la France qui me contemple, » Comme à Dieu l'on bâtit un teini>le, M Doit bâtir un temple à son roi ! »
11 dit, et Versailles s'élève Ainsi que le palais d'un rêve Réalisé par l'art humain ; Villa royale aux champs éclose , Cygne qui près des eaux repose Sous les grands arlires du chemin.
Monument magique et sublime Où le marbre assoupli s'anime , Où la mosaïque s'étend ; Où , dans les glaces de Venise , Les chefs-d'œuvre qu'on divinise Se doublent en se reflétant;
Où l'art prodigue sa féerie , Où la peinture se marie Aux frontons sculptés des parois ; Où l'or et l'émail étincellent, Où les richesses s'amoncellent Pour orner le palais des rois.
Et quand elle a reçu la vie,
Ainsi qu'une vierge ra^ie
Qui se penche vers son miroir,
Versailles la belle se mire
Aux flots des bassins de porphvre
Qui se dérident pour la voir.
Comme un voile qui la protège.
Elle entoure son front de neige Des ombres d'un vaste jardin , Où les bois montent en arcades , Où l'onde retombe en cascades.
Où l'art nous a rendu l'Éden.
230 PENSEROSA.
Puis, ainsi qu'une heureuse éiiouse Qui, loin d'une foule jalouse, Au bien-aimé seul se fait voir, Devant son roi , la tête haute, Elle s'écrie : « Entrez, mon hôte, » Entrez, je puis vous recevoir. »
Qui (lira les splendeurs de la nuit nuptiale
Où s'unit le monarque à sa villa royale ?
Qui dira son orgueil et son ravissement
En erahrassant de l'ail l'immense monument?
Comme un rayon d'amour fait vivre un cœur de femme.
Il fit vivre ce corps dont il devenait l'âme!...
Et quand sa volonté l'eut tiré du néant.
D'un souffle il anima tout ce palais géant.
Il se sentit plus grand des grandeurs de Versailles.
Il se crut presque un dieu dans ces vastes murailles;
Et seul, de tant d'éclat le principe et le but,
11 vit ce qu'il pouvait, et la royauté fut!
Elle fut forte, elle fut belle, Pleine de sève et de verdeur; Proclamant sa gloire immortelle, L'amour, le génie, autour d'elle Se pressèrent avec ardeur.
Son auréole l'ut complète; Elle ceignit tous les lauriers :
Les arts couronnèrent sa tète ; Elle eut la palme du poète, Elle eut la palme des guerriers.
Souveraine absolue et lière.
Courbant les fronts et les esprits , Elle concentrait la lumière , Et du fond de son sanctuaire Commandait au peuple surpris.
Entre le peuple et la puissance , C'était le lien protecteur Que ce foyer d'intelligence Versant la gloire sur la France Du haut du front dominateur.
Et le peuple écoutait l'oracle, Heureux d'obéir à sa loi , Fier de cette ère de miracle ...
Ce fut un sublime spectacle Que ce grand siècle du grand roi î
Versaille avait par sa féerie Endormi le peuple au Forum ; Seul but de son idolâtrie, Versaille était de la patrie Le magique Palladium.
Et la France à genoux , dans sa foi populaire ,
De son roi fit un dieu digne du sanctuaire.
Mais quand le peuple eut vu la vieillesse et la mort
Faire trembler le sceptre au bras jadis si foit ,
Courber ce front superbe oint par Dieu du saint chrême,
Il douta de ses rois, et crut plus en lui-même.
Voyant mourir celui qui semblait immortel ,
L'idole étant tombée, il mesura l'autel;
Il le trouva trop grand pour ceux qui succédèrent;
Le peuple devint fort, et les rois lui cédèrent!...
Mais lui-même il est pris de vertige et d'erreur ;
On voit la Liberté s'enfuir à sa fureur;
Reine sans diadème et femme désolée ,
Entre ses bras sanglants Versaille est violée.
En vain pour échapper h ses jaloux penchanis,
Elle s'était cachée entre les bois des champs :
Il vint , il la trouva sous son vêtement d'ombre ;
Elle entendit monter sa voix sinistre et sombre.
Sur ses marbres si blancs ses pas lourds retentir....
Alors, sous les traits purs d'une reine martyr.
232 PENSEROSA.
Symbole gracieux de son mourant génie,
Plus sacrée et plus belle en ce jour d'agonie ,
Versaille alla du peuple implorer la pitié;
Mais le peuple rugit, et la brisa du pié !
Et son flux grossissant se répandit avide
Dans l'immense palais qu'il laissa morne et vide!...
Comme on ne peut remplir le lit D'un fleuve à la source épuisée, Depuis ce jour rien ne remplit Ce temple à l'idole brisée.
Des ombres erraient en pleurant, La nuit , dans les salles désertes , Et les portes restaient ouvertes, Attendant un hôte assez grand.
Aucune tète couronnée, Aucun tribun, dans son orgueil, De la demeure profanée N'osait inaugurer le seuil.
Quand il ceignit le diadème Que Cbarlemagne avait porté, Du temple des rois dévast.^' Napoléon n'osa lui-même Devenir la divinité.
Mais on vit aux trois jours de gloire et de colère
La France proclamer un prince populaire :
Roi par nos mains, il sut, mieux que les autres rois,
Quels hôtes convenaient pour repeupler Versaille;
Il comprit qu'il fallait des héros à la taille
De ces murs de géant, et fit un noble choix.
Jusqu'à nous, d'âge en âge explorant nos annales. Il sut vous découvrir, gloires nationales ! 11 prit ce qui fut grand dans chaque siècle éteint; De tous nos héros morts nous rendant l'efligie,
LE MUSÉE DE VERSAILLES. 53 i
L'art vint a sa pensée ajouter sa magie ; Il fit justice à tous, et le peuple l'obtint !
Dans ce palais le peuple eut une large place ;
En égal désormais il put voir face à face
Ces rois que si long-temps il regarda d'en bas ;
Car il avait aussi ses gloires,
Ses triomphes et ses victoires
Dans les arts et dans les combats.
Aussi ce fut un jour de fête universelle
Que le jour où s'ouvrit la Versailles nouvelle ;
Quand, pour inaugurer sa résurrection,
La foule se pressa, fière, heureuse, attendrie,
Elle applaudit son chef en fêtant la patrie ,
Car le monarque avait compris la nation.
Louis Quatorze , au temps d'ivresse Des grandes fêtes de sa cour, N'eut jamais un jour d'allégresse Qui fût comparable à ce jour.
L'éclat de sa magnificence Était pour lui seul.... mais ici, Oh ! c'était bien toute la France Qui disait à son roi : « Merci I »
» Merci ! » dans leur brève parole S'écriaient ces fiers vétérans Que Bonaparte, au pont d'Arcole, Vit s'élancer aux premiers rangs.
» Merci d'avoir mis sur ces toiles Notre chef et nos bataillons !
Il fut l'astre, et nous les étoiles; A côté de lui nous brillons ! »
Et le marin, l'àme attendrie, Disait : « Merci ! voilà Jean Bart !
Dans les gloiies de la patrie Nous avons aussi notre part. »
9M PENSEROSA.
En s'iiK-linant devant la toge Des d'Aguessean, des Lamoignon, « Merci ! » répétait pour éloge Le nnagistrat , fier de leur nom.
« Merci! s'écriait le poète, Corneille et Molière sont là....
Et, si leur laurier ceint ma tète, L'avenir un jour m'y verra ! »
Et l'orateur, d'une voix forte, Disait : « Merci!.,. Ce sera beau D'inscrire le nom que je porte Près du grand nom de Mirabeau ! »
'( Merci ! répétait cbaque artiste , La gloire sauve de l'oubli, Et dans cette fête où j'assiste Sont Lebrun , Puget et Lulli ! »
Devant La Vallière et Fontange, La jeune femme, d'un regard, Disait : « Merci! leurs formes d'ange Kous furent transmises par l'art;
» Oh! ces morts n'ont rien de funèl.re ; Je voudrais une tombe ici ; Puisque la beauté rend célèbre, Je puis le devenir aussi. »
Et la foule enivrée, ardente, enthousiaste, Débordait frémissante en ce palais si vaste. L'enlaçait tout entier de ses réseaux mouvants, Et, semblable à la mer, roulait ses fiots vivants. Elle se répandait dans chaque galerie.
Redisant les grands noms que garde la patrie, Voyant revivre encor les héros qu'elle aima Sur la toile et le marbre où l'art les ranima.
LE MUSÉE DE VlîRSAlLLES. 2.1.-)
Devant tous ces tableaux de gloire et de conquêtes
S'agitait le roulis de ces milliers de tètes;
Et toujours les regards trouvaient un aliment,
Et la foule avançait dans le ravissement.
Mais quand elle parvint au milieu de ces reines,
Belles sur leur cercueil et dans la mort sereines ,
Résistant tout à coup au flot qui l'apporta.
Par un instinct du cœur la foule s'arrêta.,,.
Parmi tous ces héros dont Yersaille est peuplé'e ,
Elle avait découvert la vierge immaculée
Qui ravit la victoire à l'Anglais triomphant ,
Et délivra la France avec un bras d'enfant.
C'était une blanche statue, Vierge guerrière revêtue De l'armure des anciens rois :
Fille pudique au front céleste , A l'œil fier, au souris modeste, Femme, héros, tout à la fois!
Il fallait plus qu'un grand artiste Pour la rendre ainsi calme et triste.
Accomplissant l'ordre de Dieu ; Il fallait l'art et la croyance :
L'âme d'une fille de France A réuni ce double feu;
Et de ses mains s'est échappée Jeanne d'Arc pressant son épée Sur son cœur virginal et fort, Qui sous la voix de Dieu tressaille, Mais qui sait au champ de bataille, Intrépide, braver la mort.
Celle qui nous rendit, sous cette forme pure, Le symbole divin d'une double nature, De force et de candeur mélange harmonieux, Hélas!... ange exilé, poétique mystère.
Toucha du bout de l'aile aux choses de la terre. Et s'en revint aux cieux !
ne PENSEROSA.
On dit que dans son vol, ainsi qu'une colombe, Son âme erre la nuit parmi ces marbres blancs , Et que, pour l'escorter, se levant de leur tombe. Les reines, nobles s(jeurs, la suivent à pas lents. Elle s'arrête au fond de cette galerie Où veille Jeanne d'Arc avec recueillement. Et l'on entend alors comme une ombre qui prie Répéter faiblement :
« G mon œuvre d'amour ! ô ma sœur bien-aimée ,' )) Mon cœur te devina quand mes mains t'ont formée ! » J'ai su te reconnaître en approchant des cieu\ ; )' Tu te penchais vers moi pour calmer ma souffrance , » Et ta voix me disait, quand je pleurais la France : » Viens, on retrouve ici ce qu'on aima le mieux! »
Et la vierge guerrière , agitant son armure , Se penche et lui répond par un pieux murmure; Et la fille des rois, dans son ravissement, Entoure de ses bras cette image chérie , Et de son blanc linceul forme une draperie A leur groupe ciiarmant.
Puis, tour à tour, glissent près d'elles Toutes ces ombres immortelles Qui se réveillent chaque nuit; Et, dans Versailles qui s'anime, Commence une fête sublime Dont nul vivant n'entend le bruit.
Sortant radie'ux des ténèbres , Ceux qui furent grands et célèbres Dans tous les temps, dans tous les lieux, A cette heure qui les rassemble Viennent s'entretenir ensemble De leurs souvenirs glorieux.
Ils parlent la langue itmnortelle Qu'un monde inconnu nous révèle
Lorsqu'à la vie on dit adieu ; Parole où la pensée est reine , Que jamais nulle oreille humaine N'entendit, et qui vient de Dieu.
Dans cette langue , tout mystère
Qui resta voilé sur la terre
Éclate lucide et profond ;
Et, par ce verbe prononcée,
La plus insondable pensée
Est une eau dont on ^oit le fond.
Du sentiment et du génie
Pour eux la sphère est infinie ;
Ils jouissent, nous pressentons!...
Et pour leur nature d'élite
L'intelligence est sans limite ;
Ils savent, et nous, nous doutons!...
Amour, gloire , fécondes flammes , Baptême où s'épurent les âmes Durant leur exil douloureux; Tous ces grands rêves d'une vie Qui s'éteignit inassouvie, Ils les réaUsent entre eux.
Mais à nous qui plions sous le travail de vivre, Pourquoi Dieu cacha-t-il le verbe de ce livre? Pourquoi n'avons-nous pas de ces fêtes du cœur, Où ceux que nous aimons compiennent toute chose, Où l'âme unie à l'âme avec foi se repose.^ Hélas ! pourquoi du bien le mal est-il vainqueur ?
C'est qu'en ces sphères de merveilles Avant que nous puissions errer, 11 faut nous briser dans les veilles, 11 faut souffrir, il faut pleurer!
11 faut que l'âme se retrempe Dans le malheur, et que le sang
238 PENSEROSA.
Soit l'huile qui brûle à la lampe Que cache en soi l'être pensant!.
11 faut que la pauvreté creuse Notre poitrine, et que nos fronts Portent l'empreinte douloureuse De tous les maux que nous souffrons î
Il faut que dans la solitude Nos pleurs viennent nous assouvir; Car la gloire est un sentier rude Que triste et seul on doit gravir.
Alors, peut-être, après la couronne d'épine, Resplendira pour nous l'auréole divine : Quand nous reposerons enfin dans le cercueil, l^eut-être obtiendrons-nous, parmi ces grandes ombres. Une heure radieuse après nos heures sombres, Une heure où nos douleurs deviendront de l'orgueil î
Courage donc, jeunes athlètes !
A la foudre exposons nos têtes!...
Des morts obscurs se souvient-on ?
11 faut d'illustres funérailles Pour avoii' sa place à Versailles :
Versailles, c'est le Panthéon!