LES FUNERAILLES DE NAPOLÉON
La nuit, dans sa couche muette, Au lieu du bruit de la tempête, Il entend courir sur sa tète Le frémissement des drapeaux ; Et ces vieux témoins de sa gloire , En se racontant son histoire, Bercent son sublime repos !
Quels sont ses rêves à cette heure,
Où, de sa dernière demeure.
Sur la France en deuil qui le pleure
Seul il veille , lorsque tout dort .'
Nul jamais ne saura le dire ;
Le poète voile sa lyre
Devant les secrets de la mort.
Paris, IG ilt'cenibre I8iO,
POKME.
A l'heure du couchant, heure chère à la mort,
Où la lumière fuit, où la terre s'endort,
Deux ombres, s'échappant du marbre de leurs tombes,
Remontaient vers les cieu\ ainsi que deux colombes.
Elles se dessinaient sur le bleu firmament ;
Du soleil qui penchait suivaient l'embrasement
250 MEZZA VIÏA.
Lumineuses, planaient sur ses dernières flammes, Et s'élevaient toujours aux régions des âmes.
L'une avait pris son vol des murs d'une cité, Et l'autre d'un hameau par la croix abrité.
La première portait une blanche tunique ;
Elle avait sur le front un laurier symbolique.
Et, marchant radieuse, une palme à la main.
Elle resplendissait de tout l'orgueil humain.
La seconde voilait sous une noire robe
Son corps frêle, et, baissant ses regards vers le globe,
Elle versait des pleurs sur ceux qu'elle quittait ;
Son front pur s'inclinait tandis qu'elle montait ;
Modeste, elle croisait ses bras sur sa poitrine,
Et semblait redouter la justice divine.
Comme deux alcyons qui traversent la mer, Elles allaient ainsi, flottantes dans l'éther ; Du monde des esprits lors(iu'elles approchèrent, Avant d'y pénétrer les ombres se touchèrent ; L'ombre blanche frémit et parut s'émouvoir ; Et celle qui pleurait sous un vêtement noir Lui sourit humblement et demanda la grâce De s'élever au ciel en marchant sur sa trace.
L'autre, sans lui parler, sans lui tendre les bras, D'un geste lui permit d'accompagner ses pas ; Et toutes deux ainsi poursuivirent leur route Jusqu'au zénith en feu de la céleste voûte
Mais avant d'arriver à l'invisible lieu
Où les âmes des morts paraissent devant Dieu ,
L'ombre qui s'avançait inclinée et modeste
Sembla se relever sous un souffle céleste;
*In habit virginal la revêtît soudain :
Son front se couronna des roses de l'Éden ,
Et, comme un astre éclos dans une blanche nue,
Une étoile brilla sur sa ])oitrine nue.
Tandis que dans les airs son corps transfiguré
Des lumières d'en haut s'éclairait par degré,
L'autre ombre avait perdu, par un contraste étrange.
Sa i)alme glorieuse et sa tunique d'ange ;
Soji laurier lumineux en cendre était tombé ,
Son front resplendissant, sombre s'était courbé,
Et, semblant pressentir la sentence étemelle.
Sur le seuil redoutable elle arrêtait son aile ;
Alors dans son angoisse elle appuya son cœur
Au cœur de sa compagne et murmura : « Ma saur ! »
Parmi tous ces fantômes sombres Dont la ^erre reçoit l'adieu , D'oii venaient-elles, ces deux ombres Que la mort envoyait à Dieu ?
L'une par l'autre soutenues, Des cieux fendant les profondeurs, Planant sur les plus hautes nues, D'où venaient-elles, ces deux sœurs ?
Enfants nés de la même femme, ' Et que le même lait nourrit , L'une eut les faiblesses de l'âme , L'autre les forces de l'esprit ;
Cœurs séparés dès leur enfance, L'une fut amour et candeur; L'autre reçut l'intelligence Qui de l'homme fait la grandeur !
L'une fut la vierge bénie Qui vit de croyance et d'espoir, L'autre eut l'audace du génie Et l'égarement du savoir.
Dieu leur avait donné le charme de la femme , La beauté, cette forme ineffable de l'âme.
2J2 MtZZA MTA. •
Qui révèle ici-bas ces anges gracieuv
Qu'une douce croyance a placés dans les cieux ;
Mais, dès leurs jeunes ans, leur grâce pure et chaste,
Ainsi que leur esprit , frappait par le contraste :
Thérèse, enfant craintive, avait cette langueur
Qui faisait pressentir les penchants de son coi'ur ;
Sa taille, qui semblait céder k sa faiblesse.
Alors qu'elle marchait ployait avec souplesse ;
A l'entour de son cou flottaient ses cheveux blonds ;
Ses grands yeux, que voilaient ses cils soyeux et longs.
Avaient dans leurs regards de l'amour et des larmes;
Son sourire était triste et pourtant plein de charmes ;
Tout en elle attirait, et chaque mouvement.
De son esprit rêveur rendait un sentiment.
Junia, l'autre sœur, d'une beauté plus mâle.
Avait la tête aitière et le front vaste et pâle ;
Son œil sombre et perçant semblait de ses rayons
Pénétrer au delà de ce que nous voyons ;
Et son regard hardi, plein d'une étrange flamme,
Surprenait la pensée en fouillant jusqu'à l'âme.
En souriant , sa bouche à demi révélait
Ce qu'était son esprit alors qu'elle parlait ;
Ses cheveux étaient noirs , son cou celui du cygne ,
Tous ses traits grands et fiers, sa taille noble et digne ;
Mais sa beauté, malgré son aspect imposant,
Pénétrait jusqu'au cœur de l'homme en l'embrasant !
Quand la mort leur ravit leur mère.
Doux lien qui les unissait; Chacune, selon sa chimère, Suivit l'instinct qui la poussait.
Thérèse, âme contemplative.
Pleine de pudiques penchants, Se recueillit, tendre et crainti>e, Dans la solitude des champs.
A sa chaste et douce nature Plaisa'ent les bois silencieux ,
Le lac à l'onde calme et pure , Les nuages errants aux cieux ;
Quelque site obscur de la plaine, Ou bien la cime d'un rocher Où le soir son âme trop pleine En extase allait s'épancher.
Elle aimait les bruits de l'espace , Les flots rapides du torrent , L'oiseau qui fend l'air et qui passe Sur le front du soleil mourant.
Elle aimait ces jours pleins de sève Où la terre se fécondait, Où s'épanouissait le rêve Dont tout son être s'inondait.
Elle aimait la fleur solitaire Dout le parfum meurt ignoré , Ainsi qu'un pudique mystère Que nul regard n'a défloré.
Elle aimait la première étoile Qui parait au déclin du jour, Comme dans une âme sans voile S'éveille le premier amour;
Et dans ces élans de tendresse Débordant d'un cœur ingénu , Plein d'un vague amour qui s'adresse Aux esprits d'un monde inconnu,
On présageait l'ardente flamme Dont le feu n'osait se trahir, Qui couvait déjà dans son Ame Et devait un jour l'envahir 1
Et lorsque l'amour vint dans cette âme affaiblie Par son isolement et sa mélancolie,
Rien ne l'en défendit , elle y crut comme à Dieu ; Elle s'abandonna dans un premier aveu, Et ce fut pour toujours, car ce cœur pur et tendre Faillit et se brisa sans jamais faire entendre Un murmure, une plainte, un de ces mots amers Qui s'écliappent de l'àme à l'heure du revers. Quand l'amour, feu du ciel qui trop vite y remonte. ïiompa son espérance et fit place à la honte , Elle ne maudit point le bras qui l'opprima; Trahie, abandonnée, en silence elle ainja; Pardonnant à celui qui l'avait dédaignée, Elle tourna vers Dieu son âme résignée; Le malheur lui semblait être le châtiment Dont le ciel punissait un jour d'égarement; Et sa foi l'accepta comme un second baptême Où l'àme en s'épurant se rachète elle-même ; Mais, quand elle opposait la douceur du pardon A l'amer désespoir d'un cruel abandon , Parfois une douleur plus aiguë et plus sombre Sur sa sérénité venait jeter une ombre ; Une image passait dans son cœur éperdu , C'était le souvenir de son bonheur perdu, L'irrésistible amour dont elle fut frappée, Le rêve évanoui de sa candeur trompée.
Elle voyait encore un soir brûlant d'été.
Ou le soleil versait une molle clarté
Sur le lac endormi sans une seule ride,
Et dont l'onde baignait une campagne aride;
Le feu de l'atmosphère infiltrait dans son cuur,
De la terre et du ciel l'énervante langueur;
Et l'air vivifiant (|ui manquait a la plante
Semblait aussi manquer a sa lèvre brûlante.
Elle quitte la plaine et gravit le sommet
D'un roc qui dominât les sites qu'elle aimait ;
Et bientôt elle sent, comme une haleine pure,
La brise de la nuit baiser sa chevelure.
A ce toucher de l'air tout son corps frissonna;
Un bien-être inconnu soudain l'euNironna;
Elle crut embrasser cette sphère nouvelle,
Horizon lumineux que l'amour nous révèle ;
£t long-temps sur le roc elle resta rêvant ,
Le cœur bercé d'un songe et les cheveux au vent.
La nuit était venue, et la lune éclatante, De ses blanches lueurs édaircissait sa tente , Tandis qu'à l'occident quelques nuages d'or, Dépouilles du soleil , aux cieux erraient encor. Aux douteuses clartés de ce doux crépuscule, Au souflle pénétrant qui descend et circule, Aux parfums dont l'encens de la terre montait , Thérèse ouvrait son co'ur, et, rêveuse, écoutait. Elle écoutait des voix qui chantaient dans son ûme, Qui de son sein brûlant attiédissaient la flamme; Des voix qui la berçaient et l'enivraient tout bas, Murmure où se mêlait un bruit lointain de pas. C'est alors que , sortant de ses vagues pensées , Elle crut voir glisser sur les herbes froissées Le fantôme qu'en rêve elle vit tant de fois , Et qui prenait un corps, des gestes, une voix. Beau comme ces chasseurs des monts de l'Allemagne, Un jeune homme montait les flancs de la montagiie , Le corps droit, le front haut, le regard éclatant; Son arme sur l'épaule, il marchait en chantant; Sa démarche, ses traits, ses vêtements, sa grâce. En lui tout annonçait l'homme de noble race, Et son pâle visage à l'air grave et rêveur Imposait le respect et pénétrait le cœur.
Comment fascina-t-il cette àme vierge encore ? Comment l'inonda-t-il de l'amour qui dévore ? Par quel prestige ardent parvint-il à chasser Tout effroi virginal de son chaste penser.' Quel charme languissant adoucit sa parole , Et versa dans sa voix une musique molle? Enfin quel fut en lui l'ineffable pouvoir Qui le fit adorer sit()t qu'il se lit voir.' Par quel enivrement, sans se faire connaître, Enchaîna-t-il ce cœur où l'amoiu' allait naître? Quel moment la vainquit dans ce suprôme aveu?
2jg mezza yita.
C'est encore un mystère entre la vierge et Dieu... ,
Car jamais, dans le cours de sa lente agonie,
Des longs jours douloureux dont elle fut punie ,
Jamais elle ne dit le réveil de ce soir
Où sur le roc désert seule elle alla s'asseoir.
On la vit, courageuse, accepter sur la terre
Le malheur ignoré, le travail solitaire;
Pour l'enfant qu'en son sein a fait naître l'amour
Sa jeunesse s'épuise et s'éteint jour par jour.
Que ce fils bien-aimé comprenne sa tendresse ,
C'est à Dieu le seul vœu qu'en tremblant elle adresse!..
Mais elle perd encor cette ombre de bonheur ;
Son enfant qui grandit lui demande l'honneur,
Et, lorsqu'elle s'écrie : « Oh ! pardonne à ta mère!... »
Il n'a pour son malheur qu'une parole amère.
Ce mot fut son arrêt, et ce mot l'immola. C'est alors que vers Dieu son âme s'envola. Tremblante, n'osant pas invoquer sa clémence. Elle courbait le front sous sa douleur immense; Son cœur par tant de coups s'était vu déchirer, Que sans cesser de croire il cessa d'espérer; Et, redoutant qu'au ciel l'immuable sentence N'éternisât les maux de sa courte existence, Faible femme éperdue et croyante à la fois , En implorant la paix elle baisait la croix.
Le jour où de son corps se séparait son âme, La mort du même coup frappait une antre femme , Non dans l'isolement et dans l'adversité , Mais l'idole et l'orgueil d'une grande cité.
Ce n'était point le poids d'une douleur muette Qui courbait au cercueil cette autre jeune tête; Le cœur de Junia, par l'orgueil envahi, Se connut pas l'amour et ne fut point trahi ; Elle eut pour dominer, dès son adolescence, L'esprit et la beauté , cette double puissance , Et son âme comprit que , pour mieux réussir,
DEUX AMES. 2ô7
Contre tout sentiment il fallait s'endurcir.
De ces êtres d'amour qu'on abuse et qu'on blesse ,
Elle ne connut pas la touchante faiblesse ,
Ce bonheur douloureux qui charme et fait mourir;
Elle sut inspirer l'amour sans en souffrir ;
Jamais son cœur frappé d'un sentiment suprême ,
Dans un cœur adoré ne s'oublia lui-même.
Jeune vierge, aussitôt que son âme pensa,
l^^blouir fut le rêve ardent qui la berça ;
Tout éclat passager, toute grandeur mortelle,
Pour la solliciter se levaient devant elle.
A cet âge où le cœur, plein d'un vague tourment.
S'éveille et sent l'amour comme un pressentiment,
D'ambitieux désirs troublaient ses nuits sereines,
Elle voyait passer des fantômes de reines ,
Qui jetaient dans son cœur ce besoin enivrant
De fasciner son siècle et d'être au premier rang.
Ces ombres qui devaient un trône à leur naissance.
Ou qui l'avaient conquis par leur intelligence,
Illuminant son front d'un rayon précurseur,
La conviaient en rêve et l'appelaient leur sa^ur !
Par cette vision Junia poursuivie.
Au démon de l'orgueil abandonna sa vie. Et son nom se plaça près des noms éclatants Que la gloire a sauvés de l'abîme des temps.
" A moi, dit-elle avec délire.
Toutes les cordes de la lyre , La science et ses profondeurs !
A moi tout ce qui nous enivre, Tout ce qui fait qu'on se sent vivre ! A moi la gloire et ses splendeurs !
» A moi cette noble puissance !
Ce culte que l'intelligence Attire à l'homme comme à Dieu !
Retentissement du génie Qui d'un nom fait une harmonie Dont l'écho résonne en tout lieu !
258 MKZZA VITA.
» Pour séduire, ayons de la femme La l)eauté; mais étouffons l'àme, Étouffons les vaines pitiés.
Si le monde me divinise , Qu'importe en montant que je brise Les cœurs qui restent à mes pieds ! »
Et dans sa course périlleuse, Son intelligence railleuse Se joua de tous les écueils !
L'erreur, le doute, le blasphème, Devant Dieu n'arrêtaient pas même Cette âme aux. coupables orgueils !
Elle allait sans être alarmée, Pourvu que la foule charmée Applaudit à tous ses écarts , Et que sa fougueuse parole Brillât comme un vivant symbole De l'intelligence et des arts.
Dans ce siècle blasé sur tout ce qui s'étale,
Sur la beauté, l'esprit, la gloire, le scandale;
Dans ce monde distrait, où les noms les plus grands
N'éveillent qu'à demi nos co'urs indifférents,
Pour séduire, émouvoir, pour accomplir son œuvre,
Tout ce qu'elle employa de grâce de couleuvre.
Tout ce qu'il lui fallut de génie et d'ardeur
Pour toucher au sommet d'un rêve de grandeur,
Tout ce qu'elle cacha de trahison, de honte.
Mystères dont un jour il nous faut rendre compte,
Nul ne le sut jamais ; car l'excès de son art
Était de ne devoir son éclat qu'au hasard ,
De paraître ignorer sa puissance trop sûre.
De dérober la main qui faisait la blessure.
De briller en feignant d'aimer l'obscurité ,
Et de plaire en semblant douter de sa beauté!...
DEUX AMES. Î!o0
Pour cette âme éprouvée et mûrie avant l'âge ,
La vie était un jeu d'adresse et de courage
Où l'esprit, pour répandre un grand rayonnement,
Doit à l'ambition plier le sentiment,
Où tout élan du cœur qu'on sent et qu'on excite
IS'est qu'un germe impuissant, une Heur parasite
Qui distrait le génie, et peut, en l'énervant,
Anéantir l'ardeur qui le pousse en avant.
Mais, tout en bannissant l'amour saint de son âme ,
Elle aidait son orgueil des charmes de 'a femme,
Faisait servir sa grâce à sa célébrité ,
Contre tous, comme une arme, exerçait sa beauté,
Et dérobait si bien l'impudeur sous la gloire
Qu'au revers de son masque on ne pouvait pas croire!...
Belle et jeune, laissant un grand nom usurpé Au monde adulateur qu'elle a long-temps trompé; Avant que de sa vie aucun prestige tombe , Elle meurt emportant son secret dans la tombe, Elle meurt sans subir l'inconstance ou l'affront, Avant que la beauté se flétrisse à son front , Que son intelligence, en son vol affaiblie , Tombe comme un aiglon dont l'aile se replie, Et qu'elle perde enfin ce qu'on perd sans retour : Génie éteint, la gloire!... et front ridé, l'amour!...
Lorsque son ombre altière, encor tout éblouie Du bonheur orageux que lui donna la vie, S'échappant du cercueil montait au firmament , Superbe, elle pensait, dans son aveuglement. Que son co'ur, entouré d'un ténébreux mystère. Pourrait tromper le ciel comme il trompa la terre. Que l'orgueilleux éclat qui l'avait revêtu Lui tiendrait encor lieu d'amour et de vertu. Et qu'elle braverait à l'heure expiatoire Dieu, qui ne voudrait pas la f.apper dans sa gloire; Mais, comme aux feux du ciel un torrent se tarit. Tout à coup s'épuisa l'espoir qui la nourrit;
Sous un éclair d'en liaut, à cette heure suprême, Son cœur épouvanté put se juger lui-même : Des abîmes profonds de ses longues erreurs S'élevèrent alors de soudaines terreurs; L'œil de Dieu flamboya dans son intelligence Et lui fit voir à nu toute son indigence.
Mais le même regard dans l'âme de sa sœur
Répandit un rayon d'ineffable douceur;
Aux approches du ciel, cette àme humiliée
Se releva soudain comme une fleur pliée.
Dans sa sainte splendeur se contemplant alors ,
Elle vit qu'elle avait de célestes trésors,
Que plus haut que l'orgueil, l'esprit et la science.
Dieu , qui lisait au fond de toute conscience ,
Placerait ses malheurs, ses larmes, ses combats,
Sa douloureuse vie insultée ici-bas.
L'amour qui parmi nous d'une souffrance amère
Avait rempli son cœur et de vierge et de mère,
L'amour lui fut remis au jour du jugement;
Car son âme s'était épurée en aimant.
Sous le pardon divin qui pénétrait son être, L'espoir la ranimait et la faisait renaître. Et ses bras s'inclinaient pour soutenir encor Sa sœur qui près des cieux arrêtait son essor ; Elle lui souriait en se penchant vers elle. L'encourageait du geste et lui tendait son aile , Comme le passereau, de l'appui de son vol, Protège ses petits enchaînés sur le sol. Vains efforts.... Immobile en l'immense étendue, L'ombre de Junia demeurait suspendue ; Et, quand plus haut son aile essayait d'avancer, Un invisible bras semblait la repousser.
Tout à coup, s'échappant d'un nuage qu'il brise. Le souffle flamboyant de la céleste brise Emporta l'ombre sainte à la droite de Dieu , Et précipita l'autre aux abîmes de feu !...
DEUX AMES. 2fil
Puis la nuit, étendant son voile dans l'espace. De leur passage au ciel vint effacer la trace ; Et dans l'éternité déroba , sans retour, Ce symbole d'orgueil, cet emblème d'amour!
En remontant le cours des liantes destinées , On aime à s'arrêter sur les jeunes années Des hommes dont le front porte nn sublime sceau ; Car toujours on découvre , en suivant leur histoire , Le germe du génie et celui de la gloire Cachés dans leur berceau.
Avant que leur étoile ait brillé triomphante , Avant qu'on les admire et que leur àme enfante Une œuvre qui survive à l'oubli du toml)eau , Ils luttent, et frappés d'un injuste anathème , Leur génie insulté se méconnaît lui-même. Ainsi fut Mirabeau.
Dans un siècle en travail, né d'une vieille race, Il eut de ses aïeux les vices et l'audace. S'il n'avait pas vécu pauvre et persécuté ,
262 MKZZA VIT A.
Si sur lui n'avait pas pesé la tyrannie, Peut-être on aurait vu se tourner son génie Contre la liberté.
IMais en naissant , frappé par des lois despotiques , 11 sentit dans ses maux les misères publiques. Déshérité, proscrit, du rang des oppresseurs Il se jette en vengeur dans le rang des victimes; Et ses jours de malheur de ses actes sublimes Furent les précurseurs.
Durant les longues imits du donjon de Vincennes, Que de fois dans son âme il déroula les scènes Des annales du monde! et penseur généreux, Que de fois enflammé d'un impuissant courage , Esclave , il a rêvé de finir l'esclavage Des peuples malheureux!
Quand son regard captif s'abaissait sur la France , Comme de la patrie il plaignait la souffrance ! Il pleurait sur le peuple écrasé par les grands , Voué de siècle en siècle au joug héréditaire , Et qui voyait passer tous les biens de la terre Aux mains de ses tyrans.
Justice et liberté, fortune, honneurs, lumières. Quoi! tout pour les palais, et rien pour les chaumières, Rien que la pauvreté , l'ignorance et les fers ? Et vous ne craignez pas qu'une telle indigence Ne pousse enfin ce peuple à demander vengeance Des maux qu'il a soufferts?
Voilà ce qu'il pensait quand son âme irritée Interrogeait les voix de la foule agitée; Aux plaintes se mêlaient des bruits avant-coureurs. Orages sillonnés par de sinistres flammes , Foyers de passions qui présageaient des drames Pleins de sonibres terreurs.
Ainsi , traîné six ans de bastille en bastille , Dépouillé de ses droits, martyr de sa famille, Du vieux monde il sentait venir l'écroulement. Le passé n'était plus qu'un impuissant fantôme, Et déjà le présent recelait le symptôme D'un grand enfantement.
11 vint ce jour de délivrance, Jour sévère entrevu d'avance Par l'œil perçant de Mirabeau ; H vint ce réveil unanime !
Et lui , lui si long-temps victime , Il fut de cette ère sublime Et le symbole et le flambeau.
Tribun de la race affranchie.
Sans la pousser à l'anarchie Il proclame et fonde ses droits ; Des grands il brise la puissance, Ne laissant qu'un chef à la France; Il dit, dans sa mâle éloquence :
"Le peuple est la base des rois.
» Place à tous ! sous des lois égales
Rassemblons les classes rivales ,
Formons un pacte solennel ;
La force est dans ceux qui s'unissent ,
Les vieux abus s'anéantissent,
Tous les privilèges finissent.
Le peuple seul est éternel 1 ><
A la France, qu'il électrise.
Il apparaît, nouveau Moïse, Dictant d'impérissables lois ; Debout au sein de la tempête , Il lève sa puissante tète; Et quand dans la lutte il se jette , Son àme tonne dans sa voix !
204 iMEZZA VITA.
Des partis il brave l'audace; Les cris, l'injure, la menace.
Retentissent sans l'émouvoir; Tout se tait quand il dit : Silence!
Et , fort de son indépendance , D'un bras il combat la licence , De l'autre il contient le pouvoir.
Rien ne trouble son regard d'aigle.
Son génie est sa seule règle , Sa conscience est son témoin.
Ferme dans l'orageuse arène , A ceux que l'anarchie entraîne, D'une voix calme et souveraine. Il dit : « Vous n'irez pas plus loin !
» Le peuple, je le sais , change souvent d'idole; )) La roche Tarpéienne est près du Capitole ; » Mais qu'importe?... Pour moi, la popularité » N'est pas un roseau faible et que tout vent incline; )» Celle que je demande au monde a pour racine » La Justice et la Liberté ! '
Ce fut son dernier cri; pilote magnanime, 11 voulait détourner le vaisseau de l'abîme; Mais lorsqu'un bras fatal le pousse vers l'écueil , Son génie indigné fuit devant l'anarchie ; 11 meurt, l'orage éclate, et de la monarchie Il emporte en mourant le deuil.
II meurt, et pour un jour, autour de cette tombe Où tant de force expire, où tant de gloire tombe. Tout combat s'interrompt, toute haine se tait!... Le peuple, comprenant la grandeur de sa perte, Regarde avec respect la tribune déserte Où sa voix puissante éclatait.
Qui donc sauvera la patrie ?
Parmi ces tribuns en furie Qui s'agitent, irrésolus, Pour la guider et la détendre Qui donc pourra se faire entendre Alors que Mirabeau n'est plus?
18 il.